Chômage : le langage de la crise

©David Rooney

La crise économique et financière a déjà entraîné la suppression de millions d'emplois dans la seule zone OCDE, et les chiffres du chômage devraient continuer à se détériorer. Que peuvent faire les gouvernements ?

S'il était besoin de se convaincre que nous traversons l'une des plus graves crises économiques de notre Histoire, les chiffres du chômage suffiraient. Que ce soit aux États-Unis, avec 750 000 pertes d'emplois par mois en moyenne, ou en Espagne, avec 29 % des 20-24 ans au chômage en décembre 2008 (un tiers de plus que l'année précédente), la crise se traduit de la même manière partout dans le monde.

Partout, les familles tentent de s'adapter à la baisse de leurs revenus, tandis que les pouvoirs publics s'efforcent de gérer l'augmentation massive des prestations de chômage. La crise ne touche pas seulement l'emploi et le revenu des travailleurs, mais aussi leur logement, puisque les travailleurs licenciés, quelle que soit leur catégorie sociale, peinent à rembourser leur crédit ou à payer leur loyer. Récemment, au Japon, les salariés d'une usine d'appareils photo Canon n'ont pas seulement perdu leur emploi : nombre d'entre eux ont également été invités à quitter le logement fourni par l'employeur. Rien d'étonnant dès lors à ce que les risques pesant sur la stabilité sociale inquiètent de plus en plus.

Revenons à ces chiffres alarmants. Aux États-Unis, plus de 4 millions de personnes ont perdu leur emploi dans les 12 mois qui ont précédé février 2008, date à laquelle le taux de chômage a atteint 8,1 %, son niveau record depuis plus de 25 ans. En Irlande, le taux de chômage s'élevait à 8,2 % en décembre 2008, soit une hausse de 3,5 points de pourcentage en l'espace d'un an. La France et le Royaume- Uni ont aussi connu une progression sensible du chômage au cours de l'année 2008. Le taux de chômage moyen de 6,9 % enregistré dans la zone OCDE en janvier 2009 représente 7,2 millions de demandeurs d'emploi de plus en un an. Et le pire reste à venir : l'OCDE estime que le taux de chômage devrait approcher 10 % dans ses pays membres d'ici à 2010, ce qui représenterait 25 millions de chômeurs supplémentaires, soit la plus importante et la plus rapide poussée de chômage dans l'OCDE depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

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Au départ, les secteurs les plus durement touchés ont été la construction et l'industrie manufacturière, tous deux liés à un marché immobilier en chute libre, et employant une main-d'oeuvre majoritairement masculine. Mais d'autres secteurs commencent à souffrir de l'aggravation et de la diffusion du ralentissement économique. Ainsi, aux États-Unis, le secteur tertiaire contribue désormais à hauteur de 50 % à la contraction totale de l'emploi - et les femmes sont fortement représentées dans ce secteur. Lorsque les administrations régionales et locales américaines commenceront à tenter d'équilibrer leurs budgets, comme la loi les y oblige, la main-d'oeuvre féminine sera aussi durement frappée que les hommes. L'État de Californie a récemment envoyé 10 000 notifications de licenciement ou « pink slips » ; or en Californie, six fonctionnaires sur 10 sont des femmes.

Ces dernières années, les entreprises des pays de l'OCDE ont embauché de plus en plus de travailleurs temporaires, principalement pour éviter les contraintes réglementaires liées aux embauches et aux licenciements. Ces travailleurs sont les premiers à être licenciés et ils n'ont souvent qu'un accès limité, voire inexistant, aux systèmes de protection sociale pendant leurs périodes d'inactivité. En France par exemple, l'emploi en intérim a chuté de 21 % au cours des 12 mois allant jusqu'au dernier trimestre 2008, alors que l'emploi total dans le secteur non agricole n'a reculé que de 0,7 %. Sur les 158 000 suppressions de postes annoncées au Japon depuis octobre 2008, 95 % concernaient des travailleurs non réguliers, qui souvent ne remplissent pas les conditions nécessaires pour bénéficier d'une indemnité de licenciement par leur employeur ou d'une assurance-chômage.

Les gouvernements commencent à réagir. Le Japon a annoncé des réformes visant à accroître le nombre de travailleurs sous contrat non-standard pouvant prétendre à des prestations de chômage en cas de perte de leur emploi. Les autorités japonaises ont aussi lancé un programme d'aide pour encourager les employeurs à continuer à loger les travailleurs licenciés en raison de la crise. Le gouvernement finlandais a réduit la durée d'activité requise avant la perte d'emploi pour ouvrir droit aux prestations de chômage. Les autorités françaises ont quant à elles proposé d'étendre les prestations de chômage à certains jeunes dont le contrat à durée déterminée arrive à expiration.

Pour limiter les suppressions d'emplois, plusieurs pays de l'OCDE, comme le Danemark, l'Allemagne et l'Espagne, envisagent d'introduire, ou d'étendre, des programmes d'aide au chômage partiel pendant une période limitée. Ces programmes s'appliquent généralement en cas de réduction provisoire du nombre d'heures de travail suite à un ralentissement de l'activité. Dans ce cas, une partie du manque à gagner des travailleurs est compensée par une aide de l'État. C'est une politique en phase avec cette crise, car de nombreuses entreprises sont confrontées à la fois à un tassement sensible de la demande à court terme et à un resserrement drastique du crédit, ce qui peut les contraindre à licencier du personnel qu'elles auraient souhaiter garder à long terme.

Ces aides semblent également avisées sur le plan budgétaire, car il est moins coûteux, à terme, d'intervenir lorsque les travailleurs à risque ont encore un emploi plutôt que lorsqu'ils ont perdu leur emploi et viennent grossir les rangs des chômeurs. Néanmoins, l'expérience passée en matière d'aides à court terme n'est pas très encourageante, les subventions ayant bénéficié soit aux travailleurs que les employeurs auraient gardé même sans aide de l'État, soit aux entreprises qui se sont avérées non viables une fois la reprise amorcée. L'OCDE cherche avec les gouvernements à minimiser ces risques en proposant une aide ponctuelle mieux ciblée. Pour être efficaces, ces solutions doivent aussi être provisoires, de manière à ne pas peser sur l'activité économique par la suite.

La situation sur le front de l'emploi ne s'améliorera pas tant que le système financier mondial, et l'ensemble de l'économie, ne seront pas remis sur pied. Les solutions potentielles à la crise économique seront examinées attentivement lors de la Réunion ministérielle de l'OCDE les 24 et 25 juin prochains. Néanmoins, il est également crucial de réduire les coûts sociaux induits par la recrudescence du chômage, en aidant directement les travailleurs. Des aides importantes et ciblées en matière de revenus et de retour à l'emploi, notamment par le biais de la formation, peuvent non seulement alléger les souffrances de ceux qui ont perdu leur emploi mais également les préparer à la reprise économique. Lorsque les ministres du Travail de l'OCDE se réuniront fin septembre, ils dresseront le bilan de ces mesures et en tireront des leçons sur la meilleure manière d'aider les travailleurs à faire face aux difficultés causées par les récessions économiques.  MA/RJC

Références

  •  Perspectives économiques de l'OCDE, Rapport intermédiaire, mars 2009 www.oecd.org/perspectiveseconomiques

  • Voir www.oecd.org/discours pour accéder au discours du Secrétaire général de l'OCDE à l'occasion de la réunion des ministres du Travail et de l'Emploi du G8, le 30 mars 2009.

  •  Pour plus d'informations sur les travaux de l'OCDE en matière d'emploi, notamment sur la réunion ministérielle sur l'emploi en septembre, contactez paul.swaim@oecd.org.

 

©L'Observateur de l'OCDE n° 272, avril 2009 




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