Innovation et mondialisation

L’OCDE de l’autre côté du miroir

© David Rooney

Comme Alice, l’OCDE semble passer de l’autre côté du miroir. Le changement est sans doute à l’ordre du jour, mais tandis qu’approche le 50ème anniversaire de l’Organisation, son expérience passée sur les questions d’innovation peut être utile face à la crise économique actuelle.

Si le progrès est au coeur du rôle de l’OCDE, comment le définir en cette période de mondialisation et de mutations rapides ? Pour l’historien Arnold Toynbee, l’essor et la chute des civilisations s’expliquent par leur capacité à maîtriser les dernières techniques disponibles et à en répartir les avantages pour l’ensemble de la population. Un point de vue aujourd’hui transposable aux problèmes de l’Inde et de la Chine, sans parler de l’accès à la technologie nucléaire pour ceux qui souhaitent rejoindre le train du progrès.

Il est donc encourageant que l’OCDE ait placé l’« innovation » au centre de ses préoccupations actuelles. Rappelons son importante étude sur les écarts technologiques entre l’Europe et les États-Unis, réalisée en 1968 à la demande des ministres pour répondre à la prédominance américaine dans les secteurs industriels liés aux avancées scientifiques.

Si ces écarts existaient incontestablement, l’étude montrait la rapidité avec laquelle toute prééminence pouvait être remise en question, du fait de la libre circulation des informations scientifiques, des transferts de technologies entre pays et des investissements internationaux. Au final, les écarts technologiques étaient considérés comme des écarts en matière de gestion. La montée en puissance de l’économie japonaise en était le meilleur exemple, et l’Inde et la Chine semblent aujourd’hui prendre le même chemin.

Il apparaît donc clairement que lorsque les marchés sont ouverts, qu’il s’agisse des capitaux, des technologies ou des ressources humaines, le progrès économique se diffuse. Et c’est sans doute plus vrai encore dans le contexte actuel de mondialisation croissante.

Interdépendance technologique

Mais les écarts technologiques soulèvent une autre question essentielle : si les innovations se diffusent aussi rapidement grâce au commerce international, quelle est la nature de ce processus et comment peut-on le maîtriser ? La vie d’une innovation, de la recherchedéveloppement (R-D) à la réalisation d’un produit commercialisable, puis à sa large diffusion au-delà des frontières, est essentiellement de nature internationale.

Le coût du travail étant le facteur de production prédominant, il est logique que la production ait lieu dans des pays où la maind’oeuvre est meilleur marché. Cette théorie du commerce international centrée sur le « cycle du produit » souligne l’interdépendance des pays dans le processus qui mène du brevet à la commercialisation à grande échelle.

L’une des conséquences du cycle du produit est que les technologies peuvent être vendues et achetées à différents stades du cycle, si bien que chaque pays a sa propre « balance des paiements technologiques ». Tous les pays sont parties prenantes à ce processus, si bien que dès les années 1970, l’OCDE a mis en place des équipes pilotes dans les pays méditerranéens membres de l’Organisation, ainsi qu’en Amérique latine, pour élaborer une stratégie d’équilibre entre investissement dans la recherche-développement et acquisition de technologies originaires d’autres pays. Il est clair que les économies avancées doivent être à la pointe de l’innovation et du changement. La nouvelle division internationale du travail qui s’annonce ne leur laisse guère le choix. Les destructions d’emplois et les délocalisations ne peuvent être évitées, et des taux élevés de création d’emplois sont donc une condition sine qua non de réussite. C’est le processus de « destruction créatrice » prophétisé par Joseph Schumpeter.

Le problème est que les macroéconomistes de l’OCDE ont toujours eu tendance à se rallier aux thèses de Keynes et Friedman plutôt qu’à celles de Schumpeter. Or, en se focalisant sur les problèmes statiques de répartition des ressources sur des marchés parfaitement concurrentiels, ils négligent l’innovation et le rôle de l’entrepreneur. L’OCDE aurait-elle laissé son expertise économique au seuil du miroir ?

L’ancien directeur du département des Affaires économiques et statistiques, John Fay (devenu par la suite rédacteur en chef de L’Observateur de l’OCDE), me disait souvent : « Ron, il n’y a pas de problème structurel. » Autrement dit, sur un marché parfait, les déséquilibres seraient résorbés par le mécanisme des prix. Ce raisonnement imparable sur le plan de la théorie économique domine les réflexions de l’OCDE depuis les chocs pétroliers. Même les fameuses « politiques d’ajustement positives », que l’on appelle maintenant « réformes structurelles », étaient considérées principalement comme des processus permettant de supprimer les imperfections du marché – à tel point que certains jugeaient l’OCDE quelque peu doctrinaire.

Cependant, des évolutions sont perceptibles. Les examens des politiques économiques nationales accordent plus de place aux problèmes structurels. L’Étude de l’OCDE sur l’emploi a en partie intégré la création d’entreprises et la création d’emplois, ce qui constitue au moins un pas vers l’analyse schumpétérienne. Mais la carte maîtresse réside peut-être dans les travaux de l’OCDE sur les cycles techno-économiques à long terme, ou cycles de Kondratieff, du nom de l’économiste russe Nikolaï Kondratieff, théorie à laquelle adhérait Schumpeter, bien que rejetée par de nombreux économistes classiques.

La prudence s’impose néanmoins. Au cours de la première moitié du XXème siècle, les changements structurels ont largement résulté des guerres et des dépressions économiques. Malgré la mondialisation et les évolutions technologiques, la seconde moitié a été beaucoup plus stable, au point qu’on s’est interrogé sur la « mort » du cycle économique. Les politiques macroéconomiques, notamment les politiques monétaires inspirées par Milton Friedman, semblaient effectivement permettre de lisser ce cycle. Mais la crise financière de 2008 a remis Keynes et l’intervention publique à l’ordre du jour. Toutefois, au-delà de ce duel ancien, différents modèles de capitalisme – asiatique, islamique, occidental, etc. – vont entrer en concurrence dans la course à la prochaine vague d’innovation du cycle de Kondratieff.

En définitive, l’OCDE a peut-être raison d’avoir un pied de chaque côté du miroir.

« Penser mondialement, agir localement »

Autre signe de la capacité d’évolution de l’OCDE : le glissement vers des politiques de nature territoriale pour répondre à la mondialisation. L’avènement d’économies de la connaissance et de sociétés de l’information signifie que la créativité, l’innovation et l’entrepreneuriat – au-delà de la « flexibilité » – doivent profiter à l’ensemble de la population. Les politiques macroéconomiques et structurelles adoptées au niveau étatique doivent être étayées par des politiques économiques et d’emploi dynamiques aux niveaux régional et local. La mobilisation des ressources humaines et culturelles endogènes, plutôt que la redistribution par les subventions, constitue le leitmotiv de ces politiques. Cela favorise une culture économique davantage tournée vers l’esprit d’entreprise et l’initiative, par opposition à l’assistance.

Un puissant courant de décentralisation, de déconcentration et d’autres transferts de compétences, qu’illustre le slogan « Penser mondialement, agir localement », est à l’oeuvre dans la zone OCDE et ailleurs. De nouvelles formes de gouvernance émergent, fondées sur un partenariat entre administrations centrales, collectivités territoriales et société civile. Au niveau territorial, il existe de nouvelles possibilités de participation démocratique, qui visent à optimiser l’accès des citoyens à l’information, aux opportunités économiques et à la prise de décision. L’OCDE peut prendre ces changements en compte, grâce à ses directions dédiées au développement territorial et à l’entrepreneuriat.

Un problème se pose néanmoins. La mondialisation et l’innovation produisent davantage de richesses, mais tendent également à accentuer les inégalités sociales. L’affirmation de Margaret Thatcher selon laquelle l’économie de marché peut mener au meilleur modèle de société a fait long feu. De même que la conception marxiste selon laquelle l’économie peut être planifiée pour atteindre des objectifs sociaux et politiques. Les sociétés et les économies avancées et démocratiques de l’OCDE ne peuvent éviter les effets sociaux considérables de la mondialisation et de l’innovation. Mais l’OCDE, en tant qu’organisme apolitique et « éclaireur » des politiques publiques, peut-elle contribuer à établir un paradigme sociétal ?

Ses secrétaires généraux successifs ont pris des initiatives significatives. Thorkil Kristensen, le premier secrétaire général de l’Organisation, en poste au cours de la révolte étudiante de 1968, a participé à un dialogue avec des chefs de file étudiants de tous les pays de l’OCDE, puis a soumis aux membres ses idées sur les « problèmes de la société contemporaine » (voir les Mémoires d’Alexander King, p. 293). Son successeur, Emile Van Lennep, a doté l’OCDE d’une « aile sociale » sous la forme d’une nouvelle direction. Jean-Claude Paye a ensuite lancé des débats sur « la société active », considérée comme une voie de sortie du chômage massif et de la crise de l’État providence. Donald Johnston a lancé son nouveau paradigme conciliant les dimensions économique, sociale et environnementale du « développement durable ». Enfin, le secrétaire général actuel, Angel Gurría, a renforcé le rôle de pivot de l’Organisation pour relever les défis de la mondialisation, notamment du changement climatique.

Rétrospectivement, on est frappé par la capacité de l’OCDE à créer de nouvelles dynamiques en se fondant sur l’action publique et non sur les doctrines des partis politiques. Nous sommes passés d’une société « industrielle » à une société « post-industrielle », puis à la « société de l’information ». Quelle sera la prochaine étape ? Le changement permanent résultant de l’innovation et de la mondialisation appelle peut-être l’émergence de sociétés créatives. Ainsi, une fois les marchés de capitaux réorganisés, la seule façon de renforcer la croissance et la productivité dans l’économie réelle sera de continuer à surfer sur la vague des technologies à vocation large – que ce soit dans l’énergie, l’environnement et la biologie, ou dans la communication. Cela dit, la « flexibilité », un leitmotiv de l’OCDE, réduit souvent les individus à un facteur de production malléable. Si Charlie Chaplin refaisait « Les temps modernes » aujourd’hui, il remporterait un franc succès !

L’OCDE a lancé à juste titre un débat sur la société créative. Le secteur éducatif devrait maintenant ouvrir la voie, car l’enseignement a toujours été l’institution qui prépare l’avenir, tout en transmettant l’héritage du passé.

L’OCDE passerait alors véritablement de l’autre côté du miroir !

* Directeur à l’OCDE aujourd’hui à la retraite, Ron Gass a joué un rôle moteur ou fondateur à la direction de la Science, de la technologie et de l’industrie, ainsi qu’à la direction de l’Éducation, notamment au Centre pour la recherche et l’innovation dans l’enseignement (CERI), et a mené bien d’autres activités. Les points de vue exprimés dans cet article sont ceux de l’auteur et ne correspondent pas nécessairement à ceux de l’OCDE ou de ses membres. Voir l’article sur le CERI.

Références

  • Toynbee, Arnold (1978), Mankind and Mother Earth: A Narrative History of the World, Granada.O
  • CDE (1970), Écarts technologiques – Rapport analytique, Paris.
  • King, Alexander (2006), Let the Cat Turn Around – One Man’s Traverse of the Twentieth Century, CPTM, Londres.
  • McGraw, Thomas K. (2007), Prophet of Innovation: Joseph Schumpeter and Creative Destruction, Harvard.
  • OCDE (1988), Nouvelles technologies – Une stratégie socio-économique pour les années 90, Paris

©L’Observateur de l’OCDE, n°270-271, décembre 2008 - janvier 2009




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