Inégaux dans la croissance, inégaux dans la récession ?

©Reuters/Claro Cortes

Le fait que l’impact des récessions n’ait pas la même gravité selon les pays et les groupes sociaux dépend largement des politiques publiques. Les gouvernements prendront-ils leurs responsabilités ? De nouvelles initiatives sont nécessaires, et un nouveau rapport expose les grandes questions.

Ces dernières décennies, la croissance économique mondiale a été rapide, en particulier dans les nouveaux pays industriels comme la Chine et l’Inde, mais aussi dans les pays de l’OCDE. Or, les fruits de cette croissance ont été inégalement répartis entre pays et entre groupes sociaux. Comme on peut le lire dans l’introduction d’un nouveau rapport de l’OCDE, Croissance et inégalités, « la crainte est générale que la croissance économique ne soit pas équitablement partagée » (page 15, voir bibliographie). La marée montante ne remet pas nécessairement à flot tous les bateaux. De même que les solutions au compte-goutte ne suffisent pas.

Cet important rapport de l’OCDE rassemble de très nombreuses données sur l’évolution de la pauvreté et des inégalités de revenu entre le milieu des années 1980 et 2000, dans les 30 pays développés de la zone OCDE. Ces statistiques mesurées apportent un contrepoint fort appréciable à ce que les auteurs appellent « l’effet Gala », qui focalise l’attention sur les super-riches. Elles montrent que peu de pays de l’OCDE ont réduit les inégalités durant les deux dernières décennies. Ces cinq dernières années, les inégalités et la pauvreté se sont accrues dans deux tiers de ces pays. Comme le notait le Président des États-Unis George W. Bush dans son discours de 2007 sur l’état de l’économie, « nos citoyens s’inquiètent de ce que notre économie dynamique laisse à la traîne des personnes qui travaillent. »

Le titre du rapport évoque la croissance, mais la conjoncture actuelle pousse inévitablement le lecteur à s’interroger : et si la prochaine décennie s’avérait une décennie de récession mondiale et non de croissance ? Si la marée montante ne remet pas tous les bateaux à flot, qu’en sera-t-il à marée descendante ? La récession – si elle a lieu – n’est pas une bonne nouvelle pour ceux qui sont en marge du marché du travail. Les petits épargnants, tout comme les banquiers, sont touchés par la crise financière. Serait-on dans un schéma où « pile, les riches gagnent ; face, les pauvres perdent » ?

De nombreux commentateurs considèrent que la crise actuelle est sans précédent depuis la fin de la guerre, si bien qu’ils remontent non pas à 1987, mais à 1929. Un saut dans le passé s’impose également pour en examiner l’impact en termes de répartition. Les données sont certes fragmentaires, mais nous pouvons néanmoins faire certaines observations, en particulier sur la frange supérieure de la répartition des revenus. Dans notre livre, Top Incomes over the Twentieth Century, Thomas Piketty et moi-même avons rassemblé des études sur certains pays de l’OCDE qui montrent l’évolution des 1 % les plus riches depuis la crise de 1929. Cette crise a effectivement touché les riches qui avaient prospéré au cours des années 1920, les « années folles ». Dans plusieurs pays, la part des revenus les plus élevés a diminué : aux États-Unis, l’effectif des 0,1 et 0,01 % ayant les revenus les plus élevés s’est réduit d’un quart à un tiers. La proportion des plus riches s’est également réduite en Australie, en France, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Mais cette baisse n’a pas été universelle et d’autres catégories de revenu ont été durement touchées.

Si la récession s’installe, nous pouvons tirer les leçons d’événements plus récents quant à l’impact redistributif du chômage, même s’il nous faut remonter au début des années 1980. Le taux de chômage en Europe était alors le double de celui des années 1970 et le quadruple de celui des années 1960. Cette montée du chômage nous a enseigné que son impact sur le niveau de vie des ménages dépendait de l’action des pouvoirs publics. Le chômage n’a pas inévitablement entraîné une pauvreté massive.

Sur ce point, le rapport de l’OCDE est à la fois rassurant et inquiétant. Concernant la pauvreté monétaire, il conclut que l’aggravation de la pauvreté en termes de revenu marchand entre le milieu des années 1980 et celui des années 1990 a été compensée, au moins en partie, par une redistribution publique accrue. Mais entre le milieu des années 1990 et 2000, lorsque la pauvreté en termes de revenu marchand a cessé d’augmenter, l’effet redistributif des transferts et des impôts s’est réduit. Cela a abouti à une augmentation des taux de pauvreté en revenu disponible, c’est-à-dire le revenu que l’on a effectivement à dépenser ou épargner.

Un message utile à l’action publique émerge. Les budgets publics sont sous pression, mais les citoyens, constatant que l’on trouve des fonds pour renflouer les banques, s’attendront sans doute à ce que les gouvernements financent également les couvertures chômage et les aides à l’emploi. Si les gouvernements peuvent jouer le rôle de prêteurs en dernier ressort, il est normal de souhaiter qu'ils jouent aussi le rôle d’employeurs en dernier ressort. Bref, ils doivent assumer leurs responsabilités, comme Roosevelt lors de la crise des années 1930.

Bien sûr, le monde a changé depuis cette époque. Parmi les victimes de la crise, il n’y a pas seulement des travailleurs, mais aussi des retraités, pour lesquels la situation est aujourd’hui très différente. Le rapport de l’OCDE montre de façon étayée le remarquable recul de la pauvreté dans ce domaine. Aux États-Unis, en 1969, les personnes de 65 ans et plus représentaient un cinquième des pauvres ; aujourd’hui, ils ne sont plus qu’un dixième, alors que leur nombre a augmenté. Pourtant, nous avons pu observer dans un certain nombre de pays de l’OCDE un désengagement de l’État dans le domaine des retraites. Ce désengagement a été particulièrement marqué au Royaume-Uni, où les particuliers sont désormais obligés de compter bien plus qu’auparavant sur l’épargne privée.

Le rôle joué par ce changement de politique des retraites, du moins au Royaume-Uni, est l’un aspect de la crise actuelle qui sont peu pris en compte. Il explique en effet en partie la forte hausse des prix immobiliers (les particuliers acquérant des biens à usage locatif pour compléter leur retraite), et la dépendance bien plus forte à l’égard des services financiers (avec le remplacement progressif des retraites issues des caisses publiques par des systèmes privés). L’État devrait à tout le moins offrir une alternative à ceux qui ne souhaitent pas passer par le système privé.

Dans certains pays, l’État s’est aussi désengagé du financement de l’éducation. C’est là une autre différence par rapport aux décennies précédentes, avec dans le même temps une forte augmentation du nombre de personnes achevant le second cycle scolaire et effectuant des études supérieures. Mais la crainte qu’une récession prolongée ne meurtrisse les générations futures de travailleurs persiste. Un fait marquant ressort de l’avis des salariés récemment licenciés recueillis par les médias : leur préoccupation pour le financement des études de leurs enfants. À cet égard, Croissance et inégalités aborde le thème particulièrement intéressant de la mobilité des rémunérations entre générations. Il conclut que les pays où les inégalités sont les plus fortes sont ceux où risque le plus de se développer une « sous classe » de personnes durablement pauvres, transmettant cette pauvreté à leurs enfants. Une récession prolongée, avec une pauvreté infantile répandue, peut accentuer ce problème.

L’impact de la crise est le plus souvent envisagé sous l’angle du chômage. Mais, au niveau macroéconomique mondial, un autre facteur influe sur l’inégalité : l’évolution des prix relatifs. Dans son étude sur l’industrialisation de la Grande-Bretagne au XVIIIème et XIXème siècle, Peter Lindert ne trouve guère d’indices d’une courbe de Kuznets – c’est-à-dire d’une aggravation des inégalités au fur et à mesure de l’industrialisation – lorsqu’il examine la part du revenu monétaire, mais il constate une telle aggravation lorsqu’il prend en compte l’évolution des prix alimentaires et des loyers. Ces dernières années, les pauvres des pays de l’OCDE ont bénéficié de la baisse des prix des importations en provenance des nouveaux pays industriels, mais ils ont été victimes de la hausse des prix alimentaires et de l’énergie. C’est un aspect qui retient assurément l’attention de l’OCDE.

J’ai souligné l’importance des leçons du passé. Lorsqu’on fait le bilan des conditions d’existence dans la zone OCDE il y a 100 ans ou plus, le fossé entre l’insécurité des pauvres et la sécurité des riches est frappant. À juste titre, le rapport de l’OCDE met en avant des indicateurs plus larges de pauvreté, mais il faut aller plus loin pour comprendre véritablement cette notion de sécurité. Je pense ici à des indicateurs subjectifs – comment l’individu évalue sa propre situation – mais aussi à des indicateurs objectifs du degré de vulnérabilité des ménages. Sur quelles ressources pourraient-ils compter en cas de chômage ? Quels risques pèsent sur leur épargne retraite ? Les hommes politiques parlent de « confiance ». Celle-ci ne devrait pas s’appliquer qu’au Dow Jones ou au FTSE, mais aussi aux préoccupations bien réelles des ménages quant à leur avenir, ainsi qu’à celui de leurs enfants et petits-enfants.

Comme souvent en économie, la réponse à la question que pose le titre de cet article est « cela dépend ». Ce sont avant tout les mesures prises par les gouvernements, individuellement et collectivement, qui déterminent si le poids d’une récession mondiale pèse sur les pauvres ou s’il est mieux réparti. Cela ne signifie pas nécessairement un retour au passé. Le New Deal de l’ère Roosevelt était tout-à-fait approprié à l’époque, mais les temps ont changé. Nous devons nous montrer imaginatifs pour concevoir de nouvelles interventions sociales et de nouvelles stratégies d’action commune.

Références

  • Lindert, Peter (2000), « Three centuries of inequality in Britain and America », in A. B. Atkinson et F. Bourguignon, Handbook of Income Distribution, Elsevier.

* Les opinions exprimées dans cet article sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de l’OCDE ou de ses pays membres.

©L'Observateur de l'OCDE n° 270-271, décembre 2008-janvier 2009




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