Sortir du rang

Les palmarès universitaires sont à la mode, mais n’offrent pas pour autant des mesures exactes de la qualité de l’enseignement. L’OCDE s’emploie à élaborer d’autres outils pour mesurer les performances, comme elle l’a indiqué dans une conférence récente réunissant responsables politiques et professionnels de l’éducation.

La rumeur veut que les plus grands amateurs de palmarès universitaires soient les recteurs d’universités et les mères de famille en Chine. Mais ces classements sont-ils fiables ? Ou sont-ils simplistes et néfastes, comme le prétendent leurs détracteurs ?

C’est l’excellence qui est recherchée. Or, l’excellence n’apparaît que dans le haut des classements. Lors de la conférence « Enseignement supérieur : qualité, pertinence et impact », récemment organisée à l’OCDE à Paris (voir références), Franz Van Vught, du Centre européen pour la gestion stratégique des universités, résumait ainsi le problème : si 3 % seulement des 17 000 universités dans le monde sont considérées comme étant « de rang international », cela ne signifie pas que les autres sont mauvaises.

Sommées d’acquérir une stature internationale, les universités se retrouvent sur un lit de Procuste d’indicateurs. Les présidents d’université réajustent fébrilement les programmes, redéfinissent la mission de leur établissement, gonflent leur nombre de candidats pour prouver leur sélectivité et cherchent à s’allier avec des établissements mieux classés – alors que les établissements d’élite, jaloux de leur réputation, répugnent à collaborer avec des universités moins prestigieuses. On va jusqu’à pratiquer des coupes sombres dans les départements de sciences humaines et de lettres, au profit des sciences de la nature et de la recherche. Lors de la conférence, Ellen Hazelkorn, de l’Institut technologique de Dublin, citait une personne interrogée lors d’une enquête internationale : « Le moyen le plus simple de remonter dans le classement, c’est de se débarrasser des sciences humaines et des lettres ». Proposition irréaliste s’il en est, mais selon Mme Hazelkorn, une autre enquête indiquait que « la réputation est malheureusement toujours fondée sur la recherche, et la recherche attire les meilleurs éléments. »

La recherche est considérée comme le domaine le plus significatif des ressources intellectuelles d’un pays, de sa puissance économique et de sa compétitivité. Rien de surprenant, donc, à ce qu’elle soit un critère majeur de deux des palmarès mondiaux les plus reconnus, à côté de l’enseignement et des examens. Celui de l’Université Jia Tong de Shanghai (SJT) lui affecte un coefficient de 40 %, ce qui est considérable, et prend en compte le nombre de publications des enseignants et de leurs citations dans les revues scientifiques. Le classement Times Higher Education affecte 20 % de coefficient à la recherche. Et celui de Shanghai attribue 40 % supplémentaires en cas de prix Nobel ou de médaille Fields. Ceci fausse quelque peu la donne, car tous les établissements ne sont pas spécialisés en mathématiques ou en sciences, et le cas échéant, rien ne prouve que le fait d’avoir un lauréat du Nobel sur le campus, ou d’en avoir eu un il y a 50 ans ou plus, soit un atout pour mieux apprendre. Les auteurs du classement de Shanghai précisent bien que les tableaux ne doivent pas être utilisés comme une évaluation globale du niveau de performance d’une université. Mais c’est exactement ce que font le public et les médias.

À part recruter un prix Nobel, que peut faire une université pour remonter dans ces classements (à supposer qu’elle doive chercher à le faire) ? Malheureusement, le meilleur moyen de gagner du prestige…est d’en avoir déjà.

Les établissements anciens comme Harvard et Oxford se retrouvent invariablement dans les 10 meilleurs. Leur aura attire les meilleurs étudiants et les meilleurs enseignants, et leur garantit de généreuses dotations. Leur réputation ne leur confère-t-elle pas un avantage injuste ?

Pas forcément. D’autres universités anciennes, voire plus anciennes qu’Oxford, comme Fribourg en Allemagne, sont nettement plus bas dans le classement de Shanghai des 100 meilleures, et la plus ancienne de toutes, celle de Bologne en Italie, n’y figure même pas.

La réputation peut résulter en partie de préjugés. Dans son évaluation globale par les pairs, le Times Higher Education demande par email à quelque 200 000 universitaires du monde entier quelles sont, selon eux, les 30 meilleures universités. Sachant que l’enquêten’utilise pas d’indicateurs clairs quant aux critères d’évaluation, qu’elle est publiée dans les pays anglophones, et que le taux moyen de réponse est de 1 %, il n’est guère surprenant que les établissements britanniques se retrouvent en tête. Tout dépend aussi de ce que l’on mesure : les palmarès de Shanghai et du Times ne notent pas très bien les universités françaises, mais dans le classement 2007 des écoles de commerce européennes du Financial Times, six des 10 meilleures sont françaises. Précisons que le FT publie toute une série de classements des écoles de commerce, notamment des MBA, certainement aussi pour en tirer des revenus publicitaires.

De même, ces classements semblent parfois quelque peu erratiques. Telle université très bien placée une année peut reculer brutalement de 40 places l’année suivante. Est-ce plausible ? Si oui, qu’est-ce qui l’empêcherait de remonter de 50 places l’année d’après ? Par ailleurs, l’écart réel entre deux établissements éloignés de 10 places peut être très faible, alors qu’un changement minime de certains facteurs peut avoir un impact marqué. Dès lors, doit-on tenir compte de ces classements ? Dans l’enquête 2008 du Times Higher Education, publiée tout récemment, les établissements britanniques reculent fortement, ce qui accroit la morosité des gros titres sur l’état du pays.

Pour sortir de cette logique, certaines universités retournent les classements à leur avantage, utilisant leur position peu flatteuse comme argument marketing. La mobilité des étudiants n’a jamais été aussi forte. Dans la zone OCDE, les étudiants internationaux représentent près de 6,7 % des effectifs ; en Australie, la proportion est de 19,3 %, et jusqu’à 50 % dans certaines universités.

L’un des plus gros défauts des classements ne tient pas tant à l’inexactitude des données qu’à la manière dont elles sont utilisées, et à qui elles s’appliquent. De plus, beaucoup d’aspects n’ont jamais été couverts, comme les progrès des étudiants, ou leur niveau par rapport à celui qu’ils avaient en entrant. Pour toutes ces raisons, il est difficile de dresser un tableau fidèle des performances des universités. Le plus problématique est que certaines données ne mesurent pas ce qui constitue pour beaucoup la finalité première des universités : l’enseignement.

Des indicateurs comme le « ratio enseignants/étudiants » sont trop faibles pour nous renseigner sur la qualité et l’impact de l’enseignement. Le Centre pour l’enseignement supérieur (CHE) en Allemagne publie des données à partir desquelles les étudiants peuvent établir leur propre classement en fonction de leurs besoins. Le CHE ne hiérarchise pas les établissements un par un, mais les classe par groupes : « bon », « moyen » ou « mauvais » et par ordre alphabétique. Cette méthode permet d’atténuer l’impact démultiplicateur sur les classements de certains écarts en réalité insignifiants.

Les classements ne tiennent pas non plus compte de la valeur ajoutée des cursus. Évidemment, les meilleures universités recrutent d’excellents étudiants, qui deviennent d’excellents diplômés. Mais que dire des universités qui accueillent des étudiants simplement bons ou moyens et produisent de très bons diplômés ? En termes de valeur ajoutée, le deuxième programme obtiendrait une bien meilleure note.

L’étude AHELO (Évaluation internationale des résultats de l’enseignement supérieur) de l’OCDE cherche à déterminer s’il est possible d’évaluer l’enseignement de manière pertinente, en examinant deux « axes » de compétences : les compétences liées à la discipline choisie, et les compétences génériques comme l’esprit critique ou la capacité à appliquer un savoir dans une situation concrète. Si elle fonctionne, cette méthode d’évaluation pourra être utilisée par les universités pour améliorer leurs performances, et par les étudiants pour trouver les établissements qui répondront le mieux à leurs besoins.

La question de la pertinence est fondamentale. Un programme diplômant est-il pertinent s’il ne prépare pas les étudiants au marché du travail, ou s’il ne démontre aucun impact social évident ? À notre époque inquiète face à la réduction des débouchés professionnels, entre autres, la pertinence des diplômes est cruciale. C’est pourquoi elle a été longuement évoquée à la conférence de l’OCDE. Les sciences du vivant peuvent paraître plus pertinentes à certains que les sciences humaines, elles sont néanmoins impuissantes à traiter certains grands enjeux des sociétés contemporaines – migrations, vieillissement, changement climatique, héritage du colonialisme ou extrémisme religieux –, comme le souligne Robert Berdahl, président de l’Association des universités américaines. On ne peut pas davantage laisser une génération juger seule des filières pertinentes pour l’avenir. Par exemple, l’industrie nucléaire, dont la cote est aujourd’hui à la hausse en tant que source d’énergie, souffre d’une pénurie de spécialistes, car pendant longtemps les étudiants ont fui ce secteur. Et que dire de la crise boursière, qui redéfinit chaque jour les règles de l’orthodoxie économique ?

Mais les classements ne vont pas disparaître pour autant. Après tout, ils peuvent favoriser une certaine émulation : « Pourquoi ne sommes-nous pas dans le groupe de tête ? », « Comment conserver notre avance ? ». Les gouvernements et les universités continueront à les utiliser, tandis que la concurrence poussera les établissements à se copier mutuellement, à moins que les pouvoirs publics ne prennent des mesures encourageant la diversité. La question de savoir si ces palmarès constituent un bon guide de l’enseignement supérieur est donc purement théorique.

Même pour leurs détracteurs, l’attrait des classements peut être irrésistible, comme l’illustre cette anecdote rapportée par une participante à la conférence IMHE. Le recteur d’une université bavaroise, à qui elle avait proposé d’inclure son établissement dans un palmarès, avait fermement décliné l’offre. Mais une fois assuré que son université ne figurerait pas dans le classement, il demanda où son établissement serait situé par rapport aux autres – simple curiosité… LT

Références

  •  Les exposés présentés à la conférence de l’OCDE organisée par le Programme sur la gestion des établissements d’enseignement supérieur (IMHE) du 8 au 10 septembre : « Enseignement supérieur : qualité, pertinence et impact » sont consultables sur : www.oecd.org/edu/imhegeneralconference2008.

©L’Observateur de l’OCDE, n°269, octobre 2008




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