Rééquilibrer la richesse des Etats

Directeur et Chef économiste du développement, Centre de Développement

Les marchés émergents comme la Chine, l’Inde et le Brésil sont de plus en plus considérés comme des acteurs centraux sur les marchés mondiaux. Ce “rééquilibrage” peut-il continuer malgré la crise actuelle ?

Il y a 10 ans, face à un ralentissement de l’économie américaine, les économies d’Amérique latine se seraient effondrées comme un jeu de dominos. Aujourd’hui, elles restent relativement solides dans la tourmente financière mondiale, qui met à rude épreuve les États-Unis et d’autres pays de l’OCDE. De nombreux économistes ont même affirmé ces derniers mois que l’Amérique latine avait opéré un « découplage » et se serait affranchie de la domination économique de son voisin d’Amérique du Nord.

Ce n’est certainement pas le cas, comme l’indiquent les dernières Perspectives économiques de l’Amérique latine. La région connaîtra un ralentissement en 2009, dont la gravité dépendra de celui des pays de l’OCDE. Nous assistons cependant à un phénomène plus profond. Une véritable secousse sismique s’est produite. Bien plus qu’un simple découplage entre pays voisins, elle a entraîné un rééquilibrage fondamental dans la répartition des richesses entre les États. Les capitaux se déplacent à travers le monde, et il en va de même pour la richesse, les courants d’échanges et la puissance. Ainsi, alors que la crise financière frappe l’ensemble des marchés financiers, y compris d’Amérique latine, tout porte à croire que des pays en développement autrefois dépendants pourraient non seulement résister à la crise, mais en sortir avec un sentiment de puissance jamais atteint auparavant, en termes relatifs, par rapport aux pays de l’OCDE.

La part de l’OCDE dans la production mondiale est en déclin depuis quelques années, et le marché américain des actions (avant la crise) ne représentait qu’un peu plus de 30 % de la capitalisation boursière mondiale, contre 50 % dix ans auparavant. En 2007, la part de l’investissement direct étranger en provenance des pays de l’OCDE a reculé à 85 % alors qu’elle était presque de 100 % en 1970. Signe de ces évolutions, le Mexique, la Corée et la Turquie, trois grands marchés émergents, sont déjà membres de l’OCDE, et d’autres, comme le Chili, Israël ou la Russie, sont engagés dans le processus d’adhésion.

Les mêmes tendances sont perceptibles chez les entreprises. Pour l’Amérique latine, citons ImBev, née de la fusion de brasseurs belge et brésilien. Cette société est déjà une sorte d’OVNI issu de ces nouvelles relations mondiales : inclassable selon les schémas usuels, car autant acteur de marché émergent que des pays riches de l’OCDE, le groupe a récemment acquis Anheuser-Busch, icône des brasseurs nord-américains. Cemex, le géant mexicain du ciment, a toujours son siège à Monterrey, mais ses centres de recherche économique, financière et stratégique sont en Espagne. Le Brésil en particulier s’affirme comme une puissance commerciale mondiale, présente sur des marchés aussi éloignés que le Moyen-Orient, l’Afrique ou l’Asie du Sud-Est. Des entreprises comme Vale, Petrobras ou Odebrecht sont actives sur les marchés africains tandis qu’Embraer et Marcopolo deviennent des acteurs importants en Chine. Ces multilatinas, qui ont leur siège en Amérique latine, s’inscrivent dans un mouvement lancé par des entreprises indiennes, chinoises, russes et d’Afrique du Sud, entre autres. De fait, n’estil pas ironique que Tata, entreprise indienne, soit désormais propriétaire d’anciens joyaux de l’Empire britannique tels que Corus (autrefois British Steel), Jaguar et Rolls-Royce ? Bien plus qu’à un découplage, nous assistons à l’émergence d’un monde beaucoup plus multipolaire.

Tout ceci ne signifie pas que l’Amérique latine est à l’abri de revers sur les marchés extérieurs, surtout aux États-Unis. Le Mexique en particulier : près de 85 % de ses exportations vont aux États-Unis, contre 40 % en moyenne pour l’ensemble de l’Amérique latine. Les exportations mexicaines vers les États-Unis représentaient 27 % de son PIB en 2007, contre 3 % pour le Brésil. Le secteur bancaire peut également faire office de circuit de transmission des chocs : au Mexique, les actifs des banques sont détenus à hauteur de 85 % par des étrangers (parmi lesquels des banques en grande difficulté) alors qu’au Brésil par exemple, ce pourcentage est inférieur à 30 %.

Les effets de la crise actuelle ne se limiteront pas au Mexique ou à l’Amérique centrale. À l’instar du peso mexicain, le réal brésilien a subi récemment une dépréciation qui donne la mesure de la vulnérabilité des entreprises d’Amérique latine, dont la dette est libellée en dollars, et de leur exposition aux risques inhérents aux marchés d’instruments dérivés. La réduction de l’effet de levier recherchée par les investisseurs affecte déjà la liquidité dans les économies émergentes, y compris d’Amérique latine. Les envois de fonds par les expatriés en pâtiront également et devraient décliner en termes réels pour la première fois de l’histoire récente : selon les estimations de la Banque interaméricaine de développement, pondérées de l’inflation et des variations des taux de change, la contribution qu’ils apporteront aux revenus des ménages des pays d’Amérique latine et des Caraïbes sera inférieure de 1,7 % à ce qu’elle était en 2007.

Cependant, l’économie du Mexique, du Brésil et de la plupart des pays d’Amérique latine est bien plus dynamique qu’il y a 10 ans, et ils peuvent peut-être supporter la tourmente. Les budgets et les balances des paiements courants sont plus sains, la dette publique extérieure est faible, l’inflation contenue, et la hausse des recettes pétrolières et minières a donné un coup de fouet à l’investissement, qui a progressé de 50 % en 2007. Bien sûr, cet élan retombera quelque peu avec la baisse des cours du pétrole brut dès le dernier trimestre 2008 et au-delà. En outre, l’Amérique latine bénéficie pour la première fois de plus d’un ou deux moteurs exogènes de la croissance (les États-Unis et l’Europe), avec un troisième facteur exogène de croissance majeur : l’Asie.

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La véritable inconnue pour 2009 et au-delà n’est donc pas seulement la situation des États-Unis, mais aussi celle la Chine. Si la demande chinoise ne faiblit pas, les exportations de matières premières pourraient être suffisamment résilientes pour empêcher une récession en Amérique latine. Il y a 10 ans à peine, l’idée même que l’Amérique latine puisse échapper à la force d’entraînement des États-Unis aurait été immédiatement rejetée. Aujourd’hui, un repli brutal de l’économie en Extrême-Orient pourrait inquiéter l’Amérique latine autant qu’une récession aux États-Unis. Si la croissance en Chine est atteinte par la crise économique et financière que connaissent les pays de l’OCDE – ce qui est loin d’être purement théorique – l’impact sera plus important, surtout sur les marchés de matières premières.

L’un des principaux ingrédients du rééquilibrage des richesses entre les États est le développement des relations Sud-Sud, alors que le centre de gravité de l’économie mondiale se déplace. Les chiffres l’attestent : en 2007, pour la première fois de l’Histoire, les exportations des marchés émergents en direction de la Chine ont dépassé les exportations en direction des États-Unis, et la tendance devrait se poursuivre du fait du tassement de la demande américaine en 2009. En 2006, la Chine s’est retrouvée à son tour pour la première fois davantage tournée vers les économies émergentes que vers les riches pays du G7 : au début des années 2000, les exportations chinoises en direction des pays du G7 représentaient près de 50 % des exportations chinoises totales ; depuis, cette part est retombée à environ 40 %, alors que les exportations en direction des marchés émergents progressent. La moitié des exportations chinoises afflue désormais vers des pays émergents, notamment d’Amérique latine. Et l’inverse est également vrai. Le Chili par exemple exporte déjà vers l’Asie 36 % de sa production totale, soit plus que vers toute autre région du monde, la Chine recevant à elle seule la moitié de ce flux.

La question est donc de savoir comment cette nouvelle Amérique latine va réagir à la récession mondiale imminente. Comme d’autres marchés émergents, elle n’échappera probablement pas aux nuages venus du Nord qui s’amoncellent au-dessus d’elle, mais ses relations avec les marchés asiatiques devraient lui permettre d’éviter un déluge. Il semble probable que des pays comme la Chine, l’Inde et le Brésil vont ressentir les effets de la crise mondiale, mais ils sont à présent plus robustes que par le passé et mieux à même de poursuivre le recentrage économique mondial. Nous ne faisons qu’entrer dans un nouvel ordre mondial, un mundo féliz, où les pays de l’OCDE demeureront des acteurs majeurs, mais où l’Asie et l’Amérique latine auront elles aussi voix au chapitre.

Références

  • Santiso, Javier (2005), Amérique latine : révolutionnaire, libérale, pragmatique, Éditions Autrement

©L'Observateur de l'OCDE, n° 269, octobre 2008




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