La biodiversité : un enjeu planétaire *

L’extinction des espèces s’accélère à un rythme inquiétant. Selon certaines estimations, jusqu’à 10 000 espèces disparaissent chaque année. Avec des conséquences bien plus graves que ce que beaucoup imaginent. E. O. Wilson, professeur à l’Université de Harvard, n’a de cesse de sensibiliser le public et d’exhorter à la raison hommes politiques et industriels. À l’occasion du Forum 2001 de l’OCDE, où il présentera une communication, nous reproduisons un extrait d’un entretien qu’il a accordé à Kris Christen, de la revue Environmental Science and Technology.
L’extinction des espèces s’accélère à un rythme inquiétant. Selon certaines estimations, jusqu’à 10 000 espèces disparaissent chaque année. Avec des conséquences bien plus graves que ce que beaucoup imaginent. E. O. Wilson, professeur à l’Université de Harvard, n’a de cesse de sensibiliser le public et d’exhorter à la raison hommes politiques et industriels. À l’occasion du Forum 2001 de l’OCDE, où il présentera une communication, nous reproduisons un extrait d’un entretien qu’il a accordé à Kris Christen, de la revue Environmental Science and Technology.Kris Christen : Vous avez écrit que « la perte de la diversité génétique et spécifique… est celle de nos folies que nos descendants seront le moins portés à nous pardonner ». En quoi, selon vous, s’agit-il de notre faute la plus impardonnable à l’égard des générations futures ?E. O. Wilson : Il y a un fait dont nous n’avons pas encore pris conscience. Si toutes les modifications de l’environnement liées à la pollution, à l’appauvrissement de la couche d’ozone et au réchauffement climatique sont d’une importance vitale, il s’agit de phénomènes qui peuvent être inversés. Mais ce n’est pas le cas de l’extinction des espèces et de la perte de biodiversité. Bien sûr, nous ne cherchons pas délibérément à anéantir la Création, mais les spécialistes de la biodiversité sont unanimes sur un point : au moins 20 % des espèces vont disparaître au cours des 30 prochaines années. Pourquoi est-ce impardonnable aux yeux de certains écologistes, dont je fais partie ? Parce que chaque espèce est un véritable joyau de l’évolution à qui il a fallu, selon les cas, de quelques milliers à plusieurs dizaines de millions d’années pour parvenir à son stade actuel. Avant l’apparition des êtres humains, la longévité moyenne d’une espèce était de l’ordre de 500 000 ans pour les mammifères et de 10 millions d’années pour certains groupes tels que les insectes. À cause de l’homme, les espèces disparaissent aujourd’hui à une vitesse 100 à 1 000 fois supérieure. En appauvrissant la diversité des formes de vie présentes sur la planète, c’est également à la productivité et à la stabilité des écosystèmes que nous portons atteinte. La disparition des espèces entraîne aussi la disparition des produits naturels qui dépendaient de leur existence, et ces pertes sont considérables. L’illustration parfaite est le Callophyllum lanigerum – un petit arbre que l’on trouve dans le Sarawak, à l’extrémité nord de l’île de Bornéo. Un criblage aléatoire nous a permis ici, à Harvard, de mettre en évidence une substance qui s’est révélée active contre le virus du sida. Une étude plus fine a montré qu’il s’agit d’un inhibiteur de la transcriptase inverse, qui enraye la multiplication du virus. Mais lorsqu’on est retourné à Bornéo pour prélever d’autres échantillons, la forêt environnante avait subi une coupe rase et l’arbre avait disparu. Retrouver d’autres spécimens de cet arbre relativement rare a pris du temps. Une telle découverte n’aurait jamais eu lieu si cette espèce avait totalement disparu, ce qui aurait très bien pu arriver avant que quiconque lance cette étude.Quels sont, à votre avis, les problèmes environnementaux les plus complexes qui nous attendent à l’aube du nouveau millénaire ?La réponse est simple : la dégradation des sols et la perte de ressources naturelles non renouvelables, irremplaçables, notamment le milieu naturel, sous l’effet combiné de la croissance démographique et de la propension de tous les habitants de la planète à consommer davantage pour améliorer leur qualité de vie. Aujourd’hui, l’empreinte écologique – c’est-à-dire la superficie de terres productives utilisée par habitant pour la production alimentaire, la gestion de l’eau et des déchets, l’habitat, les transports et d’autres besoins de base – est d’environ 4,5 hectares aux États-Unis, alors qu’elle est inférieure à 0,5 hectares dans les pays en développement. Or, 80 % de la population mondiale vit dans ces pays et c’est là que se concentrera la croissance démographique au cours des prochaines décennies. Cela signifie que les ressources de la planète, sa flore et sa faune vont subir des pressions considérables, car ces populations chercheront naturellement à augmenter leur empreinte écologique. Nous devons dresser un inventaire des « points chauds » de la planète et tout mettre en oeuvre pour les sauvegarder. Par « points chauds », j’entends les milieux naturels qui recèlent le nombre le plus important de plantes et d’animaux que l’on ne rencontre nulle part ailleurs, et qui sont eux-mêmes menacés de disparition. Hawaii est par exemple un des points les plus « chauds » de la planète : on y trouve les taux d’extinction les plus élevés et les espèces végétales et animales comptent parmi les plus menacées. Il faut également citer Madagascar, les forêts d’altitude de l’Équateur, la forêt atlantique du Brésil, les Ghâts occidentaux de l’Inde, la forêt couvrant les versants sud de la chaîne de l’Himalaya ainsi que les récifs coralliens, qui sont de plus en plus menacés. Maintenant que nous avons pris toute la mesure de la catastrophe, il ne sert à rien de nous lamenter. Pour le siècle qui vient, nous devons mettre sur pied une stratégie qui nous sorte de cette impasse, et cela suppose que nous mobilisions tout ce que la science et la technologie ont de mieux à offrir. Cela exige aussi que l’opinion publique mondiale cesse de mesurer le succès et le progrès selon une logique purement économétrique et qu’elle adopte, au contraire, une éthique écologique dont la véritable priorité sera la qualité de la vie pour toutes les générations à venir.Les sciences et les technologies parviendront-elles à nous tirer de ce mauvais pas ?Absolument. Il le faut, car les enjeux sont trop énormes. Sommes-nous capables d’y parvenir ? Le fait que nous répondions : « oui, parce qu’il n’y a pas d’autre choix », montre bien la situation d’urgence dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.Face à l’extinction des espèces, quels progrès a-t-on fait pour préserver la biodiversité et éduquer l’opinion ?Certains pays commencent à protéger des zones où des forêts et d’autres habitats disparaissaient purement et simplement et, avec eux, un grand nombre d’espèces – en particulier dans les pays en développement, où le besoin est le plus pressant. Ce sont des pays qui ont signé la Convention sur la diversité biologique adoptée au sommet de Rio en 1992. Grâce à l’intervention des autorités publiques, on assiste à un ralentissement du phénomène de destruction, comme c’est le cas dans la forêt de la côte Atlantique du Brésil. Au Brésil également, une partie importante du Pantanal, l’équivalent sud-américain des Everglades, dont la diversité biologique est extraordinairement riche, a récemment été achetée pour être transformée en réserve. Ici et là, des zones du globe se trouvent ainsi sauvegardées, mais c’est encore très loin d’être suffisant : cela ne représente même pas les 3 ou 4 % de la superficie correspondant aux points chauds les plus importants. Pour ce qui est d’éduquer l’opinion, cela reste largement insuffisant partout dans le monde, même aux États-Unis où on prend peu à peu conscience de la crise de la biodiversité.Breveter le vivant va-t-il dans le sens de la protection de la biodiversité où est-ce au contraire une source de dangers ?Breveter le vivant constitue un risque potentiel, mais, s’il est judicieusement géré, il ne fait aucun doute qu’il contribuera grandement à résoudre le problème. Les groupes pharmaceutiques ont mis du temps à se pencher sur la sélection et l’utilisation de substances naturelles parce qu’ils craignaient de ne pas pouvoir les breveter : en théorie ou, plutôt, légalement, une substance naturelle n’est en effet pas brevetable. Or, la découverte, la mise au point, les essais et la commercialisation d’un nouveau produit pharmaceutique demandent des investissements considérables. D’un point de vue économique, c’est une opération risquée. Mais il serait regrettable de se contenter de synthétiser des substances pharmaceutiques entièrement nouvelles, quand on sait que des millions d’organismes se sont livrés une lutte acharnée pendant des centaines de millions d’années, ferraillant avec les bactéries et faisant surgir, au gré des essais et des erreurs de l’évolution darwinienne, toutes sortes de substances anti-cancéreuses ou impliquées dans d’autres systèmes de défense. Chacun de ces organismes est une véritable pharmacopée qui n’attend plus que d’être découverte. Les insectes, par exemple, qui constituent les formes de vie les plus répandues et les plus diversifiés du globe, contiennent à n’en pas douter nombre de ces substances ; pourtant ils n’ont guère retenu l’attention des laboratoires, qu’ils soient publics ou privés.Selon vous, quels sont les effets des applications des biotechnologies végétales sur la biodiversité ?Au risque de m’attirer les foudres de certains de mes collègues, je suis tout à fait partisan des biotechnologies. Tout ce que les sciences et les technologies peuvent apporter pour préserver la vie humaine et l’environnement naturel est bon à prendre. Nous devons exploiter toutes les possibilités offertes par le génie génétiquepour créer des plantes plus productives. Et en particulier des plantes capables de vivre dans des milieux déjà fortement dégradés par l’épuisement du sol, dans des milieux salins pauvres en espèces, ou sur d’autres terres marginales où la productivité peut être portée au maximum de ce qu’autorise leur potentiel photosynthétique avec une incidence minimale sur la biodiversité. Ce qui est certain, c’est que nous devons absolument accroître la production alimentaire mondiale.Ne risquons-nous pas de regretter un jour d’avoir eu recours à ces technologies ? Le risque évident est de créer de nouvelles formes de vie qui mettent en péril les écosystèmes naturels où elles se disséminent, ou d’assister à des transferts de gènes qui conduisent à l’extinction d’espèces sauvages. Mais jusqu’à présent, très peu d’éléments indiquent qu’il s’agisse d’un risque systématique. Les écosystèmes naturels sains et intacts ne se laissent pas facilement pénétrer, même par des espèces naturelles d’autres pays introduites sous une forme envahissante…. Les effets sec-ondaires constituent bien un risque, mais celui-ci ne me semble pas démesuré à ce stade. C’est un risque qui mérite d’être pris étant donné les bénéfices qui pourraient en résulter et la capacité (et la responsabilité) que nous avons à surveiller et à contrôler l’évolution des choses au cas par cas.Quelle réflexion éthique doit accompagner le développement de ces technologies ?D’un point de vue moral, l’argument selon lequel il faut tirer tout le parti des possibilités offertes par le génie génétique est très fort. Mais assurer une protection aussi large que possible de la biodiversité est un argument moral tout aussi fort. Il me semble que les laboratoires de recherche… devraient tous se doter d’un solide programme environnemental. Ils ne devraient pas se contenter de veiller à l’innocuité des nouvelles souches biologiques, ils devraient aussi prendre davantage d’initiatives pour contribuer à la préservation du milieu naturel. Les chefs d’entreprise seront jugés à leurs actes et tiendront à jouer un rôle de premier plan dans ce domaine.Quelle doit être l’étendue des réserves terrestres et marines si l’on veut protéger l’ensemble de la biodiversité mondiale ?La plus grande possible. Et je vais vous dire pourquoi. Si on réduit la superficie d’une réserve, ou de n’importe quel habitat, on réduit du même coup le nombre des espèces capables d’y survivre. La règle est en gros la suivante : réduire la superficie initiale de 90 % entraîne la disparition de 50 % des espèces présentes. Cette évolution peut sans doute prendre des années, mais c’est très rapide à l’échelle du temps écologique. Voir des espèces disparaître est malheureusement inévitable. Un des rôles de la biologie de la conservation est justement de comprendre le fonctionnement et la dynamique des espèces animales et végétales, ainsi que la reconstitution des populations des réserves naturelles et leur extension, afin de minimiser les pertes et de préserver au maximum la biodiversité.Comment inciter les autorités et les citoyens à s’impliquer davantage dans la protection de la biodiversité?Il faut éduquer, éduquer encore et toujours. Et pour y parvenir, nous avons besoin de plus de philosophes, de conseillers gouvernementaux et de journalistes ayant, sinon une formation scientifique, du moins des connaissances sur la biodiversité suffisantes pour bien saisir les problèmes et, par conséquent, les faire comprendre à leur public. Dans ce domaine, l’échec des médias est patent aux États-Unis, en particulier pour ce qui est de la présentation des grands enjeux scientifiques. Et dans le cas de la biodiversité, c’est tout à fait scandaleux…. Comment intéresser le public à ces questions ? Rien n’est plus ennuyeux que la pollution des rivières, j’en conviens. Mais lorsqu’il est question de la disparition des espèces et des écosystèmes, c’est une tout autre affaire. L’homme de la rue ne saisira pas spontanément toute la portée de la biodiversité : c’est donc à nous qu’il appartient de lui faire prendre conscience de la gravité des enjeux pour la planète.Dans votre livre Consilience (paru en français sous le titre L’unicité du savoir), vous proposez d’unifier toutes les grandes branches du savoir. Quel cursus idéal conseilleriez-vous à vos étudiants ?Permettez-moi tout d’abord de préciser les choses : je n’exhorte pas à l’unification, j’affirme simplement que cette unification est en marche et je préconise de l’accélérer…. De l’avis général, les sciences sociales n’ont pas l’assise nécessaire pour résoudre les problèmes auxquels elles s’attaquent. À mon sens, c’est principalement parce qu’il leur manque les fondations que constituent par exemple la chimie pour la biologie, et la physique pour la chimie… En matière d’environnement, les sciences sociales resteront dans le domaine de la fiction tant qu’elles ne seront pas fermement enracinées dans la biologie. Et pas uniquement dans la biologie de l’esprit ou dans une vision réaliste de la condition humaine. Mais dans une biologie qui intègre la dimension environnementale. Autrement dit, le monde réel.*Extrait d’un article initialement paru dans la revue Environmental Science and Technology sous le titre « Biodiversity at the Crossroads ». Avec l’aimable autorisation d’EST, 1er mars 2000/ Volume34, numéro 5/ pp. 123 A-128 A. Copyright 2000 American Chemical Society.Voir la version intégrale de cet entretien : http://pubs.acs.org/hotartcl/est/00/mar/christen. html


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