L’avenir : quel axe de réflexion pour les décideurs ?

Programme de l'OCDE sur l'avenir
Le siècle prochain est porteur de progrès économiques, sociaux et technologiques sans précédent. Mais les décideurs doivent également être conscients des risques.
Des politiques qui exercent une influence positive sur l’interaction entre les changements technologiques, économiques et sociaux : voilà ce que les gouvernements, qui se préparent à relever les défis du XXIème siècle, doivent s’efforcer d’appliquer. Sans aucun doute, les profonds changements qui devraient se produire s’apparentent, de par leur intensité et leur ampleur, à ceux qui nous ont fait passer de la société agricole à la société industrielle. Pour relever les défis auxquels nous sommes confrontés, il nous faut considérer ces transformations comme une opportunité et les exploiter dans le bon sens. Nous pourrions alors bénéficier de progrès technologiques colossaux, d’un niveau de bien-être social sans précédent, voire d’une période longue de forte expansion où l’économie serait sur une nouvelle trajectoire de croissance à un rythme supérieur à la moyenne. Déjà, les avancées réalisées dans un large éventail de technologies largement diffusées commencent à révolutionner les mondes de la médecine, de l’agriculture, du commerce de détail, de la communication et des loisirs, modifiant totalement notre façon de vivre, de travailler et d’utiliser notre temps libre. Comme la mondialisation et l’apparition de nouvelles méthodes de production évoluent au même rythme, il se peut que l’on enregistre des hausses de productivité importantes et que bon nombre de régions et de pays jusqu’à présent marginalisés s’intègrent dans le système économique mondial. On peut s’attendre aussi à un net progrès du bien-être non matériel, qui se traduira par un élargissement des choix individuels, l’apparition de nouvelles formes d’interaction sociale et de nouvelles perspectives de créativité. En fait, c’est cette dématérialisation de l’activité économique dans les pays avancés et la hausse du revenu par habitant dans les régions en développement, qui pourraient nous conduire vers une période de développement durable dans le monde entier.Un nouvel avenir, de nouveaux risques Toutefois, ces promesses de progrès ne sont pas sans risques ni défis – notamment pour les décideurs. Tout d’abord, les populations des pays de l’OCDE vieillissent. La proportion de personnes âgées augmentant peu à peu, les pressions qui pèsent sur les régimes de retraite, les systèmes de santé, les services sociaux et les finances publiques s’accentueront d’une manière générale, et de façon inquiétante dans certains pays. Dans les pays en développement, la croissance démographique se poursuivra à un rythme rapide, ce qui exacerbera les problèmes de pauvreté et les difficultés d’approvisionnement en produits alimentaires. De surcroît, le problème du chômage, en particulier chez les jeunes, accentuera les pressions migratoires.Les problèmes d’environnement aux niveaux mondial et local prendront de plus en plus de relief à mesure que s’intensifieront les efforts déployés pour lutter contre le réchauffement de la planète, la congestion urbaine, la pollution des océans, la pénurie d’eau douce, etc. Dans les prochaines décennies, les pays en voie d’industrialisation consommeront beaucoup plus d’énergie et contribueront pour une part importante et croissante aux émissions de gaz à effet de serre. Compte tenu de la croissance démographique, de l’expansion économique et du changement climatique, jusqu’à 3 milliards d’individus pourraient être confrontés à des problèmes de pénurie en 2025.Le passage à l’économie de l’information et du savoir, le processus de mondialisation et l’interdépendance internationale réduisent la marge d’intervention et souvent l’efficacité des politiques économiques nationales. C’est déjà le cas au niveau macro-économique s’agissant des politiques budgétaire et monétaire, mais le phénomène s’observe aussi au niveau micro-économique. Les politiques nationales en matière de concurrence et d’imposition sont de moins en moins efficaces. Des niveaux de fiscalité extrêmement élevés ou des normes environnementales anormalement excessives peuvent facilement décourager l’investissement dans une région ou un pays.Les décideurs devraient également s’intéresser aux problèmes liés aux institutions. Les règles du jeu et les institutions sociales, qui étaient à la base du fonctionnement des sociétés industrielles nationales, deviennent rapidement incompatibles avec la nouvelle économie mondiale de l’information et du savoir. Le droit de la concurrence, les réglementations des opérations sur valeurs mobilières, la protection de la vie privée et les systèmes d’éducation et d’aide sociale, toutes ces institutions semblent avoir besoin d’être adaptées, voire d’être réformées en profondeur, si l’on veut qu’elles jouent un rôle utile et présentent un intérêt au cours de cette nouvelle ère qui s’ouvre à nous. De nouvelles règles seront peut-être nécessaires pour faire avancer les choses dans le bon sens.La diversification promise par l’économie du savoir constitue l’un de ses plus grands attraits, mais elle recèle aussi des facteurs de risque préoccupants. Par exemple, faute d’un effort de concertation politique, les forces de changement qui influent sur le savoir et le potentiel économique risquent de provoquer de nouveaux clivages au niveau mondial, s’accompagnant d’inégalités croissantes et d’une fragmentation de la société. Il pourrait en résulter une polarisation entre les « familiers » et les « étrangers » de la technologie, entre ceux qui ont accès à l’information et au savoir et ceux qui ne l’ont pas, et entre ceux qui peuvent s’adapter facilement au nouvel environnement socio-économique et ceux qui ne le peuvent pas. De ce fait, la répartition des revenus et des richesses pourrait même devenir encore plus inéquitable, ce qui renfermerait le problème dans un cercle vicieux.Des questions se posent également dans le domaine technique. Du fait que les sociétés sont de plus en plus diversifiées, décentralisées, reliées entre elles et tributaires des technologies, leur fonctionnement pourrait être compliqué, perturbé, voire profondément affecté par d’éventuelles défaillances. Notre dépendance croissante vis-à-vis de l’informatique, des réseaux et des programmes qui gèrent les systèmes, fera qu’un nombre toujours plus grand d’éléments essentiels de l’infrastructure de la société – des systèmes médicaux aux installations de traitement des eaux usées, en passant par le contrôle du trafic aérien et les systèmes de transferts financiers – seront exposés à un risque accru de défaillance généralisée.En dehors de ces questions d’ordre pratique, d’autres problèmes se posent, de nature plus abstraite, quoique fondamentale, qui relèvent de l’éthique, des valeurs et des comportements. Même au cours des premières phases du développement à long terme d’un nouveau modèle économique et social, nous pourrions être confrontés à des choix difficiles compte tenu des normes culturelles et éthiques qui existent à l’heure actuelle. Du fait que nous serons de plus en plus exposés au monde extérieur et aux conséquences de l’utilisation de nouvelles technologies radicalement innovantes, notre capacité à tolérer tout ce qui est étranger, nouveau et inconnu sera mise à rude épreuve.Mais il n’y a pas moyen de revenir en arrière. Le processus de mondialisation et de transition vers la société de l’information et du savoir est en marche. La vraie question est donc peut-être de déterminer les politiques qu’il faudrait mener pour tirer le meilleur parti de la future dynamique technologique, économique et sociale, tout en limitant les dangers et les risques. D’une manière générale, il est plus que probable que les ménages, les entreprises et les gouvernements devront adhérer à une culture de la créativité et de l’expérimentation. Des efforts importants seront nécessaires pour encourager la capacité et la liberté des individus et des organisations d’innover et de transformer. Il faudra cultiver des valeurs et des traditions qui encouragent un processus permanent de découverte et d’ajustement face à une situation évoluant constamment dans les domaines économique, social, technologique et environnemental. Concrètement, cela signifie qu’il faut identifier les politiques dont l’orientation actuelle doit être maintenue et celles qui requièrent des approches nouvelles et originales.Sur le plan de la politique intérieure, l’orientation traditionnelle des poli- tiques macro-économiques qui vise à contenir l’inflation et les dépenses publiques, devra être maintenue pour garantir un cadre équilibré qui réduise l’instabilité et stimule l’investissement, l’innovation, l’expérimentation et la prise de risque. D’autre part, il faut continuer à encourager l’ajustement structurel de manière à faciliter l’adaptation en douceur des structures économiques à l’évolution de l’offre et de la demande, et à faire en sorte que l’attribution des ressources soit la plus efficace possible. Cela signifie qu’il faut créer des marchés de biens et services concurrentiels, des marchés de capitaux ouverts et transparents, et des marchés du travail flexibles. A ce propos, il est également important que les gouvernements s’efforcent de ne plus se positionner en tant que fournisseurs de produits et services uniformes mais plutôt en tant que régulateurs d’activités de production plus diversifiées, décentralisées et guidées par les forces du marché.Tout changement d’ordre social ou économique se répercute sur la formation. On ne pourra se contenter d’améliorer à la marge des politiques qui pour l’essentiel resteraient les mêmes. Compte tenu des changements dans la composition de la population active, de l’internationalisation croissante de l’économie, des nouvelles percées de la technologie et de la généralisation de nouveaux modèles d’organisation du travail, des investissements considérables dans le capital humain seront nécessaires si l’on veut répondre aux besoins en compétences et en qualifications des futurs emplois. Pour que l’apprentissage à vie devienne rapidement une réalité, il faudra concevoir des modes d’organisation de l’enseignement et de contrôle des connaissances des individus qui soient inédits et ingénieux. L’approche actuelle basée sur une logique de l’offre et la lourdeur institutionnelle des systèmes d’éducation et de qualifications qui, pour la plupart, sont du ressort de l’État, peut grâce à de nouvelles conditions, s’orienter vers une logique de la demande qui réponde davantage aux besoins des individus, et qui leur offre un choix de formations beaucoup plus large.Le vieillissement des populations posera de nombreux problèmes stratégiques dans les années à venir. Mais même si le vieillissement n’était pas un problème stratégique en soi, il faudrait en tout état de cause faire preuve de beaucoup d’imagination pour garantir que les systèmes d’aide sociale, de retraite et de santé soient conçus de manière à répondre aux besoins de la société de demain qui sera très différente et sans doute moins prévisible. Bon nombre des anciens dispositifs de partage des risques et de solidarité sociale, tels que les inébranlables régimes de retraite, qui convenaient tout à fait à la société industrielle, auront peut-être tendance à étouffer l’adaptabilité, la créativité et la diversité indispensables pour alimenter l’économie et la société du savoir. En fait, ce dont on a besoin, c’est de passer d’une logique de « dépense » sociale à celle d’un « investissement » social. Cela suppose d’adopter des approches plus imaginatives à l’égard de ce qui est public, privé ou mixte, qui encouragent davantage l’emploi, l’épargne et l’investissement. De telles approches pourraient répondre à une plus grande diversité des profils de risques tout en évitant les problèmes de hasard moral et de trappe à pauvreté.Au niveau international, il existe aussi certains domaines d’action dans lesquels il faut maintenir ou renforcer l’orientation traditionnelle, et d’autres où de nouvelles approches plus audacieuses s’avèrent nécessaires. La poursuite du développement du système multilatéral des échanges, de l’investissement et de transferts de technologies relève de la première catégorie. Il faut approfondir la réflexion là où les débats sur la libéralisation n’ont pas été assez loin – comme pour l’agriculture, par exemple. Et il faut étendre la réflexion aux domaines qui ne sont pas encore inclus dans le cadre multilatéral. Cela concerne notamment un certain nombre de secteurs de services, comme le transport aérien international ou les investissements à l’étranger qui sont encore régis par plusieurs centaines d’accords bilatéraux.Toutefois, favoriser l’apparition d’une économie et d’une société de l’information et du savoir au niveau mondial représente une tâche colossale qui dépasse de loin les enjeux traditionnels. Il faut radicalement réformer l’administration et le droit de la concurrence et de la propriété intellectuelle, afin de prendre en compte l’importance des biens incorporels et des marchés mondiaux. Il faudra innover pour jeter les bases d’une politique de l’Internet au niveau mondial, en particulier pour le commerce électronique. Pour ce dernier, il faudra notamment trouver des solutions applicables au niveau mondial, face à des problèmes tels que la défense des consommateurs, la protection de la vie privée, la sécu-risation des paiements, la vérification de l’identité et la garantie de la concurrence sur les marchés. De nouvelles règles internationales devront être élaborées et négociées en fonction des progrès des biotechnologies. La conclusion d’accords internationaux sur les procédures de certification et d’échanges d’organismes génétiquement modifiés pourra se révéler particulièrement délicate. Enfin, des progrès décisifs devront être faits dans la recherche de solutions à des problèmes mondiaux comme le bon fonctionnement des marchés des capitaux internationaux ou les conséquences potentielles du changement climatique.C’est donc là un programme d’envergure et les risques sont multiples. Mais s’il est bien mené, et si l’on adopte des politiques résolument tournées vers l’avenir, tout le monde devrait en récolter les fruits. Il nous appartient donc de choisir. En envisageant l’avenir de façon ouverte et positive et en visant des objectifs précis, peut-être parviendrons-nous finalement à propulser l’économie mondiale vers le XXIème siècle sur une trajectoire de croissance vraiment exceptionnelle pour y découvrir un avenir caractérisé par un niveau de bien-être matériel sans précédent.


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