Le temps d’Internet

Henry Copeland ©Blogads

Internet a considérablement évolué depuis son apparition dans la sphère publique voici une quinzaine d’années. Henry Copeland s’est consacré à suivre ce développement. Il est le fondateur et dirigeant de Blogads, l’une des principales régies publicitaires pour blogs, et de Pressflex, une société d’hébergement sur Internet pour produits d’édition – revues et magazines d’envergure modeste comme le nôtre, ou titres à grande diffusion comme le FT Business.
M. Copeland souligne que la croissance de son entreprise a été purement organique et ne doit rien à des « business angels », mais qu’il a maintenant des bureaux en Amérique du Nord et en Europe, et des clients et utilisateurs sur tous les continents. Il a répondu à nos questions de chez lui aux États-Unis. Par courriel, bien-sûr.L’Observateur de l’OCDE : Comment êtes-vous arrivé dans le métier des technologies de l’information et de la communication ?Henry Copeland : J’ai commencé par créer des sites web pour un groupe d’édition en 1996. Journaliste, j’ai été fasciné à la fois par la portée mondiale d’Internet et par son coût marginal de distribution proche de zéro. Mais j’ai vite constaté qu’une grande partie des logiciels et du travail de conception que nous devions payer, serait, en théorie du moins, plus efficacement traitée par un sous-traitant gérant de gros volumes. Les gens ne construisent pas leur propre voiture ni n’élèvent leur bétail ; ils n’en ont ni le temps, ni l’expertise, ni le matériel. Pourquoi les éditeurs devraient-ils fabriquer, à partir de rien, des sites web adossés à des bases de données ? Or, en 1996, il n’existait pas de services de webmaîtrise abordable.Lorsque j’ai terminé ce premier projet en 1998, la niche « webmaîtrise pour éditeurs » était encore libre. Nous avons donc créé Pressflex, qui intervenait en sous-traitance pour de petits éditeurs ; nous produisions en masse de beaux sites web et notre savoir-faire ne cessait de s’améliorer d’un site à l’autre. Je ne suis pas programmeur, mais j’aime le processus d’abstraction, la conception de solutions globales à des problèmes qui semblent disparates. Finalement, même pour un étudiant en histoire qui a failli rater son seul examen de programmation, les TIC fournissent un merveilleux outil permettant d’apporter des réponses à des problèmes réels, de réfléchir et de gagner sa vie.Vous souvenez-vous du « bug de l’an 2000 » ? Étions-nous naïfs, ou tout simplement prudents ? Était-ce la première prise de conscience des TIC ?Vous avez raison, ce qui s’est passé à cette époque est d’ordre métaphysique. Il ne s’agissait pas simplement de réparer une erreur de codage : cela s’apparentait au millénarisme. C’était la Grande Peur, nous pensions qu’à minuit, les horloges internes des ordinateurs s’arrêteraient et des sommes d’argent se volatiliseraient, des avions tomberaient du ciel, des stimulateurs cardiaques stopperaient net. Nous avions aussi une furieuse envie de croire que nous étions à l’orée d’une véritable utopie électronique. Bientôt, nous pourrions nous déplacer à la vitesse de la lumière, vaincre la pauvreté, justifier des valorisations boursières astronomiques, et rencontrer l’amour de notre vie. Par nos terreurs et nos espoirs, nous ressemblions à ces Européens de l’an mil. Ils avaient fantasmé, manifesté et fait la fête dans l’attente de la fin du monde, du retour du Christ et de l’avènement d’un nouvel Âge d’or. Comme eux, nous nous sommes réveillés avec la gueule de bois quelques mois après ; et selon les tempéraments, nos garde-manger étaient soit vides, soit pleins à craquer.En quoi l’attitude des utilisateurs des TIC a-t-elle évolué depuis dix ans ?Dans les années 90, nous pensions qu’à terme, les gens accéderaient à des ressources situées sur des ordinateurs centraux, plutôt que d’utiliser des machines localement. « L’ordinateur, c’est le réseau » martelait alors Sun ; ASP « fournisseur de services applicatifs » était devenu le nouveau métier en vogue. Nous imaginions déjà qu’on allait louer Word et Excel à l’heure en ligne. Nous n’avions pas idée de la puissance formidable de l’informatique distribuée. Aujourd’hui, personne ne réfléchit au fait que tous les logiciels innovants sont regroupés en pools et situés à distance : plus besoin de les acheter, de les installer et d’en assurer la maintenance localement. On ne s’étonne plus de la masse de ressources informatiques à notre disposition. Excel est en fait la dernière innovation que nous ayons dû acheter pour l’installer sur un ordinateur non connecté à Internet. Depuis, toute la croissance du secteur du logiciel correspond à des ressources louées ou prêtées. Nous ne dépensons pas un centime pour consulter les bibliothèques ou cartes disponibles sur les 100 000 ordinateurs de Google. Nous pouvons louer à la journée, à la semaine ou à l’année des logiciels complexes installés sur des serveurs centralisés. Nous partageons nos contacts sur Facebook. Nous utilisons des outils tels que Blogger ou Pressflex pour publier en ligne, Surveymonkey pour les sondages. Nous comparons les prix sur Amazon et achetons de la musique sur iTunes. Nous stockons et échangeons des vidéos sur Youtube, organisons nos rendez-vous grâce à Dopplr, et nos albums photos sur Flickr.Et tout cela n’existait pas il y a cinq ans. Où en serons-nous dans dix ans ?Quand avez-vous entendu parler des blogs pour la première fois, et comment expliquez-vous leur croissance météorique ?C’est un ami journaliste qui m’a parlé en 2000 d’un blog appelé « ObscureStore », qui compile des articles de journaux insolites trouvés sur le web. Incidemment, cet ami est maintenant à la tête de l’empire Gawker.com. Et le service lancé par Pressflex en 2002, Blogads.com, vend des espaces publicitaires sur des milliers de blogs, dont ObscureStore. Pourquoi cette montée phénoménale des blogs ? Elle est due pour moitié à la loi de l’offre et de la demande, pour moitié à l’économie des réseaux. Il y avait une offre et une demande latentes considérables pour des écrits de qualité. Mais avec les coûts prohibitifs de l’impression, seule une infime partie de ce marché potentiel était exploitée. Avec l’apparition des blogs, quiconque sait écrire peut avoir des milliers de lecteurs, pour le coût d’un PC et d’une connexion Internet. Le mur qui séparait l’offre de la demande est tombé ; auteurs et lecteurs ont pu se retrouver sur une gigantesque foire de mots et d’idées.Et il y a l’effet de réseau. Celui qui publie de l’écrit communique individuellement avec chaque lecteur. À part le courrier des lecteurs, il n’y a pas beaucoup d’échanges entre lecteurs. Le blog permet aux individus de communiquer directement ensemble, et les idées peuvent se rencontrer et exploser dans des directions inattendues. Cela fait une différence exponentielle entre les deux mécanismes. Un éditeur peut envoyer un courriel à cent lecteurs, cela produit seulement cent interactions interindividuelles. Mais si ces mêmes lecteurs sont en interaction directe les uns avec les autres, le potentiel de conversations passe à 1002. Encore une fois, l’avenir est dans les effets de réseau. Quand les individus ont des relations transversales, plutôt que verticales, par l’intermédiaire d’un éditeur, d’un patron ou d’un gouvernement, l’énergie et la créativité s’en trouvent démultipliées.Quelles sont les nouveautés qui vous fascinent aujourd’hui ? Mon jouet favori depuis un an est un service appelé Twitter.com, créé par une partie de l’équipe à l’origine de Blogger.com (qui a fini par être racheté par Google). Twitter est un outil de micro-blog : chaque message est limité à 140 caractères, et envoyé à ses amis et ses lecteurs, c’est-à-dire aux personnes abonnées à son flux de « tweets ». J’adore communiquer avec un ensemble défini d’amis et de connaissances, plutôt qu’avec le web tout entier. Twitter redonne une dimension humaine aux conversations sur le web. Je peux rester en contact avec mes amis dans le monde entier. Et je n’ai plus cette pression des pensées profondes dans chaque message posté, comme sur un blog. Je n’essaie pas de remporter un débat ou de me montrer brillant, je raconte simplement à quelques amis ce que je vois, ressens, mange ou lis à un moment donné. Avec Twitter, j’ai retrouvé cette sociabilité ludique qui m’avait tant séduit dans les blogs avant d’en faire mon métier.Quel conseil donneriez-vous à un jeune entrepreneur qui voudrait se lancer ?L’entreprenariat est organique. Une idée doit grandir dans la terre qui l’a fait germer pour avoir son énergie propre. Mon conseil serait de savoir rester petit et simple, jusqu’à ce que l’on dispose d’une base de clients pertinents qui vous guideront dans la bonne direction. Le surfinancement ou le verrouillage sont les deux meilleurs moyens de saborder une bonne idée en devenir.Et aux responsables politiques ?S’en tenir au minimum : nous préserver des délinquants, limiter la fiscalité, éduquer nos enfants, fournir des hôpitaux abordables, des lacs non pollués, des trains qui arrivent à l’heure ; les entrepreneurs se débrouilleront pour créer de nombreux emplois et des infrastructures bénéfiques pour la société.Avez-vous des secrets de réussite à partager ?Mon meilleur secret est très simple, mais imparable. Pourtant, quasiment personne ne le suit. Quand nous recrutons, plutôt que de commencer directement par un coup de téléphone ou un entretien, nous échangeons deux séries de courriels avec les candidats. Nos activités se déroulent à 95 % par courriel, alors la personne doit connaître les règles de ponctuation, pouvoir exprimer une idée en quelques phrases avec un bon vocabulaire, faire passer de l’émotion dans ses écrits sans mettre le lecteur mal à l’aise, avoir du style… On apprend une foule de choses sur quelqu’un avec des questions simples comme « Quelle a été votre plus mauvaise note à l’université ? » ou « Quel est le meilleur livre que vous ayez lu cette année ? ». Beaucoup de gens écrivent horriblement mal leurs courriels. À en croire mes discussions avec les autres employeurs, ils attendent souvent qu’une personne commence à travailler pour voir si elle sait écrire.Le jeu en valait-il la chandelle ?Après avoir, contre toute probabilité, créé et fait prospérer une société de technologie qui a maintenant dix ans, je répondrai oui, sans réserve. Je me rappelle un moment du printemps 2002. Ma femme commençait, avec raison, à s’impatienter devant mon entêtement à développer laborieusement mon activité de webmaîtrise. Je lui ai annoncé que je tenais « la » nouvelle idée lumineuse qui allait largement récompenser tous nos sacrifices émotionnels et financiers. « Ne t’inquiète plus, chérie, j’ai tout compris ». Elle a poussé un vague soupir de soulagement. Son mari n’était peut-être pas si cinglé. Je lui ai alors annoncé que notre avenir serait de « placer des pubs sur les blogs ». Elle a hurlé : elle n’avait jamais entendu parler de blog. En fait, personne n’en avait encore entendu parler. Elle a continué à douter de ma santé mentale pendant environ deux ans. C’est la loi du mariage, non ?Henry Copeland tient un blog sur www.blogads.com/weblog et « tweet » sur www.twitter.com/hc. Voir aussi www.pressflex.com.©L’Observateur de l’OCDE n° 268, juillet 2008


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