Un monde rétréci ?

©Reuters/Eriko Sugita

La technologie a peut-être rapproché les gens et les marchés, mais la distance et la situation géographique continuent d’influencer les performances économiques.

La croissance de la super-autoroute de l’information et la généralisation des technologies de pointe dans les transports ont conduit certains à penser que l’on assistait à la « fin de la géographie » ou la « mort de la distance ». Le monde serait devenu « plus plat » et la mondialisation aurait relativisé les liens commerciaux privilégiés qui avaient toujours existé entre proches voisins.

Pas vraiment, explique l’OCDE dans une récente étude intitulée « Géographie économique et PIB par habitant ». En analysant les coûts de transport et les avantages liés à la proximité des marchés, l’étude montre que les facteurs géographiques limitent encore les échanges et peuvent même être à l’origine d’un niveau de vie et d’une croissance relativement faibles.

En fait, deux principaux facteurs géoéconomiques – la proximité de zones à activité économique dense et la dotation en ressources naturelles – pourraient expliquer dans une certaine mesure les disparités de richesse entre les pays de l’OCDE. Les pays à haut revenu ont tendance à se regrouper, tirant parti d’avantages réciproques, et les ressources naturelles sont en général associées à un revenu national élevé – bien que cette dernière affirmation ne tienne pas toujours pour les pays en développement. Malgré l’idée répandue selon laquelle la technologie rétrécit la planète, la situation géographique et la distance peuvent encore être de formidables obstacles à franchir.

La notion de « mort de la distance » repose sur l’hypothèse selon laquelle les progrès techniques des transports et des communications auraient réduit le coût de transport des produits et de l’information sur de longues distances. La mondialisation aurait créé un monde interconnecté dans lequel la distance jouerait désormais un rôle moins contraignant pour les entreprises.

Mais du fait que les coûts de transport représentent près de 20 % du coût total d’un produit (et qu’ils augmentent !), la distance entrave les échanges de façon analogue à une taxe sur les exportations ou à des droits de douane sur les importations. Elle influe également sur l’efficacité des entreprises. Certes, la situation s’est améliorée pour acheminer des biens d’un point à un autre. L’ensemble de la chaîne de transport a bénéficié des technologies de l’information, que ce soit pour la logistique, les systèmes assistés par satellite ou la gestion des stocks. La conteneurisation (l’utilisation de conteneurs de marchandises universels se prêtant au transbordement navire-train, ou avion-camion) a considérablement accru l’efficacité du transport maritime, tout comme les progrès de la technologie des réacteurs l’ont fait pour l’aérien.

L’industrie du transport routier a également amélioré son équipement, utilisant notamment des camions plus légers et des moteurs plus efficaces. Ces évolutions se sont-elles traduites par une réduction des coûts ? D’après de simples statistiques sur les coûts de transport, les annonces de la mort de la distance sont nettement exagérées. Malgré la conteneurisation, les coûts du transport maritime ont en fait augmenté par rapport au prix des biens manufacturés sur tous les grands itinéraires entre le milieu des années 70 et le milieu des années 90, avant de régresser sur de nombreuses routes. Les coûts du transport aérien n’ont en général pas varié en termes réels, tandis que ceux du transport routier ont sensiblement augmenté. Les transports internationaux coûtent le même prix, ou plus, qu’il y a trente ans.

Le seul domaine où la distance semble avoir été vraiment abolie est celui des communications internationales. L’évolution à la baisse du coût d’une minute de communication téléphonique internationale a été enclenchée dans les années 80, pour atteindre son tarif actuel, qui est pratiquement nul. Cette diminution a facilité des innovations récentes dans les services financiers par exemple, ainsi que la délocalisation des centres d’appel vers des pays africains, ou des services de conseil vers l’Inde. Mais cela ne change rien à la principale conclusion du rapport : il n’y a guère d’indications que la part des coûts de transport dans le prix des biens ait diminué au cours des deux ou trois dernières décennies.

En outre, des données concrètes indiquent qu’un allongement de la distance de 10 % réduit encore les échanges de l’ordre de 10 %, comme il y a trente ans. Avec l’augmentation des coûts de transport, il n’est pas surprenant que la distance continue de poser le même type d’obstacles à l’activité commerciale que dans les années 70, et qu’elle demeure un facteur déterminant de la structure des échanges internationaux. En gros, les pays concentrent leurs échanges avec leurs voisins et commercent moins avec des partenaires éloignés.

La proximité des marchés peut avoir un effet positif sur les performances économiques. Excepté en Europe, les pays de l’OCDE sont en général relativement éloignés les uns des autres et leurs dotations en ressources naturelles varient sensiblement. Dans son rapport, l’OCDE a évalué 21 pays entre 1970 et 2004, pour constater que l’accès aux marchés a un impact sensible sur le PIB par habitant. Les pays périphériques sont exclus des avantages que présente la proximité : exploitation des économies d’échelle, pressions concurrentielles et spécialisation plus poussée.

Selon l’étude de l’OCDE, deux économies prospères, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, semblent souffrir de leur éloignement, dont l’effet négatif sur leur PIB par habitant pourrait être de 10 % par rapport à la moyenne OCDE. Dans une moindre mesure, la Grèce, le Portugal et la Finlande sont eux aussi relativement désavantagés. À l’inverse, la Belgique et les Pays-Bas, entourés d’économies européennes, doivent peut-être jusqu’à 6 % de leur PIB à leur situation géographique.

La géographie économique peut également déterminer les disparités de PIB par habitant à l’intérieur des pays. Les spécialistes de l’économie régionale soulignent depuis longtemps l’importance de la situation géographique pour expliquer la faible croissance de certaines régions faisant pourtant partie de pays globalement riches. La plupart des grands pays de l’OCDE souffrent de certaines insuffisances régionales, avec de fortes disparités en ce qui concerne le niveau de pauvreté, l’industrie et la croissance. Certains retards peuvent être rattrapés grâce à l’amélioration du réseau routier, par exemple, bien que de telles mesures puissent également avoir pour effet d’accélérer les flux de main-d’œuvre et de capitaux vers les centres riches. Tout comme les pays riches, les régions ont tendance à se regrouper, bénéficiant ainsi des avantages de l’agglomération.

S’agissant des autres facteurs géoéconomiques importants, les résultats montrent que les pays de l’OCDE qui sont richement dotés en ressources naturelles affichent en général un PIB plus important, qu’il s’agisse de ressources renouvelables, comme les ressources halieutiques et le bois, non renouvelables comme le pétrole, ou d’attraits touristiques. Par rapport à la moyenne OCDE, la dotation en ressources naturelles peut représenter jusqu’à 8 % de PIB par habitant de plus pour la Norvège, grâce à ses réserves pétrolières et gazières, et environ 2 % pour l’Australie, riche en ressources minérales. Mais que dire alors de pays comme le Nigeria, riche en pétrole mais dont la population est désespérément pauvre ? Les spécialistes du développement économique parlent de « malédiction des ressources » pour les pays en développement qui ne sont pas capables de traduire leurs richesses naturelles en augmentation du PIB par habitant. Selon le rapport, c’est là que doit intervenir la gouvernance, étant donné qu’une abondance de richesses naturelles peut favoriser des politiques empreintes de complaisance ou d’exubérance, ou influencées par des groupes de pression tenaces, et même la corruption. Dans les pays pauvres où les structures institutionnelles sont faibles, cette malédiction peut facilement devenir un véritable obstacle au développement.

Les décideurs doivent continuer de considérer la géographie économique comme une réalité à prendre en compte dans les comparaisons internationales des performances économiques. Le rapport « Géographie économique et PIB par habitant » fait partie d’une étude plus large intitulée Objectif croissance, qui évalue les progrès réalisés dans la mise en œuvre des réformes visant à améliorer les niveaux de vie, et formule une série de recommandations destinées à renforcer la productivité des économies. Elle conclut que les pouvoirs publics ne devraient pas invoquer leurs avantages et désavantages géographiques pour justifier des mesures inadaptées. Si la distance constitue un problème, les responsables politiques devraient veiller à ce que la réglementation ne maintienne pas les coûts de transport à un niveau encore plus prohibitif ni ne s’ajoute à d’autres coûts imposés par la géographie. IM

Références

  • OCDE (2008), Réformes économiques – Objectif croissance 2008, Paris.

©L’Observateur de l’OCDE n° 268, juillet 2008




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