Médecine et Internet

Une saine association ?
médecin généraliste, Paris*

L’avènement d’Internet a révolutionné le recueil, l’évaluation et la diffusion des informations sur la santé. La relation traditionnelle médecin-patient s’en est trouvée passablement modifiée.

Il y a cinquante ans, les connaissances liées à la santé et aux maladies étaient largement la « propriété intellectuelle » de la profession médicale. Lors des consultations, les médecins donnaient peu d’informations à leurs malades et ceux-ci contestaient rarement les décisions de leurs médecins, qui étaient censés « savoir ce qui était le mieux » pour eux.Les patients consultaient leurs médecins lorsqu’ils étaient malades et les médecins ne se voyaient pas nécessairement dans le rôle d’éducateurs en matière de santé. Les choses ont changé, et pas seulement à cause d’Internet.Internet est apparu à un moment où les gens manifestaient déjà beaucoup plus d’intérêt pour les questions de santé et intervenaient davantage dans les décisions concernant leur santé personnelle. L’intérêt du public pour la santé s’est accru avec le développement de l’enseignement des matières générales et scientifiques, le développement de la télévision et la diffusion de débats sur les questions de santé, et avec la publication de rubriques « médicales » dans les journaux et dans les magazines. Des magazines entièrement consacrés à la santé sont apparus. Certains tabous sont tombés et l’on s’est senti plus à l’aise pour parler de sa santé avec des amis ou des connaissances.Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui interrogent Internet avant de se rendre chez leur médecin et qui, souvent, arrivent à la consultation en suggérant leur propre diagnostic. D’autres consultent Internet après avoir vu leur médecin afin de s’informer sur leur problème particulier ou sur les médicaments prescrits.Il n’y a rien de malsain à rechercher des informations en ligne, mais ce peut être source de méprises et de confusion, sans parler d’anxiété. Une part importante des informations médicales diffusées sur Internet émanent d’universités et d’hôpitaux universitaires et peuvent donc être considérées comme extrêmement fiables. Toutefois, même si l’information est de qualité, il est souvent difficile pour des non-médecins de distinguer entre les causes probables et improbables des symptômes qu’ils présentent. Nombreux sont ceux qui pensent que parmi les affections susceptibles d’expliquer leur état, la plus grave est la plus plausible. Heureusement pour eux, ils se trompent le plus souvent.Par chance, la plupart des gens préfèrent encore se fier à l’avis de leur médecin et voient plutôt Internet comme un outil les aidant à mieux comprendre leur état. La consultation médicale traditionnelle offre une garantie de professionnalisme et de confidentialité, ainsi qu’une dimension personnelle que ne permet pas Internet.Pour autant, il existe beaucoup de pathologies simples ayant des remèdes simples. Par exemple, les infections urinaires chez les femmes peuvent être soignées à l’aide d’une dose unique d’antibiotique, et les patients qui connaissent bien les symptômes de cette affection ou d’autres affections bénignes peuvent préférer acheter en ligne leur médicament sans consulter un médecin.Il existe désormais des sites Internet qui vendent directement des médicaments sans ordonnance. Les sites responsables prennent généralement la précaution de recommander à leurs clients de n’utiliser aucun médicament sans l’approbation préalable de leur médecin. Ils signalent aussi qu’ils ne sauraient être tenus pour responsables en cas de confiscation douanière d’un produit si celui-ci vient de l’étranger.La vente de médicaments via Internet soulève néanmoins de nombreuses questions touchant le contrôle et la sécurité des produits thérapeutiques. Elle remet également en cause le caractère contractuel de la relation traditionnelle médecin-patient et les responsabilités légales attenantes. Dans la plupart des pays, les compagnies pharmaceutiques sont tenues d’obtenir une autorisation officielle de mise sur le marché des médicaments, qui en précise les conditions de vente (uniquement sur ordonnance ou vente libre). Des organismes officiels de réglementation et de contrôle de la sécurité des produits pharmaceutiques alertent les autorités médicales et les médecins si des effets secondaires dangereux sont découverts. Les médecins sont aussi professionnellement et légalement tenus d’informer leurs patients des effets indésirables potentiels d’un traitement donné. Bien que la prescription d’un médicament puisse souvent paraître banale ou superflue, elle engage la responsabilité légale de nombreux acteurs.La vente de médicaments en ligne échappe à une grande partie de ces contrôles. Les patients achetant des médicaments sur Internet ne sauront pas toujours où et par quelle entreprise ceux-ci ont été fabriqués, et ils risquent de ne pas pouvoir intenter d’action en justice en cas de problème.Certes, dans de nombreux pays disposant d’un système de protection sociale, les patients n’ont pas d’intérêt financier à acheter des médicaments en ligne, les médicaments prescrits étant remboursés. Aux États-Unis, cependant, où le coût des médicaments peut être très élevé et où de nombreuses personnes ne bénéficient que d’une assurance maladie limitée, il existe une véritable incitation à acheter des médicaments délivrés sur ordonnance sur Internet lorsque le prix semble raisonnable. La publicité pose un autre problème. Les sites sur la santé attirent beaucoup d’internautes et les compagnies pharmaceutiques s’en servent pour faire directement de la publicité auprès de clients/patients potentiels. Cette pratique est devenue très courante aux États-Unis mais est illégale dans des pays comme la France. Cependant, Internet étant un réseau mondial, il échappe aux restrictions nationales.L’accès à la médecine par Internet exerce clairement un attrait auprès de certains groupes. Beaucoup de jeunes, notamment les cadres urbains mobiles, n’ont pas de médecin attitré et ont tendance à se rendre dans des centres de consultation sans rendez-vous ou des services d’urgence lorsqu’ils sont malades. La télémédecine ou les consultations en ligne attirent aussi ces personnes dans la mesure où elles passent déjà beaucoup de temps sur Internet. De plus, du fait du caractère mondial du réseau, elles peuvent, moyennant paiement, consulter en ligne un médecin situé dans un autre pays.Dans ce monde virtuel, les examens physiques traditionnels ne sont pas possibles et les impératifs légaux et professionnels normaux en matière de confidentialité et de responsabilité sont plus difficiles à définir. Il y a donc peu de chances que les sites web relatifs à la santé se substituent aux consultations traditionnelles, mais ils attireront des patients qui estiment que leur médecin ne leur donne pas suffisamment d’explications ou qui souhaitent avoir un second avis. En fait, Internet peut permettre aux patients de prendre des décisions en meilleure connaissance de cause avec leurs médecins. Et les forums de malades donnent à ces derniers la possibilité de parler de leur pathologie avec d’autres personnes et de confronter leurs expériences personnelles en matière d’approches thérapeutiques. Il existe même des sites permettant aux patients d’échanger leurs observations sur les contacts qu’ils ont eus avec différents médecins dans une ville donnée.Aujourd’hui, les malades ont parfois la possibilité de choisir entre diverses options thérapeutiques pour traiter une affection. Le temps n’est plus où ils auraient répondu « c’est vous le médecin, je me fie à vous ». Internet peut être particulièrement utile pour fournir des informations détaillées concernant des options thérapeutiques et ainsi conforter les patients dans leurs décisions. Ainsi, un malade souffrant d’un cancer de la prostate peut avoir à choisir dans une liste de traitements – surveillance, prostatectomie radicale, radiothérapie externe ou curiethérapie, traitement par ultrasons focalisés de haute intensité, protonthérapie ou traitement hormonal – compte tenu des avantages et des inconvénients de chaque traitement et faute de pouvoir savoir d’emblée quel est le traitement qui convient le mieux.Des services de consultation en ligne ont également été créés à l’intention des médecins. Par exemple, un généraliste ayant à interpréter un électrocardiogramme douteux peut désormais obtenir un diagnostic immédiat auprès d’un service de cardiologie en ligne en lui en adressant un exemplaire par courriel. Le même moyen peut être utilisé pour évaluer des radiographies, des tomodensitométries et des images par résonnance magnétique. Ces types de services sont particulièrement intéressants pour les médecins qui travaillent dans des régions isolées.Les médecins font également de plus en plus appel à Internet pour faire des recherches sur des questions particulières et actualiser leurs connaissances, ainsi que pour échanger des informations avec des confrères.Toutes les grandes revues médicales sont désormais accessibles en ligne. Le texte intégral est souvent disponible contre le versement d’une somme qui est en général inférieure au montant d’un abonnement normal (version imprimée), et cette formule permet en plus de consulter des numéros antérieurs.À l’« ère de l’information », il est naturel qu’Internet soit appelé à jouer un rôle croissant dans le partage des connaissances sur la santé. Les médecins se rendent compte que leurs patients ont un besoin croissant d’information et qu’ils ont l’obligation légale de les informer des avantages, des risques potentiels et des alternatives à un traitement donné. La consultation traditionnelle a une dimension humaine que n’offre pas Internet. Plus le problème est complexe, plus l’interaction médecin-patient est nécessaire. La cybermédecine peut certes beaucoup contribuer à l’évolution de la pratique médicale, mais elle ne devrait pas se substituer à la consultation traditionnelle, qui permet au médecin non seulement d’être à l’écoute du patient mais aussi d’offrir à celui-ci encouragement, réconfort et espoir.*Le Docteur Slattery a un cabinet à Paris. Il a également exercé en tant que médecin à l’OCDE. Les opinions exprimées dans cet article sont uniquement celles de l’auteur.©L’Observateur de l’OCDE n° 268, juillet 2008


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