Supprimer les obstacles sur les autoroutes de l’information

Président de la Fédération européenne d’éditeurs de périodiques*

©David Rooney

Imaginez des autoroutes de l’information offrant à tous les citoyens du monde un accès illimité à des contenus illimités, de l’information aux loisirs, de l’actualité aux réseaux sociaux, sous tous les formats techniquement possibles.
Imaginez des fournisseurs de contenus diffusant des productions de haute qualité en appliquant des modèles économiques viables, grâce à des modes de régulation éliminant l’incertitude sans entraver le développement de la Toile.Les avantages semblent évidents pour la presse magazine : la notoriété et la confiance attachées aux marques qu’elle possède trouvent largement leur place sur Internet. Mais en réalité, ces autoroutes de l’information, en perpétuelle expansion et au potentiel sans limites, sont jalonnées de nombreux obstacles ralentissant leur développement en Europe.Les éditeurs de magazines, comme d’autres fournisseurs de contenus, estiment être des piliers essentiels d’une société démocratique, apportant une contribution vitale au débat public. La pluralité des médias, la diversité des opinions, la multiplicité des niveaux et des styles dans le traitement des sujets en fonction des différents publics, tout cela contribue à la pérennité d’une société de l’information libre et démocratique. À ce titre, les autoroutes de l’information, conjointement aux médias imprimés, jouent un rôle clé, apportant aux citoyens l’information sous toutes ses formes concevables, leur permettant d’y accéder rapidement, d’user de leur sens critique et de s’impliquer pour alimenter le débat démocratique du XXIème siècle.Les éditeurs de magazines jouent un rôle particulièrement actif dans cet environnement et façonnent le paysage des médias, en ligne et hors ligne : créant des contenus pour toutes les plateformes (papier, Internet, mobile, audiovisuel), faisant constamment évoluer leurs modèles économiques. Ils déclinent leurs marques et établissent des liens entre communautés en ligne et dans le monde réel. Ils contribuent aussi au développement des autoroutes de l’information en reliant de manière innovante les contenus crées par les utilisateurs avec ceux de journalistes professionnels.Mais les fournisseurs de contenus sont confrontés à de nombreux obstacles, parfois insurmontables (pouvant être uniquement liés à leur situation géographique) qui ralentissent leur développement et pénalisent les médias européens sur la scène mondiale. En Europe, ces barrages prennent souvent la forme de contraintes technologiques, ou sont liés aux exigences sociétales vis-à-vis de modèles économiques existants ou d’approches régulatrices qui parfois entravent la libre circulation de l’information, laquelle est indispensable au dynamisme et à la créativité nécessaires aux autoroutes de l’information.Gratuité pour tous
La technologie de la toile évolue et transforme le paysage médiatique à un rythme échevelé. Mais l’efficacité d’une véritable autoroute de l’information au XXIème siècle tient beaucoup au niveau de l’accès à Internet des individus. Le haut débit est cette « autoroute à cinq voies » permettant de diffuser des quantités extraordinaires de contenus, et surtout sous des formats multiples et toujours renouvelés, notamment audiovisuels. Tant que la pénétration du haut débit demeurera insuffisante, l’utilisation d’images animées et de contenus sonores restera limitée, frustrant ainsi les consommateurs et les propriétaires de médias. Ce niveau technique devrait être la norme pour l’autoroute de l’information en Europe aujourd’hui.Dans l’UE, la pénétration du haut débit varie entre 30 % dans certains pays d’Europe du Nord et moins de 10 % dans les pays balkaniques ; les fournisseurs de contenus se trouvent donc très limités dans ce qu’ils peuvent proposer aux consommateurs compétents. S’ils veulent atteindre le public le plus large, ils ne peuvent utiliser toutes les possibilités technologiques qui mettraient pleinement en valeur leurs contenus.Le coût de l’accès pour le consommateur est également un facteur limitatif, car dans bien des pays, le prix de l’accès Internet est prohibitif pour beaucoup.N’est-il pas du rôle de l’État de supprimer ces obstacles et d’assurer un accès Internet haut débit à prix modique, voire gratuit ? L’on ne pourra tirer pleinement profit de la société de l’information que lorsque toute la panoplie des formats technologiques possibles sera accessible à tous. La jeune génération, qui grandit avec Internet comme principale source d’information, mérite ces services.Encore des obstacles
Ces 15 dernières années, les consommateurs de médias se sont habitués à considérer Internet comme une source d’information gratuite, et de nombreuses expériences de modèles économiques payants ont échoué. 99 % des fournisseurs d’accès de contenus généralistes (information, divertissement, culture générale, par exemple) ont donc dû financer leur offre par la publicité. Il n’y a guère que les fournisseurs de contenus à finalité professionnelle (« B2B ») à avoir pu développer des modèles économiques viables basés sur des contenus payants et ne dépendant pas exclusivement des recettes publicitaires.En Europe, les autoroutes de l’information pâtissent aussi d’un nombre croissant d’obstacles relevant d’une volonté politique, qui nuisent au dynamisme des fournisseurs de contenus : c’est le cas, par exemple, des restrictions et interdictions touchant la publicité, qui privent la plupart des fournisseurs de contenus d’une partie de ce qui est souvent leur seule source de revenus.Un autre débat actuel dans l’UE pourrait aboutir à fermer quatre des cinq voies de l’autoroute de l’information car il ignore le fonctionnement spécifique de la publicité en ligne, tant pour le consommateur que pour le fournisseur. En effet, celle-ci n’est efficace que si l’annonceur a la possibilité d’identifier et de cibler ses clients potentiels. Grâce à des marqueurs appelés « cookies », ces données peuvent être recueillies afin de personnaliser la publicité et de n’adresser à chaque internaute que des messages susceptibles de l’intéresser, chose qu’apprécient beaucoup d’utilisateurs. L’interdiction des cookies pour des questions de protection des données est sans doute la plus grave menace qui plane sur la société de l’information ; elle est en outre superflue puisque le secteur de la publicité a déjà mis en place des codes de conduite concernant l’usage de telles données, en conformité avec des règles de protection des données en vigueur dans l’UE. Enfin, le modèle économique des fournisseurs de contenus prévoit déjà des glissières de sécurité solides et stables de part et d’autre des autoroutes de l’information : les lois actuelles en matière de droits d’auteur protègent les créateurs de contenus contre les utilisations frauduleuses de tous types d’œuvres.Les règles sont déjà en vigueur et les éditeurs appellent les politiques à les maintenir, mais aussi à s’assurer qu’elles soient appliquées dans le monde entier.Les autoroutes de l’information ne peuvent être réglementées. Ces dernières années, tous les acteurs ayant joué un rôle dans ce secteur ont été témoins du développement effréné des médias en ligne, parfois dans des directions inattendues. Dans les années à venir, cette évolution va sans doute s’accélérer, à condition qu’elle ne soit pas entravée par des interférences superflues, malvenues et excessives. Les politiques devraient chercher à mettre en place des structures pour une communication libre dans un environnement limitant l’incertitude, mais des décisions d’ordre législatif peuvent aussi durablement contraindre le développement du marché.Par souci exagéré de protection du consommateur, en particulier s’agissant des mineurs et des minorités, par volonté de pouvoir interdire les contenus pouvant être perçus comme une menace pour la sécurité de leurs sociétés, certains responsables politiques de l’UE ont imposé au monde en ligne des restrictions excessives, héritées des réglementations de « l’ancien monde » de la radiodiffusion.Le danger vient du fait qu’étant donné le rythme rapide du développement technologique, les cadres de réglementation deviennent obsolètes dès le moment où ils sont mis en place. Ils ne procurent donc pas aux fournisseurs de contenus la certitude juridique dont ils ont besoin, mais créent en revanche de nouveaux obstacles au libre développement de l’utilisation des autoroutes de l’information.Les éditeurs appellent donc de leurs vœux des régimes flexibles fondés sur l’autorégulation, qui suivent le rythme de l’évolution de l’univers Internet. Les forces du marché, couplées à des mécanismes d’autorégulation, ont la faculté de rester en phase avec le développement des autoroutes de l’information. Aujourd’hui déjà, les fournisseurs de contenus ont mis en place un système d’autorégulation en matière de publicité.En chantier permanent
La poursuite de la construction et du développement des autoroutes de l’information au service d’une société pluraliste et démocratique est un projet exaltant pour des millions de personnes à travers le monde. La presse périodique y contribue, et avec elle l’ensemble des médias, ainsi que tous les citoyens individuels qui sont aussi fournisseurs de contenus. Les autoroutes de l’information sont encore en chantier, et le seront probablement toujours. C’est pourquoi les gouvernements devraient s’efforcer de soutenir le dynamisme et la créativité de ce processus plutôt que le ralentir. Le développement se poursuivra de toutes façons, et les États qui chercheront à intervenir en mettant en place des règles et normes contraignantes se retrouveront perdants, dans un marché ou la concurrence mondiale est probablement plus vive que partout ailleurs. En revanche, ceux qui sauront favoriser les régimes d’autorégulation laissant le marché se développer librement, qui permettront aux secteurs créatifs et aux fournisseurs de contenus d’emprunter la voie rapide plutôt que de les cantonner à celle des véhicules lents, profiteront pleinement du potentiel de ce média si prometteur, et leurs citoyens avec eux.*David Hanger est Président de la FAEP depuis janvier 2006. Il a récemment quitté ses fonctions de Directeur du conseil d’administration et de rédacteur en chef du magazine The Economist, après en avoir porté la diffusion au-delà de la barre du million de lecteurs.©L’Observateur de l’OCDE n° 268, juillet 2008



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