Un monde en ligne parallèle

Développer Internet dans les pays pauvres peut être une entreprise difficile.

©AFP/hemis.fr/Frank Guiziou

Avec inquiétude, Stéphane-Noël observe les terminaux informatiques à l’intérieur de la hutte. Un léger parfum de vanille s’insinue à travers les murs de chaume. Une jeune fille entre nonchalamment, le visage peint de safran – à la fois maquillage et protection solaire utilisé par les femmes malgaches. Stéphane-Noël échange quelques mots avec elle, mais le risque d’une rupture de la connexion le tracasse.
Dans un coin, une autre jeune fille bavarde au moyen d’un micro-casque. C’est plutôt rare, par ici : la plupart des clients sont des vazaha, mot malgache désignant les blancs. À 150 ariarys la minute, 15 minutes en ligne coûtent l’équivalent de 90 centimes d’euro, somme négligeable pour les vazaha, pour la plupart touristes, mais représentant une journée de travail pour les Malgaches de cette région, qui ont un salaire mensuel moyen de 70 000 ariarys.« J’essaie de maintenir un prix bas », dit Stéphane-Noël. Ce diplômé de 29 ans d’un institut technique de Mahajanga a ouvert il y a cinq semaines le seul cybercafé d’Ambatoloaka, village de Nosy Bé, dans le groupe de petites îles qui forment la dorsale déchiquetée de la côte nord-ouest de Madagascar.À cause des fréquentes ruptures de connexion, les clients, surtout des touristes, ne s’attardent guère longtemps en ligne ; en cas de déconnexion, ils doivent néanmoins payer. Heureusement, Ambatoloaka est épargné par les coupures de courant légendaires de Madagascar. Les villageois s’éclairent grâce à des générateurs privés ou des bougies, quand ils en ont les moyens. Le soir, les familles dînent devant leurs cabanes, sur une table illuminée par une unique bougie ; d’autres sont accroupis dans l’obscurité sur le trottoir. La plupart des générateurs alimentent les quelques restaurants et bars d’Ambatoloaka.Faire tourner le générateur toute la journée peut se justifier. Stéphane-Noël dépense 14 000 ariarys par jour pour les cinq litres de carburant nécessaires pour alimenter ses six ordinateurs. Il admet qu’il pourrait économiser de l’argent en ne démarrant le générateur que quand un client arrive, mais ceux-ci ont tendance à s’impatienter en attendant la mise en marche des ordinateurs et ils s’en vont. Ils peuvent aller en voiture ou à pied à 10 kilomètres de là, à Hellville, chef-lieu de l’île portant le nom d’un amiral français. « Hellville a trois, non quatre, je pense, cybercafés ». Une des raisons pour lesquelles Stéphane-Noël s’est installé à Ambatoloaka est l’absence de concurrents. Les cybercafés de Hellville ont aussi des écrans plus grands, ce que préfèrent les clients. « Mais c’est plus cher », dit-il.À l’évocation du haut débit, il sourit. « Non, ce n’est pas du haut débit, mais on parle d’installer le DSL sans fil ». Il y a une pointe de résignation dans sa voix, comme s’il ne voulait pas se faire de faux espoirs.Stéphane-Noël a acheté des terminaux d’occasion, pour 900 000 ariarys chacun (360 €), non de sa propre poche – il est difficile d’obtenir des prêts – mais grâce au financement de son commanditaire allemand (selon les Perspectives économiques en Afrique 2007 de l’OCDE, le crédit au secteur privé ne représentait que 10 % du PIB de Madagascar l’année dernière, contre 14,8 % pour les autres pays à bas revenus). Combien y a-t-il d’étrangers parmi les investisseurs dans Internet ? « Ils le sont tous », répond-il sans hésitation. Les Malgaches, dit-il, manquent de confiance. C’est un mot qu’il utilise souvent, toujours pour dire qu’il n’y en a pas assez. Il n’a pas réussi à intéresser les hôtels locaux, bien que l’île soit une destination touristique de plus en plus prisée. « Je pense que le plus gros problème est l’éducation. La plupart des gens d’ici ne savent pas se servir d’un ordinateur ». Seuls cinq Malgaches sur 1 000 utilisent Internet, d’après un rapport de l’OCDE sur l’Afrique. Ce chiffre n’est pas surprenant. On à peine à croire, en déambulant d’Ambatoloaka à Hellville dans une de ces vieilles Renault 4L que les Malgaches excellent à maintenir en vie, que la technologie soit parvenue jusqu’à cette région. Les familles vivent de l’agriculture de subsistance, cultivent du riz, de la vanille et de l’ylang-ylang (utilisé dans les parfums) ; le zébu est élevé pour sa viande et sert de moyen de transport.Pour attirer les clients, Stéphane-Noël offre une formation informatique gratuite. Lui-même est parmi les rares Malgaches à avoir étudié au-delà du secondaire. Madagascar fait partie des pays les plus pauvres du monde. Seuls 7 % des enfants sont encore scolarisés quand ils atteignent la tranche de 15-18 ans, et seulement quatre sur 1 000 entrent dans l’enseignement supérieur. La pauvreté et la maladie en sont les raisons principales. Un enseignant local explique que durant la saison des pluies beaucoup d’enfants, atteints de diarrhée ou de malaria, sont trop malades pour aller à l’école.Les questions de gouvernance sont le plus grand facteur dissuasif pour l’investissement à Madagascar, plus encore que son manque d’infrastructures. Sur les 178 pays classés par la Banque mondiale en fonction de la facilité d’y faire prospérer des affaires, Madagascar se place à un décourageant 149ème rang. Des entrepreneurs comme Stéphane-Noël s’efforcent de ranimer la confiance étiolée par des décennies de mauvaise gouvernance et de corruption. Ce climat des affaires a renforcé la prudence traditionnelle des Malgaches, pour qui le tsiny, concept reflétant le sentiment permanent de culpabilité qui imprègne la culture malgache, est un déterminant du comportement. Comme dit un proverbe malgache, « quand j’entre dans la forêt avec un autre homme, il est ma confiance et je suis la sienne ». Quand Stéphane-Noël et d’autres comme lui trouveront cette confiance, ils seront presque tirés d’affaire. LTRéférences ©L’Observateur de l’OCDE n°268, Juillet 2008



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