Les prochains milliards

Direction de la Science, de la Technologie et de l'Industrie de l'OCDE

©David Rooney

Seulement un cinquième de la population mondiale a actuellement accès à Internet. Ce chiffre devrait s’accroître.

Le Président Franklin Delano Roosevelt, à qui on demandait un jour quel livre il aimerait mettre dans les mains de tous les citoyens de l’Union soviétique, répondit : « le catalogue de Sears-Roebuck » (groupe de distribution américain).Cette boutade reflétait l’idée que le désir des gens d’améliorer leur vie quotidienne est un puissant vecteur de changement économique et social et aussi que les possibilités d’information et de communication à leur disposition façonnent et rendent possibles ces aspirations.Grâce à Internet, une part toujours croissante de nos économies et de nos sociétés se trouve au bout de nos doigts. Aujourd’hui, plus d’un milliard d’utilisateurs accèdent à un marché ainsi qu’à une multitude d’informations en ligne, d’une manière à peine imaginable il y a seulement quelques années. Ils ont rejoint l’économie Internet et peuvent tirer parti de ses possibilités de choix commercial, d’interaction sociale et d’engagement civique.Cependant, seulement un cinquième de la population mondiale a actuellement accès à Internet. La réunion ministérielle sur le futur de l’économie Internet (17-18 juin, Séoul, Corée) a essayé de savoir comment connecter les prochains milliards d’utilisateurs en vue d’accroître leur développement économique et social. Qui sont ces nouveaux utilisateurs ? Ils seront très différents du premier milliard d’utilisateurs. La plupart d’entre eux appartiendront aux pays en développement et se connecteront à Internet plutôt au moyen de réseaux sans fil que par ordinateur. Dans certains pays en développement, le nombre d’abonnés mobiles est déjà plus de 20 fois supérieur à celui des abonnés aux réseaux fixes.Une grande partie de ces nouveaux utilisateurs auront des revenus inférieurs à 2 dollars par jour. Ce n’est pas un obstacle insurmontable pour la téléphonie car le coût de l’utilisation d’un téléphone mobile peut être inférieur à 2 dollars par mois. Alors que les téléphones à capacité Internet deviennent la norme et que la concurrence abaisse les prix d’accès, on peut s’attendre à la même chose pour les services Internet. En Inde, un accès sans fil illimité à Internet est disponible pour moins de 6 dollars par mois.C’est encore cher pour beaucoup de gens mais, comme pour la téléphonie, la diffusion de l’utilisation partagée et de la revente de temps de communication à ceux qui n’ont pas de téléphone peuvent rendre l’accès plus abordable. Le partage a porté l’utilisation du téléphone mobile en Inde à un niveau double ou triple de la moyenne observée dans la plupart des pays de l’OCDE. Au Nigeria, de petits entrepreneurs surnommés « hommes au parapluie » prospèrent en achetant du temps de communication prépayé à un prix réduit et en le revendant à une micro-échelle à des prix légèrement plus élevés. Comme pour les cafés Internet, les clients peuvent se payer les communications mais pas l’équipement, et l’accès augmente avec l’adaptation du marché aux besoins des utilisateurs.Grâce aux compétences et à l’éducation appropriées, Internet peut être une puissante force de développement économique et social pour ces utilisateurs. Pour cela, il est évidemment fondamental que l’information réponde aux besoins des utilisateurs, par exemple en indiquant les prix des produits et services locaux ou les résultats scolaires.Il faut aussi que l’information soit accessible sur les appareils utilisés, y compris ceux qui ont de petits écrans. Des fournisseurs de contenus et de services comme la BBC ou Yahoo! consacrent des ressources accrues pour s’adapter aux dimensions des téléphones mobiles. De plus en plus de nouveaux outils de gestion de l’information sont disponibles, comme les navigateurs spécifiques pour appareils portables avec des interfaces graphiques au lieu de texte, et des commandes vocales. Les progrès de ces technologies ouvrent aux développeurs locaux des possibilités de créer des contenus et services destinés à des populations peu alphabétisées.La création de services et l’innovation abondent aussi à destination de marchés plus banals. L’industrie des communications en elle-même a généré des centaines de milliers de micro-entrepreneurs qui revendent des services, dont beaucoup aident simplement les gens à vivre, au milieu de circonstances très peu favorables. Un exemple bien connu est celui des « dames du téléphone » du Bangladesh qui fournissent des services téléphoniques aux villages ruraux, modèle maintenant reproduit dans d’autres pays et développé pour inclure l’accès à Internet.Les agriculteurs utilisent des téléphones mobiles pour suivre les prix des produits de base dont auparavant ils savaient peu de chose, ce qui les aide à contourner les intermédiaires et la corruption. Et un nombre croissant de personnes sans compte bancaire utilisent les téléphones mobiles pour stocker des fonds ou pour faire des achats. Ce développement des communications a aussi fait éclore des services qui aident les travailleurs étrangers à envoyer de l’argent à leur famille, de manière sûre et moins coûteuse.Certes, l’éducation et l’emploi s’en trouvent améliorés mais, en plus de cela, des innovations et des services locaux répondent aux besoins locaux de manière nouvelle, dès lors que les outils et les environnements sont en place.Que doivent faire les gouvernements ? Pendant une grande partie du siècle passé, les télécommunications ont principalement été des monopoles d’État. Pour obtenir des capitaux, ces opérateurs étaient en concurrence avec les autres priorités des dépenses publiques, comme la santé et l’éducation. S’ils produisaient un excédent, celui-ci n’était souvent pas réinvesti dans le secteur ou bien l’était souvent de manière non efficiente. En conséquence, la croissance de l’accès aux réseaux avait souvent du mal à s’extraire d’un cycle perpétuel de sous-développement.En outre, l’accès aux communications était quelquefois considéré comme un luxe que l’on pourrait s’offrir après satisfaction des besoins économiques et sociaux plus urgents. On ne comprenait pas que des gens à faibles revenus puissent réclamer cet accès et on se préoccupait très peu de cette demande. L’idée que l’ouverture du secteur à la concurrence et aux capitaux privés puisse stimuler la croissance de l’accès, et plus généralement le développement économique et social, commença à être sérieusement envisagée dans les années 1980, et prit de l’ampleur dans les années 1990 avec le développement de nouvelles technologies numériques. Que la libéralisation ait déclenché l’innovation ou que la technologie ait imposé le changement, dans la pratique, la libéralisation et le progrès technologique avancent de concert. Tous deux ont joué un rôle clé dans l’expansion des réseaux de communications et l’adaptation de ces services aux personnes à très bas revenus. L’innovation qui a peut-être eu le plus d’effet pour les pays en développement a été les cartes prépayées pour les téléphones mobiles. Elle est issue des marchés concurrentiels, d’abord dans les pays de l’OCDE, mais de plus en plus adoptée dans les pays en développement.Des services peuvent se créer, et se sont créés sur des marchés monopolistiques, mais ils peuvent subir des freins ou ne pas répondre à la demande des clients. Le RNIS (réseau numérique à intégration de services) est un exemple de technologie qui a émergé dans un environnement de monopole, mais qui a eu pour effet de ralentir le déploiement de l’accès haut débit. Il existait une offre abondante, mais peu de demande des clients dans la plupart des pays en raison de prix élevés et du manque d’applications. Après avoir fortement investi dans cette technologie, les opérateurs en place répugnèrent ensuite à déployer rapidement l’accès haut débit pour ne pas cannibaliser d’autres parties de leurs revenus – même s’il y avait alors une demande patente d’accès haut débit à Internet.De même, avec les progrès de l’accès aux communications dans les pays en développement, ce sont les entreprises plutôt que les gouvernements qui ouvrent la voie en offrant des prix plus bas et des choix plus larges, grâce à la libéralisation.La Jamaïque offre un exemple frappant. La pénétration du téléphone en Jamaïque, qui a un PIB par habitant bien inférieur à celui des pays de l’OCDE, est passée de moins de 5 % à presque 100 % au cours des cinq années suivant la libéralisation du marché. Un entrepreneur fournissant des services sans fil dans ce pays et investissant actuellement sur le marché des communications en Haïti déclarait ainsi dans The Economist : « On ne se préoccupe pas du tout du PIB ».Un rapport récent de l’OCDE examine le cas de pays d’Afrique et d’Asie du Sud qui connaissent des brusques augmentations de l’accès aux communications. Ces pays réalisent qu’ils peuvent tirer parti des forces de la concurrence pour construire des réseaux de base afin de servir le marché commercial, qui est beaucoup plus grand qu’on ne l’imaginait. L’existence de ces « réseaux commerciaux » permet ensuite de conduire des politiques publiques ciblées (téléphone de village, boutique Internet, télécentre, etc.), qui deviennent ainsi économiquement réalisables quand le marché n’y pourvoit pas.Malgré le succès croissant des marchés ouverts, plus de 70 pays ont encore un monopole sur la fourniture des services de passerelle internationale. Ce sont des pays en développement. Ces monopoles élèvent bien au-dessus des coûts les prix de l’accès aux capacités internationales et rendent les prix de l’accès à Internet inabordables pour les utilisateurs. Les monopoles hérités du passé ou la puissance monopolistique font obstacle à la baisse des coûts de l’accès à Internet dans une grande partie du monde et il est essentiel de résoudre ce problème pour que le web continue de s’étendre.La libéralisation est un des instruments à disposition des responsables de la politique des communications, mais il y en a d’autres. Prenons par exemple les IXP (Internet Exchange Points), qui permettent aux fournisseurs de services d’échanger du trafic à l’échelon national au lieu de le faire passer par des liaisons internationales coûteuses. Une politique encourageant la création d’IXP locaux ouverts à tous les fournisseurs de communications augmenterait les possibilités de concurrence et améliorerait les services Internet. En avril 2007, encore environ 92 pays n’avaient pas d’IXP.Les obstacles à la mise en place des IXP ne sont pas financiers. On estime à moins de 40 000 dollars la dépense pour établir un IXP dans chacun de ces 92 pays, soit moins de 4 millions au total. En outre, un IXP géré de manière efficiente peut générer rapidement des économies qui remboursent sa mise en place et son entretien, tout en améliorant les performances Internet dans le pays en question. Malheureusement, il n’est pas facile de faire passer ce message aux parties concernées.Les responsables publics soucieux de stimuler le marché des communications et de promouvoir en général le développement économique et social doivent aussi veiller à ce que d’autres politiques ne fassent pas augmenter les coûts, comme des droits de douane élevés sur les équipements de TIC ou des taxes sur les services connexes supérieures à celles qui s’appliquent au reste de l’économie. Autrement dit, la cohérence des politiques peut aider à abaisser les coûts en même temps que ces pays réforment leurs marchés des communications.Il y a quelques années, tout le monde parlait de fractures numériques. Elles existent encore mais il y a des raisons d’être optimistes avec le changement des politiques, l’avancée de la technologie et les nouveaux effets concrets pour les utilisateurs. Le prochain milliard d’utilisateurs d’Internet arrivera assez vite, ils sont déjà en chemin. Les un ou deux milliards suivants représenteront un plus grand défi, mais la récompense potentielle est grande. L’action des gouvernements est essentielle pour établir un environnement propice mais, à la différence d’une grande partie du siècle précédent, toutes les parties concernées auront un rôle crucial à jouer dans l’expansion de l’accès aux communications et les possibilités qu’elle ouvre.Références ©L’Observateur de l’OCDE n° 268, juillet 2008



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