Compter les heures

©Ho New/Reuters

Les Européens, notamment les femmes, travaillent généralement moins que les Américains. Dans quelle mesure cette différence peut-elle expliquer l’écart des revenus de part et d’autre de l’Atlantique ?

«Les Européens sont-ils paresseux ou les Américains sont-ils fous ? » Cette question provocatrice a été reprise par Jørgen Elmeskov, directeur par intérim du Département des Affaires économiques de l’OCDE, lors d’une récente conférence au Congrès américain à Washington pour aborder la question du temps de travail aux États-Unis et en Europe.* D’un côté, les Américains, avec leurs longues heures, leurs vacances courtes et leur fort attachement au travail ; de l’autre, les Européens qui travaillent moins d’heures, prennent plus de vacances et accordent une plus grande priorité aux loisirs. Pourquoi ces différences ? Est-ce un problème pour les économies ? Dans ce cas, comment y remédier ?Questions délicates, qui alimentent mésententes et désaccords des deux côtés de l’Atlantique, sans compter une certaine rivalité. De nombreux analystes considèrent le temps de travail comme l’une des causes de l’écart de revenus entre les Américains, en tête, et les Européens, à la traîne. D’autres contestent cette opinion en soulignant les taux de productivité européens plus élevés, sans compter que tout ce travail et ce manque de repos doit certainement peser sur la productivité des travailleurs américains ! S’il y a quelque chose de vrai dans ces assertions, c’est qu’une moindre utilisation de la main-d’oeuvre constitue l’un des principaux déterminants des revenus inférieurs de plusieurs pays européens par rapport aux États-Unis. Une partie des écarts peut s’expliquer par des taux d’emploi plus bas, mais aussi par une durée plus courte du temps de travail.Prenons quelques exemples. La France fait souvent la une des journaux pour sa semaine de travail relativement courte, notamment du fait du débat sur la semaine des 35 heures. Mais ce n’est pas le pays où l’on travaille le moins : selon les chiffres, les heures travaillées par an en moyenne sont moins nombreuses aux Pays-Bas, en Norvège, en Suède et au Danemark, et à peine plus nombreuses en Allemagne (voir le graphique). Le taux d’emploi est plus élevé au Royaume-Uni, mais les Britanniques travaillent à peine plus que les Français ou les Allemands, et sont bien loin derrière la moyenne de l’OCDE.Les Coréens arrivent largement en tête des heures travaillées annuellement dans la zone OCDE, mais les États-Unis se situent également bien au dessus de la moyenne : en 2005, les heures annuelles de travail ont dépassé de 15 % la moyenne de l’Union européenne (UE15).Cela n’a pas toujours été le cas. Au milieu des années 70, les Européens travaillaient nettement plus longtemps, et ce n’est qu’au milieu des années 80 que le nombre d’heures travaillées aux États-Unis a commencé à dépasser la moyenne européenne. Et la durée du travail a diminué aux États-Unis, mais moins qu’en Europe : on est passé aux États-Unis de 1850 heures travaillées par an dans les années 60 à un peu plus de 1700 en 2004, contre 2100 à 1600 en Europe de l’Ouest. Depuis les années 70, la durée du travail est restée globalement stable aux États-Unis, alors qu’elle a largement diminué en Irlande, au Portugal, au Luxembourg et en France.Quels facteurs interviennent réellement dans ces écarts entre pays ? Dans une étude intitulée « Facteurs explicatifs des différences du nombre d’heures travaillées entre les pays de l’OCDE », les auteurs d’Objectif croissance ont étudié plusieurs causes.Environ 60 % de l’écart hebdomadaire est dû à des semaines à temps plein plus courtes, le reste traduit des emplois à temps partiel plus nombreux en Europe. Et la plupart des différences horaires reflètent les heures de travail moins nombreuses des femmes.Si la semaine de travail des hommes européens salariés à temps plein n’est que légèrement plus courte que celle des hommes aux États-Unis, les femmes européennes travaillent en revanche beaucoup moins longtemps et sont plus susceptibles d’occuper un emploi à temps partiel. Les hommes et les femmes aux États-Unis travaillent en moyenne 41 heures hebdomadaires – les femmes, un peu moins –, contre environ 38 heures pour les hommes et un peu plus de 30 pour les femmes en Europe.Certaines normes culturelles expliquent en partie cette différence, mais l’évolution de la durée du travail et du taux d'activité indique que les politiques publiques interviennent également dans cette situation.Prenons tout d’abord la fiscalité. Une hausse des impôts est un outil à double tranchant en termes de temps de travail. Elle peut inciter à travailler davantage pour couvrir la perte de revenu, ou pousser les individus à réduire leurs heures de travail. Objectif croissance montre que des taux d’imposition marginaux accrus (plus d’impôt sur chaque euro supplémentaire gagné) ont une influence néfaste sur la durée moyenne du temps de travail.Toutefois, cet effet pèse surtout sur les femmes, qui représentent généralement le deuxième revenu du ménage et risquent davantage d’être touchées par les augmentations des taux marginaux, si bien que l’entretien de la maison et la garde des enfants peuvent devenir des options plus intéressantes que le travail. L’analyse de l’OCDE suggère qu’une réduction de 10 points de pourcentage des taux marginaux d’imposition sur le revenu ou de cotisation à la sécurité sociale entraînerait une progression des heures de travail hebdomadaires des femmes d’environ 3,5 %, et augmenterait également leur taux d’emploi. Il est théoriquement possible de corriger l’écart de temps de travail hebdomadaire moyen des femmes en rapprochant les taux marginaux associés aux deuxièmes revenus de ceux pratiqués aux États-Unis. Comme le rapport le souligne, de tels changements supposeraient un affaiblissement du système de redistribution des revenus en Europe et pourraient donc être jugés inacceptables.Des réglementations différentes contribuent également aux écarts de durée du travail. La réglementation relative au temps de travail a généralement été mise en place dans un souci de santé, de sécurité et de bien-être. La Belgique et la France ont aussi édicté des lois pour encourager les entreprises à embaucher davantage.En vertu de la Directive européenne de 1993 sur le temps de travail, la semaine est limitée à 48 heures travaillées dans les États membres de l’UE, sauf pour le Royaume-Uni qui n’y a pas adhéré. Dans toute la zone OCDE, les heures supplémentaires doivent être payées au-delà de 40 heures hebdomadaires, et avant en France et en Belgique. Ces seuils expliquent une partie des différences de durée de travail entre les États- Unis et l’Europe, en particulier pour les hommes.Quant aux droits à congés payés, les différences évidentes entre l’Europe et les États- Unis (y compris pour ce qui est des congés maladie et maternité) expliquent en partie les écarts de durée annuelle du travail. Ainsi, le congé minimal est de trois semaines et demi en moyenne dans l’UE, et de plus de quatre dans certains pays. Les Américains prennent en général deux semaines de vacances environ par an, parfois plus et parfois moins, dans la mesure où il n’y a pas de minimum légal.La législation sur la protection de l’emploi et les politiques anticoncurrentielles, telles que les réglementations sur les marchés de produits, contribuent également à ces différences transatlantiques car elles réduisent légèrement le nombre d’heures hebdomadaires travaillées, notamment par les hommes. Ces règles et réglementations sont nettement plus rigoureuses en Europe. Un plus fort pouvoir de négociation des syndicats peut être associé à une durée plus courte du travail des hommes. La main-d’oeuvre peut également résister à l’essor du travail à temps partiel, ce qui peut entraîner une durée de travail hebdomadaire des femmes plus longue étant donné que les emplois à temps partiel sont rares.Dans la mesure où l’utilisation de la maind’oeuvre constitue un déterminant important du PIB par habitant, les auteurs d’Objectif croissance accordent une grande priorité aux mesures permettant de supprimer les obstacles à l’emploi et d’accroître l’utilisation de la population active dans de nombreux pays de l’OCDE. Dans plusieurs cas, les politiques visant à réduire les obstacles à l’allongement du temps de travail peuvent faire partie de la solution. RJC/IM* Voir www.oecdwash.org.
Références
©L’Observateur de l’OCDE n° 266, Mars 2008


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