©Reuters/Adnan Abid

Mondialisation, migrations et féminisation

Pour bien des gens, mondialisation et migrations vont de pair. Mais une étude plus attentive révèle des tendances intéressantes, notamment concernant les femmes.
Directeur, Direction de l’Emploi, du travail et des affaires sociales de l’OCDE Quelques clés pour comprendre

Quelle est l’importance des migrations internationales par rapport aux autres phénomènes liés à la mondialisation ? Pour répondre, nous pouvons évidemment commencer par nous demander combien, parmi les 6,7 milliards d’habitants actuels de notre planète, sont des migrants internationaux (soit des personnes vivant en dehors de leur pays de naissance).

Selon les dernières estimations de l’ONU, ils étaient près de 185 millions en 2005, soit 2,9 % de la population mondiale, contre 2,2 % en 1970. À première vue, ces chiffres peuvent paraître bien modestes, suggérant que les migrations internationales ne constitueraient qu’un épisode mineur de l’épopée de la mondialisation.

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Mais on ne peut comparer que ce qui est comparable ; et les données sur les effectifs d’immigrés ne sont pas comparables à celles qui concernent, par exemple, les échanges ou le PIB et permettent de mesurer les importations, les exportations, la production annuelle ou les flux d’ IDE. Si nous devions traiter les données relatives aux immigrés de la même manière, par exemple en rapportant les flux d’entrées d’immigrants d’âge actif aux effectifs venant s’ajouter à la population en âge de travailler, nous obtiendrions une moyenne de 30 à 40 % pour la zone OCDE, pourcentage qui n’est pas si éloigné du ratio échanges/PIB des pays de l’OCDE (45 %).

Il importe de désagréger les données relatives à la population mondiale de migrants pour mieux comprendre le processus des migrations internationales. Nous pouvons évidemment ventiler ces données par niveau de développement économique. Au cours des trois dernières décennies, c’est vers les pays de l’OCDE que s’est manifestée la propension à l’émigration des habitants du reste de la planète : la part des immigrés dans la population de l’OCDE a pratiquement doublé, de 4,5 % en 1975 à 8,3 % en 2005. Il convient par ailleurs de souligner qu’en 2008, 45 % des immigrés vivant dans l’OCDE étaient originaires d’autres pays de l’Organisation.

En résumé, si les migrants ne représentent qu’une infime part de la population mondiale, les migrations internationales semblent représenter une part importante de la population d’âge actif dans l’OCDE.

Il ne faut pas oublier que l’accroissement actuel des migrations internationales n’est pas nouveau. Le XIXème et le début du XXème siècle ont vu la première grande vague de mondialisation, en partie favorisée par des migrations massives dans un monde dépourvu d’obstacles migratoires et où le coût du transport entre l’Europe et le Nouveau Monde diminuait rapidement. Pendant cette période, l’immigration vers les principaux pays d’Europe n’a pas été très intense. Mais dans les 50 ans après la Seconde Guerre mondiale, la structure des mouvements migratoires a fortement changé. Certains pays d’installation (Australie, Canada, États-Unis) ont continué d’attirer des flux d’immigration considérables, et l’Europe est devenue une destination privilégiée par les migrants, dont beaucoup étaient originaires d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Asie.

Compte tenu de l’importance croissante des migrations internationales pour les pays de l’OCDE, il convient d’examiner en détail la tendance observée au cours de ces 50 dernières années et de voir les influences d’événements comme la fin de l’époque coloniale, les chocs pétroliers des années 70, le démantèlement du Rideau de fer, etc. L’examen des données de l’OCDE concernant les taux de migration internationale nette à partir du milieu des années 50 montre que, par rapport aux pays non membres, le taux tendanciel de migration nette des pays membres de l’OCDE a été d’environ une personne pour 1000 de 1956 jusqu’au début des années 70, époque du premier choc pétrolier. C’était le temps des « travailleurs invités » mais le solde migratoire des pays de l’OCDE demeurait relativement stable malgré les pics et les creux.

Toutefois, depuis la première crise pétrolière, le taux de migration nette des pays de l’OCDE a progressé, les migrations internationales contribuant de plus en plus à la croissance démographique par opposition à l’accroissement naturel (excédent de naissances par rapport aux décès). La progression des mouvements migratoires des années 90 semble donc correspondre à une tendance sous-jacente amorcée à la fin des années 70 et au début des années 80. Sur la période considérée, le solde migratoire résultant de l’émigration de pays extérieurs à l’OCDE vers des pays membres était, en moyenne annuelle, de 790 000 individus de 1956 à 1976, de 1,24 million de 1977 à 1990, et de 2,73 millions entre 1990 et 2005. Sur la même période, le taux de migration nette des pays d’émigration a augmenté de manière à peu près régulière, avec une perturbation au milieu des années 70, due aux retours au Portugal en provenance des anciennes colonies d’Afrique. Il est frappant de constater combien l’augmentation tendancielle de l’immigration nette dans les pays d’émigration entre 1956 et 2003 s’est accélérée depuis le début du 3ème millénaire, au point que le taux de migration nette des anciens pays d’émigration équivaut maintenant à celui des pays traditionnels d’immigration.

Actuellement, les raisons familiales constituent le tout premier motif d’immigration permanente dans les pays de l’OCDE, soit environ 44 % des entrées. Ces dernières années, les migrations de travail ont progressé mais restent minoritaires, avec seulement près d’un immigrant permanent sur sept. Les individus qui s’expatrient dans le cadre des régimes de libre circulation représentent 28 % de l’ensemble des immigrants. Les autres sont pour la plupart des migrants pour raisons humanitaires, dont les effectifs ont diminué ces dernières années. Deux autres tendances migratoires ont beaucoup attiré l’attention ces derniers temps : la féminisation croissante, et la sélectivité croissante de l’accueil au profit des travailleurs hautement qualifiés. Premièrement, la part des femmes parmi les immigrants, tous pays du monde confondus, est passée de 47 % au début des années 60 à près de 50 % en 2005.

Deuxièmement, et cela est étonnant étant donné l’inégalité d’accès à l’enseignement supérieur pour les femmes dans de nombreux pays peu développés, la fuite des cerveaux concerne davantage les femmes diplômées de l’enseignement supérieur. Cette observation amène à considérer sous un angle nouveau les craintes suscitées par la fuite des cerveaux, étant donné le rôle crucial des femmes dans le développement du capital humain. Dans une récente communication à laquelle j’ai contribué, on trouve des estimations montrant les répercussions négatives de l’émigration des femmes hautement qualifiées sur trois indicateurs clés de l’éducation et de la santé dans les pays en développement : la mortalité périnatale, celle des enfants de moins de 5 ans et le taux de scolarisation dans le secondaire (voir Dumont, Martin et Spielvogel, 2007). Ces résultats sont inquiétants pour l’impact potentiel de la féminisation de la fuite des cerveaux dans les pays les plus pauvres.

Au cours de ces vingt dernières années, les pays de l’OCDE ont enregistré une forte augmentation de l’immigration en provenance du reste du monde, et ces flux ne semblent par près de s’arrêter. Il est imprudent de parier sur l’avenir mais il est probable que le vieillissement des populations dans les pays de l’OCDE intensifiera la pression pour que ces pays accueillent davantage d’immigrés pour pallier les déficits croissants de main-d’oeuvre dans les décennies à venir, et alléger le poids du financement des systèmes de protection sociale.

Note : cet article est adapté d’une contribution de John Martin, « Migration and the global economy: Some stylised facts », présentée en février 2008. La version intégrale de cette contribution est disponible sur : www.oecd.org/migrations. Une autre version, plus longue, a été adaptée pour Canadian Diversity/Diversité canadienne, vol. 6, n° 3, 2008. Reproduction autorisée moyennant mention de la source.

Références

Dumont, J-C., J-P. Martin et G. Spielvogel (2007), « Women on the Move: The Neglected Gender Dimension of the Brain Drain », document de travail de l’IZA, n° 2920, Bonn.

OCDE (2007), Perspectives des migrations internationales, Paris

OCDE (2008), A Profile of Immigrant Populations in the 21st Century: Data from OECD Countries, Paris.

©L’Observateur de l’OCDE n°267, mai-juin 2008




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