Grains de vérité

Pourquoi les prix des produits alimentaires ont-ils brusquement augmenté ?
Direction des Échanges et de l’Agriculture de l’OCDE

©Reuters/Carlos Barria

Ces deux dernières années, les prix agricoles ont connu des hausses spectaculaires, atteignant des records sans précédent pour de nombreux produits végétaux et laitiers. Cette envolée des prix n’est pas exceptionnelle, et si l’on tient compte de l’inflation, la hausse récente des prix n’est ni la première ni la plus importante de ces 30 dernières années.
Mais, après une période de déclin rapide des prix réels de l’alimentation, elle a pris de court les analystes, les responsables de l’action publique et le grand public. De plus, dans un contexte mondial troublé, cette hausse a renforcé les inquiétudes.Au vu des récentes tensions dans les pays en développement, les populations pauvres s’inquiètent de ne plus avoir les moyens de manger. Même dans les pays de l’OCDE, les gens protestent contre des produits alimentaires de plus en plus chers. Certaines hausses étaient prévues, comme celle des produits de la pêche, causée par des ressources en diminution et une demande croissante, mais maintenant les prix de produits de base comme les céréales, le lait et la viande augmentent également. Pourquoi ? Les retournements de court terme sur les marchés constituent une première réponse simple. Du fait des facteurs climatiques et naturels, les marchés agricoles sont notoirement instables. Comme les échanges agricoles ne représentent généralement qu’une faible part de la production et de la consommation mondiales, de faibles variations de la production ou de la consommation nationales peuvent avoir un fort impact sur le volume des échanges et causer d’importantes fluctuations des prix.C’est ce qui s’est passé sur les marchés céréaliers mondiaux depuis 2005. L’offre a d’abord diminué à la suite de récoltes décevantes, notamment en Australie, au Canada et dans l’UE. Malgré une hausse de la production dans d’autres pays, notamment aux États-Unis, la production mondiale de blé et de céréales secondaires n’a augmenté que de 3 % de 2005 à 2007, insuffisamment pour satisfaire la hausse de 5 % de la consommation totale pour l’alimentation, le fourrage et la production de biocarburants.De plus, les réserves décroissaient déjà à cause des réductions de stocks publics dans les pays membres et non membres de l’OCDE, et ont continué à décliner entre 2005 et 2007, alors que la consommation mondiale dépassait la production. Les ratios stocks céréaliers/consommation étaient donc faibles puisqu’ils étaient passés depuis la fin des années 90 de 35 à moins de 20 % pour le blé et de 30 à moins de 15 % pour les céréales secondaires. La flambée des prix n’est donc pas étonnante.En outre, le prix relativement élevé du maïs depuis 2004-05 a incité les producteurs à convertir des surfaces jusqu’alors consacrées aux oléagineux, d’où une hausse de ceux-ci.Le cas des produits laitiers est similaire. L’offre s’est contractée et, la part des échanges dans la production et la consommation mondiales représentant une fraction encore plus faible que pour les céréales, de faibles variations des disponibilités à l’exportation a suffi à faire monter sensiblement les prix. L’UE en est un exemple : la croissance limitée de la production et une forte demande y ont absorbé les stocks d’intervention et singulièrement restreint les disponibilités à l’exportation. La sécheresse en Australie, la reconversion en Argentine de terres consacrées à l’élevage laitier, et la forte demande des pays émergents et en développement n’ont conduit qu’à réduire encore les approvisionnements sur les marchés mondiaux.Le vieil adage selon lequel des prix élevés sont le meilleur remède contre les prix élevés pourrait bien se vérifier. Des conditions climatiques plus « normales » devraient contribuer au redressement de l’offre mondiale, et par conséquent calmer les prix. Mais d’autres facteurs suggèrent que les prix moyens devraient rester relativement élevés à l’avenir.L’un de ces facteurs est la croissance rapide des revenus et l’évolution des habitudes alimentaires, en particulier dans les pays en développement asiatiques, conduisant à une hausse de la demande de produits riches en protéines, et donc de viande et d’aliments pour le bétail. La production intérieure pourra en grande partie satisfaire cette demande, mais la croissance des importations mondiales pour la plupart des produits agricoles devrait intervenir majoritairement hors de la zone OCDE.La faiblesse du dollar américain représente un autre facteur. En temps normal, les prix élevés incitent les agriculteurs à augmenter la production, mais ces signaux ont été atténués par le dollar faible. Les prix agricoles mondiaux étant libellés en dollars, les exportateurs n’ont pas bénéficié de la même hausse des prix en monnaie nationale que sur les marchés mondiaux. L’offre n’a donc pas été aussi forte qu’elle l’eût été avec un dollar fort, tandis que la force des monnaies des pays importateurs a en retour encouragé la demande. Les coûts de l’énergie constituent également un élément fondamental. Selon l’OCDE, les prix du pétrole demeureront élevés à moyen terme, limitant encore plus la capacité d’ajustement de la production agricole à la hausse de la demande mondiale, et conduisant ainsi les prix du marché à augmenter encore.Il y a aussi le rôle très controversé des biocarburants, qui détournent les terres et les produits agricoles de leur vocation alimentaire. Selon les dernières projections de l’OCDE, la production mondiale d’éthanol et de biogazole devrait doubler ces 10 prochaines années. Cette demande absorbera 36 % de la production de maïs américaine et 64 % de la production de canne à sucre brésilienne, environ 40 % de la consommation d’huiles végétales de l’UE et près de 60 % de celle de l’Australie d’ici 2017.Ainsi, même avec un climat plus favorable aux cultures, ces facteurs sous-jacents devraient maintenir les prix à des niveaux moyens plus élevés que par le passé, mais pas aussi élevés qu’aujourd’hui. Au départ, les producteurs de céréales et d’oléagineux profiteront directement de cette évolution tandis que les éleveurs subiront une hausse du coût des intrants. Mais cette hausse se répercutera ensuite également sur les prix du marché. Si l’on compare la moyenne des prix prévus ces 10 prochaines années avec celle observée ces 10 dernières années, les projections de l’OCDE les plus récentes indiquent des hausses de prix allant de 20 % pour la viande bovine et porcine à environ 50 % pour les céréales et plus de 60 % pour le beurre et les oléagineux.Environ un tiers de cette hausse prévue des prix moyens des céréales et oléagineux au cours des 10 prochaines années peut probablement s’expliquer par une demande accrue destinée aux biocarburants. De plus, la hausse des revenus s’accompagnant d’une progression de la demande de produits agricoles à des fins non alimentaires, l’instabilité des prix agricoles pourrait bien s’accroître.Une nouvelle espèce d’investisseursUn autre facteur de la hausse des produits alimentaires, peu étudié mais fréquemment signalé, est l’émergence de nouveaux négociants sur les marchés agricoles. Les mouvements sur ces marchés ne sont pas liés aux fluctuations des marchés financiers et, alors que les produits financiers sont devenus très sophistiqués, les investisseurs commencent à s’intéresser de plus en plus aux marchés agricoles, pour des raisons spéculatives ou pour diversifier leurs portefeuilles. L’activité mondiale d’échange d’opérations à terme et d’options sur les marchés dérivés de produits agricoles a plus que doublé durant les cinq dernières années, et a augmenté de 30 % dans les neuf premiers mois de 2007. Les données pour les États-Unis montrent que sur trois ans depuis février 2005, le solde acheteur total sur les contrats à terme pour le maïs, le blé et le soja a plus que doublé. Parallèlement, la part des contrats achetés par des fonds financiers et d’autres investisseurs est passée de moins de 20 % à plus de 40 % pour le maïs et les oléagineux.Cette vague d’opérations financières sur les marchés à terme des produits agricoles entraîne des tensions sur les prix à court terme. Mais à plus long terme, celles-ci pourraient s’avérer temporaires, notamment car les fonds peuvent aller et venir rapidement sur les marchés agricoles, suivant l’évolution des opportunités. Cependant, la taille de ces fonds pourrait entraîner une instabilité future des prix. Qu’est-ce que cela signifie pour les prix des produits alimentaires et l’inflation en général ? Pour commencer, il existe une différence entre les prix des produits agricoles et les prix des produits alimentaires au détail. Dans les pays de l’OCDE, les prix à la sortie de l’exploitation représentent en moyenne 25 % des prix de détail. Ces derniers subissent l’influence d’une multitude de facteurs tout au long de la filière d’approvisionnement (coûts de l’énergie, des transports, des salaires, concurrence sur les marchés, etc.).La part de l’alimentation dans l’indice des prix à la consommation se situant entre 10 et 20 % pour la majorité des pays de l’OCDE, l’impact des prix alimentaires sur les taux d’inflation globaux n’est pas négligeable. Certes, dans 17 des 30 pays membres de l’OCDE, les envolées spectaculaires des prix de détail alimentaires l’année dernière ont contribué pour moins de 0,5 point de pourcentage aux variations globales de l’inflation. Mais cette contribution a atteint 0,5 à 1 point de pourcentage dans huit pays et a été supérieure à 1 point dans les cinq pays restant.Pour les pays en développement, les répercussions sont plus bien plus importantes. Si la contribution de la hausse des prix des produits alimentaires à l’inflation a été de 2 points de pourcentage en Inde et au Pérou, elle a atteint 9 points au Bangladesh, 12 points au Kenya et 16 au Sri Lanka. Les producteurs commerciaux des ces pays bénéficieront sans doute de la hausse des prix, de même que leurs employés et l’économie locale. Mais ce sont les citadins pauvres, notamment dans les pays en développement importateurs nets de produits alimentaires comme le Bangladesh, l’Égypte, le Nigeria ou Haïti, qui seront les plus touchés, et la part de leurs revenus déjà restreints qu’ils devront consacrer à l’alimentation sera encore plus importante.À court terme, une aide humanitaire sera nécessaire, le nombre de personnes souffrant de faim extrême ayant encore augmenté. Mais les politiques de moyen terme devront porter sur la croissance et le développement, et accroître le pouvoir d’achat des pauvres. Les politiques commerciales agricoles doivent également être réformées car les mesures de restriction des échanges – sur les importations ou exportations – ont des effets négatifs, et souvent non souhaités.Du côté de l’offre, le lien entre les insuffisances de la production et le changement climatique devrait être approfondi, de même que les possibilités d’une croissance accrue de la productivité agricole. Toutes les pistes doivent être étudiées, qu’il s’agisse d’améliorer la productivité agricole en général et les capacités de stockage dans les pays en développement en particulier, ou de construire des infrastructures pour relier les agriculteurs de ces pays aux marchés mondiaux. Nous devons aussi aborder d’une manière dépassionnée les interventions génétiques qui pourraient, de manière abordable et acceptable, accroître la production, améliorer la résistance des cultures aux sécheresses et stimuler le développement. Du côté de la demande, il faut attentivement étudier celle de biocarburants, largement encouragée par les politiques, notamment à la lumière de leur efficacité discutable sur les plans économique et environnemental.Références
  • OCDE (2008), Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2007-2017, Paris.
  • OCDE (2008), « Rising Food Prices: Causes and Consequences », document de travail, Paris.
  • Voir www.oecd.org/agr-fr
©L’Observateur de l’OCDE n°267, mai-juin 2008


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016