Entretien avec Doris Leuthard*

Le commerce international est très important en ce moment. Peut-on commencer en se penchant sur la position de la Suisse ?

La Suisse étant un pays très orienté vers les exportations, le commerce compte énormément pour nous. Nous sommes depuis des années ouverts à des accords commerciaux, en tant que membres de l’Association européenne de libre-échange et au travers des 19 accords bilatéraux que nous entretenons.

Cette année seulement, des accords sont prêts à être signés avec la Colombie, le Conseil de coopération du Golfe et le Japon. Dans ce dernier cas, nous sommes pionniers en Europe.

De plus, nous avons commencé des négociations avec l’Inde en janvier, qui doivent se poursuivre en juin. Et en mai, nous avons approfondi nos contacts avec la Chine. Ces deux pays sont extrêmement importants pour nous.

Qu’en est-il des questions commerciales internationales plus vastes ?

Nous soutenons très activement le libreéchange, notamment dans le Cycle actuel de Doha. Nous partageons la position de l’Union européenne selon laquelle un accord devrait être trouvé le plus vite possible, idéalement avant la fin de l’année. Je pense qu’il s’agit d’une dernière chance et que ce n’est pas juste une fenêtre d’opportunité, mais une fenêtre de nécessité.

Parvenir à un accord est essentiel pour l’intégration des marchés émergents. Lors du précédent cycle de l’OMC, l’agriculture a été quelque peu laissée de côté. Il semble injuste de se concentrer sur l’industrie et les services et d’ignorer l’agriculture. Selon nous, ce sont trois piliers d’égale importance. Mais la position des pays du G20, qui mettent l’accent sur l’accès aux marchés agricoles tout en demeurant hésitants sur les produits industriels, sans même parler des services, ne nous paraît pas équilibrée.

La Suisse, avec son secteur agricole protégé, ne partage-t-elle pas ces préoccupations ?

Vous oubliez que l’agriculture ne représente que 1 % de notre PIB. Les services, en revanche, en représentent 60 %. Il est évident que l’agriculture a une importance particulière pour la Suisse d’un point de vue touristique et environnemental. Et notre préférence pour les produits alimentaires de qualité a nécessairement un prix. Mais nous avons toujours déclaré être prêts à apporter notre contribution à un accord mondial. Notre priorité, c’est que celui-ci soit équilibré.

Les agriculteurs suisses seront-ils d’accord ?

Nous devons les soutenir par des mesures appropriées. Il est entendu que nous perdrons une partie de notre production domestique et que nos importations augmenteront. C’est en partie la raison pour laquelle nous avons proposé un accord agricole de libre-échange avec l’UE – notre premier partenaire commercial, qui représente plus de 70 % de nos importations et exportations. Nous voyons ceci comme une grande opportunité pour les agriculteurs suisses, étant donné l’intérêt des consommateurs aisés, prêts à payer un peu plus pour des produits de grande qualité. Le marché du fromage a déjà été libéralisé ; nous souhaitons maintenant nous attaquer au reste.

Plus généralement, la Suisse a récemment connu une croissance impressionnante, ce qui n’a pas toujours été le cas. Comment expliquer cela ?

Il est vrai que nous avons connu une période de faible croissance après 1992. Mais les choses ont changé au cours des trois dernières années. L’une des principales raisons en a été la décision gouvernementale d’initier un plan de croissance à moyen terme. C’est désormais une pratique habituelle : en avril, nous avons proposé le dernier programme sur quatre ans, qui fait partie d’une politique permanente de recherche de la croissance, également proposée aux 26 cantons.

Nous avons dégagé trois priorités. Pour favoriser les consommateurs, nous devons développer le marché intérieur et renforcer la concurrence. Nous devons également affermir et développer le rôle de la Suisse en tant que centre économique, en profitant de nos avantages, tels que notre fiscalité compétitive, nos excellentes infrastructures, la flexibilité de notre marché du travail, notre recherche prestigieuse et notre réputation de sécurité et de stabilité. Enfin, nous devons nous occuper de notre marché du travail. Comme d’autres pays, nous sommes confrontés à des problèmes démographiques à long terme et à un risque de pénurie de travailleurs qualifiés.

Mais la forte activité de l’économie mondiale n’a-t-elle pas été la vraie raison de l’accélération récente de la croissance suisse ?

Il est évident que la forte croissance mondiale a joué son rôle. Mais les mesures que nous avons prises pour ouvrir notre marché du travail aux étrangers selon les traités bilatéraux signés avec l’UE ont été très significatives. Nous avons créé 86 000 nouveaux emplois. Nous sommes clairement parmi les gagnants de la mondialisation.

Parlons du changement climatique, une autre grande question mondiale. Il n’y a pas que la menace d’une diminution de l’enneigement qui importe à la Suisse ?

Nous avons des opinions très fermes sur ce sujet. En tant que pays très axé sur les services, nous avons l’un des plus bas niveaux d’émissions de CO2. Mais cela signifie que notre potentiel de réduction est limité, bien qu’existant.

Nous avons établi deux manières de procéder. D’abord, au moyen d’objectifs nationaux dans des domaines comme la construction ou la circulation. Nous avons privilégié un système d’incitations, proposant par exemple des réductions d’impôts pour les investissements permettant de réduire les émissions nocives. Et nous étudions d’autres mesures, comme des incitations pour réaliser des économies d’énergie dans les nouvelles habitations.

Notre deuxième priorité va à un accord sur les objectifs post-Kyoto. Nous souhaitons rejoindre le système d’échanges de droits d’émissions de l’UE. Nous pensons aussi que les pays développés doivent réfléchir davantage aux transferts de technologie et aux autres manières de limiter les émissions. Par exemple, la « neutralité climatique » est l’une des voies qui permettent de lutter contre les émissions.

Nous avons également insisté pour que les organisations internationales, comme la Banque mondiale ou la BERD, accordent aux questions climatiques la place qu’elles méritent. À la conférence de Bali de l’OMC, nous avons soutenu l’idée de « récompenser » les efforts par des baisses douanières sur les produits écologiques.

On parle beaucoup des fonds souverains, et votre Département a fait des études sur le sujet. Pouvez-vous nous en dire plus ?

En effet. Nous avons présenté en janvier une étude pour approbation auprès du Conseil fédéral. La Suisse est un pays très libéral. Nous encourageons l’investissement et affirmons clairement que personne ne doit traiter avec les fonds différemment selon leur nationalité ou leur origine. N’oubliez pas que la Suisse est l’un des plus grands investisseurs mondiaux, avec quelque 632 milliards de francs suisses (391 milliards d’euros) investis à l’étranger fin 2006.

Mais nous reconnaissons que la transparence peut poser problème. Nous pensons qu’il devrait y avoir un accord international, et estimons qu’il y a ici un rôle à jouer pour les organismes multilatéraux tels que le FMI ou l’OCDE.

Évidemment, des recommandations devraient inclure certains principes de base, comme le respect par les investisseurs des lois nationales. Mais nous nous opposons à toute demande de quota ou de restriction.

Qu’en est-il de la Suisse elle-même ? Malgré les nombreux atouts du pays, son marché intérieur a souvent été critiqué pour être trop réglementé et protégé.

Nous avons fait beaucoup d’efforts pour ouvrir notre marché intérieur. Par exemple, le marché de l’électricité a été libéralisé le 1er janvier, première étape d’un processus en deux temps. Nous avons commencé avec la fourniture d’électricité aux gros consommateurs, et en 2011, le marché de détail sera également ouvert. D’autres évolutions sont intervenues, notamment l’ouverture du marché de la poste. La livraison des colis est déjà libéralisée, et en avril 2006, le Conseil fédéral a donné son accord à une ouverture du marché pour les lettres de plus de 100g. En avril prochain, le seuil passera à 50 g, le but étant d’atteindre une ouverture totale en avril 2012, suivant l’approbation parlementaire.

Il est vrai que certains domaines sont plus difficiles à ouvrir. Nous sommes régulièrement critiqués pour le coût excessif de notre système de santé, mais il est très difficile de faire des changements dans ce secteur. Nous essayons de progresser à petits pas : les assureurs de santé soutiennent le processus, mais il existe une forte résistance au sein de la communauté médicale.

J’ai déjà mentionné les progrès dans l’agriculture, avec le prochain accord de libreéchange avec l’UE. N’oubliez pas que les subventions agricoles à l’exportation auront complètement disparu l’année prochaine.

Pour finir, j’aimerais parler un peu de la politique Suisse – un sujet assez abscons pour la plupart des étrangers, étant donné la tradition de gouvernements de coalition et la priorité à la démocratie directe fondée sur le référendum.

Lorsque l’on se penche sur les forces de la Suisse, la stabilité politique est incontestablement l’un de nos atouts majeurs. Il est vrai que la politique suisse peut sembler compliquée aux étrangers. Mais le recours à des coalitions signifie qu’il faut toujours rechercher des alliés. Il faut toujours trouver des moyens de dialoguer et de parvenir au consensus. Cela peut paraître lourd, mais ce processus est fortement soutenu par les citoyens. C’est pourquoi la Suisse réussit si bien à mettre en oeuvre ses politiques.

Modifier la démocratie directe me semble inimaginable. Bien sûr, rien n’est jamais parfait et nous pouvons toujours progresser. Mais il me semble que les autres pays se rapprochent de notre manière de faire et essaient de plus en plus d’encourager la participation politique.

*Doris Leuthard est intervenant de haut niveau au Forum de l’OCDE 2008. Voir www.oecd.org/forum2008-fr

©L’Observateur de l’OCDE n°267, mai-juin 2008




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