Peuples de l’ère nouvelle : ce monde nous appartient

Quelqu’un prédisait il y a quelques années la « fin de l’Histoire » et la fin des conflits – conflits armés et conflits d’opinion --, tous les pays et les peuples du monde se ralliant au même objectif : le libéralisme économique et la démocratie libérale.

Mais la fin de la guerre froide n’a pas marqué le début de la prospérité et de la fraternité universelles. Bien au contraire. À l’aube de ce nouveau millénaire, nous devons faire face aux crises profondes que le siècle passé nous a léguées. Le scandale de la pauvreté s’enracine chaque jour davantage. Les inégalités ne cessent de s’accentuer entre les pays, les classes sociales, les hommes et les femmes, les peuples autochtones et ceux qui veulent s’approprier leurs ressources. Nous n’avons ni la paix, ni la sécurité, mais au contraire des conflits et l’insécurité, le résultat de pressions internationales pour certains, de l’injustice et de la pauvreté pour d’autres. La crise de l’environnement pose la question de la survie de la planète et de l’humanité. La technologie risque de faire fausse route, qu’on pense seulement à l’énergie nucléaire, aux substances chimiques toxiques ou au génie génétique. Et en matière de santé, des scientifiques prédisent la fin de l’ère des antibiotiques; l’apparition de bactéries et de virus résistants à ces médicaments dont on a abusé fait peser la menace de nouvelles épidémies.

L’ère que nous traversons se caractérise aussi par la mondialisation et les réactions opposées qu’elle suscite. Certains pensent que c’est un processus inévitable et fondamentalement bon, auquel nous devons nous adapter pour apprendre à en tirer les bénéfices. D’autres s’inquiètent de son coût et préconisent des filets de sécurité pour les « perdants ». En réalité, la mondialisation est par essence le résultat de la pression qu’exercent les grandes sociétés et institutions financières pour avoir plus de pouvoir, pour s’agrandir en absorbant les autres, et pour faire plus de profits. Elles ont usé de leur influence auprès de leurs gouvernements pour que soient supprimés les obstacles qui, à l’échelon national, les empêchent d’accéder en toute liberté aux marchés du monde entier, et plus particulièrement aux marchés des pays en développement.

Les économies de ces pays ont souffert sous le régime colonial et, pendant la première phase de l’indépendance, de nombreux gouvernements ont pris des mesures pour relancer des entreprises, des banques et des exploitations agricoles nationales affaiblies. Ils ont adopté des mesures positives en faveur de l’économie locale et l’ont défendue pour qu’elle ne devienne pas la proie des grandes entreprises étrangères. Or, ce sont ces dernières qui veulent aujourd’hui supprimer ces obstacles pour pouvoir reprendre le contrôle des entreprises et exploitations agricoles des pays en développement, et renforcer ainsi leur situation de monopole. Nous voyons là à l’œuvre la libération des échanges, des ressources et des investissements. En revanche, ces grandes entreprises et leurs gouvernements pratiquent le protectionnisme dans les secteurs où ils seraient les perdants d’un processus de libéralisation. Ils imposent ainsi des règles très strictes en matière de propriété intellectuelle, par exemple, attitude protectionniste s’il en est, qui entrave les transferts de technologie.

Telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, la mondialisation est une forme d’apartheid. Le mot même de « mondialisation » est trompeur, et c’est la réalité même qu’on escamote quand on parle de « mieux partager les effets bénéfiques de la mondialisation » et d’aider les personnes « marginalisées ». Cela supposerait que la mondialisation n’ait que des effets bénéfiques, et que certains en profitent simplement plus que d’autres. La réalité est tout autre, il y a d’un côté les « gagnants » et de l’autre les « perdants » de la mondialisation. Pire encore, ce sont parfois les bénéfices qu’en retirent les gagnants qui entraînent les préjudices subis par les perdants.

La mondialisation est une nouvelle forme de colonialisme. Lorsque les peuples combattaient l’esclavage, l’apartheid et le colonialisme, il n’était pas question pour eux de mieux en partager les bienfaits. Ils combattaient ces systèmes en tant que tels. De la même façon, il ne saurait être question pour nous de mieux partager les bienfaits de la mondialisation. Nous devons la combattre en tant que telle.

LE PROBLÈME DU POUVOIR

Le nœud du problème est la répartition inégale du pouvoir et des richesses dans le monde. Nous devons en avoir conscience et ne pas esquiver le problème. Ceux qui détiennent le pouvoir et la richesse veulent les conserver et les protéger. Il y a bien deux poids et deux mesures entre ce qu’ils préconisent et ce qu’ils font.

Les campagnes pour l’interdiction des mines terrestres ont été couronnées de succès, et c’est une victoire des mouvements populaires. Mais les puissances nucléaires refusent toujours d’interdire l’utilisation de l’arme atomique. On parle beaucoup de transparence et de démocratie au niveau national et nous, ONG, avons pris part à cette campagne dans nos pays respectifs. Mais les grandes nations refusent la démocratisation au niveau international, là où les décisions de portée planétaire sont prises. Et elles le sont principalement par les pays du G-8, ou de l’OCDE, par les institutions de Bretton Woods et l’OMC, sans véritable participation des nations plus petites et à plus forte raison de la société civile.

Qu’est-il arrivé à l’Organisation des Nations unies ? On a réduit ses pouvoirs, non pas parce qu’elle est inefficace, mais parce qu’elle est trop transparente et démocratique, et parce que tous les pays participent à ses décisions, exception faite des décisions du Conseil de sécurité. L’ONU fonctionne sur la base du principe « à chacun une voix ». Cela n’était pas favorable à la minorité des grandes puissances, qui ont donc décidé, au début des années 90, de la réformer et de la restructurer pour transférer au FMI, à la Banque mondiale et à l’OMC l’autorité qu’elle avait en matière économique et sociale. Or, au FMI comme à la Banque mondiale, les décisions se prennent selon le principe « un dollar, une voix ». Quant à l’OMC, elle dispose d’un système de décision qui, à des moments décisifs, a mis à l’écart la plupart des pays en développement, y compris par le biais des célèbres « salons verts ».

On ne peut pas continuer ainsi. Il faut démocratiser les organisations internationales et y introduire les droits des peuples. Pour cela, les grandes puissances doivent accepter de relâcher leur emprise sur les institutions et les relations internationales. Mais elles ne le feront que lorsque les peuples et la société civile l’exigeront.

La démocratisation et la transparence sont également nécessaires dans le secteur privé, sur les marchés financiers et dans les sociétés multinationales. Nous devons faire entendre nos craintes face à l’accumulation de richesses à laquelle ils se livrent par les rachats et les fusions, et face à la capacité qu’ils ont de détruire les ressources des petits pays par le biais de la spéculation financière. En un mot, il est indispensable de transformer le système financier et ses institutions.

Le système commercial multilatéral doit, lui aussi, changer. Le mode de fonctionnement de l’OMC a entraîné des bouleversements. Bon nombre d’accords de cette organisation sont imparfaits et devraient être modifiés. Par exemple, l’accord sur l’agriculture, qui aboutit à la libéralisation des importations dans les pays en développement, menace des millions de familles rurales et met en péril la sécurité alimentaire. Les produits alimentaires des pays en développement destinés à la consommation locale ne devraient pas être visés par les dispositions de l’accord sur la libéralisation des importations et les subventions intérieures. L’accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) va entraîner une augmentation des prix des médicaments, empêcher les transferts de technologie et favoriser le biopiratage. Quelle ironie du sort pour une organisation censée favoriser la libéralisation, et pas le protectionnisme !

Le rôle de l’ONU devrait en revanche être renforcé. Certes, il faudrait aussi réformer l’Organisation, en particulier sa structure de décision et le Conseil de sécurité. Les pays riches ne devraient pas s’abstenir de verser leurs contributions à l’ONU. L’avenir de l’Organisation dépend de sa capacité à retrouver son ancienne légitimité en matière d’élaboration de la politique économique et sociale. La Banque mondiale, le FMI et l’OMC auront eux aussi un rôle important à jouer, mais seulement pour promouvoir les politiques appropriées et exercer des missions ramenées à de plus justes proportions.

Quant aux peuples, quant à nous, nous ne devons pas nous contenter des bonnes paroles et des termes choisis des diplomates et des bureaucrates. Nous devons tout mettre en œuvre pour identifier et supprimer les causes de la pauvreté, des conflits et de l’inégalité devant la richesse. Et ce faisant, nous devons tout d’abord rendre hommage à tous ceux qui ont lutté pour renverser les systèmes d’oppression qu’ont été l’esclavage, le féodalisme et le colonialisme. À ceux qui ont lutté pour les droits des gens ordinaires, des pauvres, des petits agriculteurs et des paysans, des ouvriers dans les usines, des chômeurs et des sans-abri. À ceux qui ont lutté pour le droit des peuples à un environnement sain. Aux communautés locales qui ont lutté contre les décharges de déchets toxiques. Aux peuples autochtones et à leurs défenseurs qui ont lutté contre la destruction de leurs forêts et de leurs rivières. Aux agriculteurs qui s’opposent à l’empoisonnement de leurs terres. À ceux qui luttent pour une utilisation sûre et démocratique des technologies, contre la pollution nucléaire et chimique, contre le génie génétique et la pollution biologique. À ceux qui luttent, au péril de leur vie, pour la réforme agraire et les droits de propriété, pour le droit des travailleurs à une rémunération et à des conditions de travail décentes, pour les indigents qui vivent dans les taudis, les bidonvilles et les plantations. Et aussi à ceux qui, dans les administrations nationales et internationales, y compris les diplomates et les personnels des Nations unies, font de leur mieux pour monter la garde et porter les problèmes sur la scène diplomatique.

Non, ce n’est pas encore la fin de l’Histoire. Nous nous engageons à faire nôtre l’esprit de ces champions du changement, à tirer les leçons de leur action, et à reprendre le flambeau à l’aube de l’ère nouvelle. Nous, les peuples, nous pouvons œuvrer à l’édification d’un monde socialement juste et écologiquement viable, pacifique et sûr. Nous invitons les gouvernements du monde entier et les organisations telles que l’OCDE à nous rejoindre. Cependant, avec ou sans eux, nous n’avons pas d’autre choix que d’aller de l’avant pour accomplir notre mission : construire un monde meilleur.

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Cet article est tiré d’un discours prononcé lors de la séance d’ouverture du Forum du millénaire, tenu le 22 mai 2000, à New York, dans la salle de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies.




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