Bébés et employeurs : quels enseignements ?

Les contraintes professionnelles et familiales peuvent être à l’origine de taux de natalité et d’emploi trop faibles, altérant la qualité de la vie et les résultats économiques. Beaucoup de parents souhaiteraient pourtant travailler davantage, et d’autres aimeraient passer plus de temps à élever leurs enfants. Comment les responsables politiques peuvent-ils les aider à trouver un meilleur équilibre entre vie familiale et professionnelle ? La série Bébés et employeurs de l’OCDE apporte des enseignements utiles.

De plus en plus de parents doivent apprendre à jongler entre famille et emploi dans les pays de l’OCDE. Mais cet équilibre n’est pas uniquement leur affaire, c’est aussi celle des pouvoirs publics. Car permettre aux familles de trouver un équilibre satisfaisant entre vie professionnelle et privée permet de réaliser de nombreux objectifs, du bien-être des familles à l’augmentation de la productivité. Il est donc dans l’intérêt des gouvernements de fournir des structures d’accueil abordables pour les enfants, et d’encourager sur le lieu de travail des pratiques permettant aux deux parents de conjuguer harmonieusement leur activité professionnelle et l’éducation de leurs enfants.Les objectifs implicitement visés par les autorités diffèrent selon les pays de l’OCDE, et ce qui apparaît comme un problème de premier plan dans un pays peut être sans importance dans un autre, voire hors du champ politique. Ainsi, les débats publics au Japon et en Corée portent sur les faibles taux de fécondité, tandis qu’au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, les autorités osent à peine aborder ce qui est généralement considéré comme une affaire privée. C’est surtout la volonté d’accroître l’accès des femmes/mères à l’emploi qui a suscité la mise en oeuvre de politiques familiales aux Pays- Bas, tandis qu’au Royaume-Uni, la réforme des politiques depuis 1997 a été motivée par l’inquiétude liée à la pauvreté infantile, l’aide à trouver un emploi pour les parents constituant un moyen efficace de réduire cette pauvreté. Dans les pays nordiques, l’accueil des enfants dans des structures publiques et l’éducation préscolaire sont aussi motivés par des soucis de prise en charge de qualité, de bon développement de l’enfant et d’équité entre les sexes. Cette dernière préoccupation sous-tend également la réflexion menée par les autorités portugaises.Deux grandes tendances se dégagent de l’évolution récente de la relation entre travail et famille : depuis 1980, l’activité des femmes a augmenté de presque 10 points de pourcentage pour atteindre environ 60 % en moyenne dans l’OCDE en 2006, tandis qu’au cours de la même période, le taux de fécondité a diminué, passant de 2,1 à 1,6 enfant par femme. Dans beaucoup de pays de l’OCDE, cette baisse du nombre d’enfants est en partie liée aux difficultés de conjuguer famille et emploi. Mais les aspirations des femmes ont aussi changé, transformant le rapport entre emploi et fécondité (voir graphique). Ainsi, en 2005, contrairement à la situation observée en 1980, les pays de l’OCDE où les taux d’emploi des femmes sont les plus élevés enregistrent aussi les plus forts taux de natalité les pays de l’OCDE. Ceci contredit l’idée selon laquelle la hausse de l’emploi féminin mène inévitablement à une baisse de la fécondité.Les attentes des femmes quant au travail ont certes évolué, mais les entreprises et les pouvoirs publics de nombreux pays n’apportent toujours pas le soutien nécessaire aux parents pour concilier responsabilités professionnelles et familiales. Dans l’OCDE, élever ses enfants en travaillant est particulièrement difficile dans les pays d’Europe méridionale et centrale, comme l’Italie et la Pologne, mais aussi au Japon et en Corée. Dans les pays nordiques et en Australie, aux Pays-Bas, en Nouvelle-Zélande, au Royaume-Uni et aux États-Unis, le constat est meilleur, les taux de natalité étant supérieurs à 1,75 enfant par femme et deux tiers des femmes ayant un emploi.Ces résultats positifs s’expliquent parfois par des conditions de travail flexibles offertes aux parents, comme en Australie et aux Pays-Bas, ou bien à l’existence de systèmes complets d’aide publics comprenant notamment des congés parentaux et des services de garderie, comme dans les pays nordiques. Cette stratégie est onéreuse, mais a des retombées positives, permettant aux parents de planifier de façon réaliste l’articulation entre travail et famille. Lorsque les mesures d’aide aux familles sont insuffisantes ou inefficaces, elles ont aussi un coût important pour ces dernières et l’économie.L’un des objectifs publics actuels est de permettre aux mères de pouvoir travailler en amenant les pères à passer davantage de temps avec leurs jeunes enfants. Tant que les femmes prendront des congés familiaux plutôt que les hommes, les employeurs continueront de penser qu’elles sont moins attachées à leur carrière et leur offriront moins d’opportunités professionnelles. Au Japon et en Corée, les femmes sont généralement censées quitter définitivement leur emploi à la naissance d’un enfant, ou même après leur mariage. De plus, les longues journées de travail, le temps de trajet et les coutumes sociales y rendent difficile de concilier famille et emploi. Ces pays enregistrent donc sans surprise les plus forts écarts de rémunération entre femmes et hommes de la zone de l’OCDE, le salaire féminin représentant 35 à 40 % de celui des hommes.Même si les mères trouvent un emploi, il est souvent faiblement rémunéré et n’est pas à la hauteur de leur formation et de leurs compétences. Il y a là une évidente perte d’investissement dans le capital humain. Le Japon et la Corée ont pourtant intérêt à ce que les mères retrouvent un emploi de qualité, et ce pour plusieurs raisons, notamment pour contrer la menace de pénurie de main-d’oeuvre et contribuer au financement du coût du vieillissement de la population. Employeurs, syndicats et pouvoirs publics devront coopérer pour atténuer les obstacles à l’emploi des femmes et améliorer leur salaire. Il serait utile, dans cet objectif, de lier davantage la rémunération aux résultats plutôt qu’à l’ancienneté, celle-ci pénalisant quiconque interrompt son activité professionnelle. De même, une accessibilité plus grande au travail à temps partiel et horaires flexibles ne devrait pas être considérée comme préjudiciable à la progression professionnelle.Dans l’ensemble de la zone OCDE, cette forme d’inégalité entre femmes et hommes dans l’emploi disparaîtrait probablement si les pères prenaient plus systématiquement des congés parentaux. De nombreux pays d’Europe encouragent déjà les pères à s’occuper davantage de leurs enfants en inscrivant dans la loi le congé paternité. Cette démarche a donné des résultats positifs, bien que ces courts congés (deux à quatre semaines) ne témoignent certainement pas d’un profond changement culturel. Il reste des progrès à faire, comme le montre le cas de l’Islande : depuis la réforme du congé parental payé de 2001, chaque parent a droit à un congé de trois mois et les couples peuvent se partager un autre congé de trois mois. Bien que les femmes prennent toujours la majorité des congés, cette réforme a eu des effets significatifs : la part des pères dans le total des journées de congé parental en Islande est passée de 3,3 % en 2000 à 33 % en 2005.Il ne faut pas accepter que la prise en charge des enfants fasse obstacle au travail. Certes, les frais de garde sont souvent élevés pour les parents, parfois au point de pénaliser le second revenu, en Irlande et au Royaume-Uni. Les pays nordiques investissent beaucoup dans l’accueil des enfants, mais peu de pays de l’OCDE sont prêts à engager les fortes dépenses publiques qu’impose le financement d’un système d’aide complet, qui permette de maintenir les frais de garde à un niveau faible. Néanmoins, beaucoup d’autres pays ont commencé à développer leurs structures d’aide à la garde des enfants.Cliquer ici pour agrandir le graphiqueLes études Bébés et employeurs préconisent l’utilisation d’une variété d’instruments de financement, dont des subventions directes au titre des dépenses d’équipement, et des aides aux prestataires oeuvrant dans des régions défavorisées et/ou faiblement peuplées et à la prise en charge des enfants ayant des besoins particuliers. De plus, le secteur privé peut offrir, comme en Australie et aux Pays-Bas, des services d’accueil des enfants de qualité et abordables, grâce à l’octroi d’une aide aux parents (chèques garderie, par exemple). L’activité des prestataires de services doit être réglementée pour en garantir la qualité, et tout apport de fonds publics aux prestataires privés doit être rigoureusement subordonné au respect des normes de qualité.Le problème de la garde des enfants ne cesse pas avec l’entrée de ces derniers à l’école. En théorie, leur accueil en dehors des heures de classe est beaucoup moins onéreux que pour les très jeunes enfants, car la proportion du personnel (enseignants ou surveillants) par rapport au nombre d’enfants est plus élevée, ce qui réduit le coût de ce personnel. De plus, de nouvelles dépenses d’équipement ne sont pas nécessaires puisqu’il est possible d’utiliser les locaux scolaires. C’est ce constat que le Danemark et la Suède, seuls pays à posséder un système complet dans ce domaine, ont mis à profit. Dans d’autres pays, comme la France, l’accueil en dehors des heures de classe n’est pas systématique et dépend trop de la coopération des dirigeants d’établissements scolaires. Les décideurs des autres pays de l’OCDE devraient faire davantage d’efforts pour développer ces services et lutter contre l’hostilité traditionnelle des responsables éducatifs à utiliser les écoles pour cet usage.L’accueil des enfants n’est que l’un des domaines où une action s’impose. L’évolution des pratiques de travail en est un autre. Les autorités craignent souvent d’être taxées d’ingérence, mais elles ont les moyens d’exercer une influence. Certains pays ont passé des lois permettant aux salariés de bénéficier de modalités de travail flexibles. Par exemple, dans les entreprises néerlandaises d’au moins 10 salariés, les employés peuvent modifier leurs horaires de travail pour tout motif, sauf si un tribunal donne raison à l’employeur s’y opposant. En Suède, les parents peuvent réduire leur temps de travail jusqu’à l’entrée du plus jeune de leurs enfants à l’école primaire. Au Royaume-Uni, les parents d’enfants de moins de 6 ans peuvent demander à bénéficier d’un aménagement de leur temps de travail (y compris d’horaires réduits). L’approche octroyant le « droit de demander » favorise sensiblement le dialogue entre salariés et employeurs et est suffisamment souple pour permettre l’adoption de mesures satisfaisant employeurs et parents. De plus, elle bénéficie aussi aux salariés à faible revenu dont le pouvoir de négociation est relativement faible. Cet exemple montre que, si l’articulation entre vie professionnelle et familiale concerne en premier lieu les parents et les employeurs, les responsables politiques peuvent jouer à cet égard un rôle déterminant.Références
  • Pour plus d’informations et de données, voir www.oecd.org/els/social/famille
  • Voir aussi les travaux de l'OCDE sur l'égalite des sexes
  • Disponibles sur www.ocdelibrairie.org :
  • OCDE (2007), Bébés et employeurs – Comment réconcilier travail et vie de famille : synthèse des résultats dans les pays de l’OCDE, Paris.
  • OCDE (2007), Prestations et salaires, Paris.
  • OCDE (2005), Bébés et employeurs – Comment réconcilier travail et vie de famille, vol. 4 : Canada, Finlande, Suède et Royaume-Uni, Paris.
  • OCDE (2004), Bébés et employeurs – Comment réconcilier travail et vie de famille, vol. 3 : Nouvelle- Zélande, Portugal et Suisse, Paris.
  • OCDE (2003), Bébés et employeurs – Comment réconcilier travail et vie de famille, vol. 2 : Autriche, Irlande et Japon, Paris.
  • OCDE (2002), Bébés et employeurs – Comment réconcilier travail et vie de famille, vol. 1 : Australie, Danemark et Pays-Bas, Paris.
©L’Observateur de l’OCDE n° 264/265, décembre 2007-janvier 2008


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