Espace : Au-delà des apparences

Quelle est vraiment l’importance du spatial ? L’industrie est relativement petite, mais son importance économique et stratégique est peut-être aussi vaste que l’espace lui-même.
Voici 50 ans, le lancement du premier satellite de l’Histoire par la Russie, le 4 octobre 1957, a suscité l’admiration du monde entier mais aussi une certaine appréhension. Dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, au plus fort de la guerre froide, on comprend l’inquiétude des Européens de l’Ouest à l’idée que des Spoutniks soviétiques survolent leur territoire. Comme le soulignait le journal Le Monde dans son édition du 6 octobre 1957, Spoutnik-1 avait été lancé sans avertissement préalable et, malgré la distance relativement importante qui le séparait de la Terre, un satellite spatial n’est jamais vraiment très loin. Cependant l’article appelait au calme, faisant valoir que l’exploit méritait l’admiration de tous et qu’ « il faudrait l’extrapolation d’un romancier pessimiste pour le doter déjà d’un explosif thermonucléaire ou de l’oeil d’un espion robot ».Moins de cinq ans plus tard, la Russie plaçait le premier homme en orbite et huit ans après, l’astronaute américain Neil Armstrong devenait le premier homme à marcher sur la lune. Depuis, plusieurs pays dont la France, le Japon et le Royaume-Uni ont participé à des vols orbitaux à bord d’engins russes ou américains, mais aucun autre pays que la Russie et les États-Unis n’avait lancé son propre vol habité jusqu’à ce que la Chine le fasse en 2003. Mais il ne faut pas pour autant en conclure à un manque d’intérêt pour l’espace. Bien au contraire, l’espace est une activité stratégique en plein essor. Outre la Russie, les États-Unis et l’Europe, et plus récemment le Japon, la Chine et l’Inde, on observe un vif intérêt de la Corée, de la Turquie et du Nigeria. Plusieurs pays participent à des satellites actuellement en orbite, qui transportent du matériel scientifique, de radiodiffusion et d’observation. Par ailleurs, quelques riches touristes de l’espace ont fait leur apparition.D’où vient cet intérêt pour l’espace ? Est-ce la recherche de nouvelles ressources et richesses, ou un instinct qui pousse l’homme à explorer les frontières les plus reculées ? Les deux à la fois, d’après un nouveau rapport intitulé Regards sur l’économie du spatial.Ce qui fascine surtout, ce sont les formidables perspectives offertes par les technologies spatiales elles-mêmes, que ce soit pour la diffusion de l’information, la radiodiffusion, la surveillance de la Terre, ou encore pour l’acquisition de compétences et de savoir-faire. L’espace est de plus déjà en train de devenir une dimension essentielle de l’économie mondiale. Les activités spatiales ont atteint un tel degré de maturité que de nombreuses applications sont désormais totalement intégrées à la vie quotidienne des citoyens : télécommunications, guichets bancaires automatiques, météorologie, marchés boursiers, transports, logistique, etc. Dans ce contexte, les nouveaux systèmes et l’innovation sont de plus en plus façonnés par les exigences de l’utilisateur final, qui n’a souvent aucun lien direct avec la communauté spatiale. C’est ainsi que se développe une nouvelle vision utilitariste de l’activité spatiale.Bien que les applications de la recherche spatiale gagnent en importance dans la vie quotidienne, l’industrie spatiale elle-même est relativement petite en comparaison d’autres secteurs. Toutefois, son dynamisme en termes d’innovation et de R-D et sa portée stratégique lui donnent une importance dépassant sa taille. La constellation de satellites de télécommunications, de synchronisation horaire, et de géopositionnement est le fruit de décennies de recherche et de développement civils et militaires, et elle n’aurait jamais pu voir le jour sans une infrastructure terrestre efficace. De la fabrication aux satellites-relais, l’espace et la Terre sont intimement liés par un même réseau d’infrastructures. Autrement dit, si les décideurs ont des ambitions spatiales sérieuses, ils doivent aussi s’intéresser à la recherche-développement. Selon Regards sur l’économie du spatial, le budget spatial public total de la zone OCDE était d’environ 45 milliards de dollars en 2005, et il augmente : le budget des États-Unis pour 2006 était cinq fois plus important que celui de 2001 et représentait 81 % du total. En Europe, la France, l’Italie et l’Allemagne représentent les trois quarts du budget spatial européen, soit quelque 6 milliards d’euros en 2005. La Chine arrive ensuite au troisième rang avec un budget estimé à 1,5 milliard. Le budget de la Russie (647 millions), vient après celui de l’Inde, qui est de 714 millions de dollars en PPA.De fait, la R-D utilise une grande partie des budgets publics : ses crédits budgétaires publics ont atteint 16,4 milliards de dollars en 2004. La part des États-Unis était de quelque 10,6 milliards, tandis que celle de pays non membres du G7, comme les Pays-Bas et l’Espagne, égalait celle du Royaume-Uni, par exemple. Toute cette activité de R-D fait du spatial un secteur qui emploie beaucoup de maind’oeuvre, bien qu’il ne soit pas un très gros employeur en termes absolus : moins de 30 000 personnes pour le secteur manufacturier européen en 2006, contre environ deux fois plus pour les États-Unis, soit environ 0,5 % de l’emploi manufacturier total dans ce pays.Tous ces investissements en matière grise, en technologie et en déploiement d’infrastructures spatiales sont-ils rentables ? Cela dépend. D’abord, les satellites sont des actifs qui ont une valeur stratégique et économique. On en compte environ 940 actuellement en orbite, dont les deux tiers sont utilisés pour les communications. Leur valeur de remplacement se situe entre 170 et 230 milliards de dollars ; la valeur des satellites d’observation de la Terre lancés en 2006 uniquement – considérée comme une année chargée – a été d’au moins 3,2 milliards de dollars.Ces activités ont plusieurs conséquences directes pour l’action des pouvoirs publics, notamment en ce qui concerne la façon de gérer le trafic orbital et les débris lorsque les satellites arrivent à la fin de leur durée de vie, relativement courte. Plus de 10 000 objets, notamment des étages de lanceurs, des engins d’essai et des sondes ont été envoyés dans l’espace depuis Spoutnik-1 en 1957. Et cela continuera à augmenter à mesure que des nouveaux acteurs du secteur spatial lanceront de nouveaux satellites, profitant souvent de la disponibilité d’engins plus petits et abordables – à peine 20 millions de dollars, tandis que les satellites occidentaux standard peuvent coûter entre 200 et 400 millions.Cependant, au-delà de la valeur des actifs, les recettes des industries spatiales n’ont pas été « astronomiques » ces derniers temps, en raison de coûts élevés et d’une concurrence féroce à la marge. Les recettes mondiales de l’industrie des satellites, par exemple, ont été d’environ 35 milliards de dollars en 2005. Les secteurs lancement et satellites n’ont pas affiché une bonne tenue, et c’est dans la fabrication d’équipements au sol que la productivité a été la plus forte.Les recettes ont été élevées dans les télécommunications, surtout dans la radiodiffusion où elles ont atteint quelque 49 milliards de dollars en 2006. Les résultats n’ont pas été aussi bons pour les autres services liés à l’espace, en particulier l’observation de la Terre.Un autre aspect concerne le commerce international des produits spatiaux, dont 90 % des exportations sont attribuables aux pays du G7. Il n’est guère aisé de brosser un tableau complet de la situation, étant donné que de nombreux composants des systèmes spatiaux sont considérés comme sensibles, par exemple les technologies relatives aux missiles, et que leur exportation est interdite ou strictement réglementée. Nous savons toutefois que les exportations étaient en 2004 évaluées à 3,7 milliards de dollars et constituées majoritairement (pour 2,4 milliards) de ballons, dirigeables et autres engins, et pour 1,3 milliard de satellites et véhicules de lancement suborbitaux. Il apparaît également évident que les exportations ont chuté depuis 1998, ce qui traduit la situation globale du secteur ces dernières années.Malgré tout, on constate les signes d’un regain d’intérêt pour l’espace, y compris au plus haut niveau politique. Les pays ont tendance à développer leurs programmes spatiaux dans leur propre intérêt stratégique et économique, ou pour des considérations de prestige, mais en ce début de XXIème siècle, les efforts spatiaux nationaux sont de plus en plus coordonnés au plan international. Le coût élevé en est l’une des raisons, qui s’ajoute à la nécessité d’éviter le double emploi. La demande croissante de données couvrant plusieurs pays et populations, par exemple en météorologie et pour les observations concernant la sécurité, est un autre facteur.L’investissement spatial est tributaire de partenariats entre les secteurs public et privé. Les pouvoirs publics fixent les paramètres et passent les commandes tandis que les entreprises investissent dans tous les éléments nécessaires, des lanceurs aux composants technologiques. Elles sont le fer de lance de l’innovation.La fusion des technologies de l’information, des nanotechnologies et de la puissance de calcul joue un rôle déterminant dans le regain d’intérêt pour l’activité spatiale. Elle offre de nouvelles opportunités et la perspective d’une prochaine génération d’équipements spatiaux plus abordables et accessibles. La voiture de l’espace relève toujours de la science-fiction, mais cette vague d’intérêt de la part de nouveaux acteurs stimule la concurrence et ouvre de nouvelles perspectives pour le secteur. En définitive, l’espace, c’est aussi la science et l’exploration, que ce soit pour obtenir des images spatiales à l’aide du télescope Hubble, poser des engins spatiaux à la surface de Titan, la lune de Saturne, ou sur des astéroïdes, comme le satellite NEAR (Near Earth Asteroid Rendezvous) sur Eros, ou encore envoyer des sondes vers Pluton et Jupiter. L’objectif de la plupart des agences spatiales est le savoir lui-même. Les scientifiques et le public sont animés par l’ardent désir de comprendre notre planète, l’univers, l’évolution de la vie et les conditions de sa perpétuation.L’attrait de l’humanité pour l’exploration spatiale et le progrès scientifique, qui a caractérisé l’ère des missions exploratoires inaugurée par Spoutnik-1 voici 40 ans, n’est pas près de faiblir. Mais la réflexion et les budgets seront également façonnés, au cours des prochaines années, par l’impératif économique, plus trivial, de fournir et gérer des moyens spatiaux efficaces. Soutenu par des mesures appropriées, le secteur spatial demeure promis à un avenir radieux. RJCRéférencesOCDE (à paraître), Regards sur l’économie du spatial, Paris.OCDE (2005), L’espace à l’horizon 2030 : Relever les défis de la société de demain, Paris.OCDE (2003), L’espace à l’horizon 2030 : quel avenir pour les applications spatiales ?, Paris.« Les Russes lancent Spoutnik-1 », Le Monde, 6-7 octobre 1957, rubrique « Il y a 50 ans dans Le Monde, 6 octobre 2007.Voir www.oecd.org/futures/spacePour plus d’informations, contacter Claire.Jolly/En 2002, un projet du Programme de l’OCDE sur l’avenir (IFP) a été lancé pour explorer le poids économique des technologies spatiales. Quelque 25 organisations, issues du secteur public ou privé, y ont participé, utilisant une large approche socio-économique pour identifier les tendances, les politiques, etc. Depuis, l’OCDE a pris en compte la demande de données plus accessibles et de meilleure qualité issues de plusieurs agences gouvernementales et acteurs industriels. Elle a ainsi lancé en février 2006 le Forum mondial de l’économie de l’espace. La toute première étude statistique de l’OCDE sur l’économie émergente de l’espace, intitulée Regards sur l’économie du spatial et publiée en 2007, est le fruit de cette collaboration.©L’Observateur de l’OCDE n°263, octobre 2007


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