Développement durable et gouvernance

C’est par la persuasion, et non par de grands discours, qu’on pourra inverser le processus de dégradation de notre planète.
L’expression “développement durable” remonte à la Conférence des Nations unies sur l’environnement qui s’est tenue en 1972. Comme l’a si bien résumé un de mes amis : “Nous devrions vivre sur la terre comme si nous avions l’intention de nous y installer pour de bon, et pas simplement d’y passer le week-end.La plupart des gouvernements -- les bons, les moins bons et même les pires d’entre eux -- ont aujourd’hui un ministère et un ministre de l’Environnement. Cependant, le développement durable exige plus qu’un ministère, un ministre et des livres blancs. Il a besoin d’une mosaïque d’institutions, de politiques et de valeurs : en un mot, il a besoin d’une bonne gestion des affaires publiques qui crée un “écosystème politique” à même de préserver l’écosystème naturel.Répression politique, guerre, corruption et gestion économique déplorable : loin d’être l’apanage des pays en développement, les fléaux qui s’abattent sur l’environnement et le bien-être des générations actuelles et futures sont les mêmes dans le monde entier. Comme le rappelle si justement Amartya Sen, il n’y a pas de famine dans les sociétés ouvertes et indépendantes, et il est rare que les dictatures respectent la nature.Les systèmes démocratiques, même sous leur forme la plus achevée, donnent-ils pour autant naissance à des gouvernements capables de prendre des décisions impopulaires, pour le bien -- par définition invérifiable -- des générations futures ? À mon sens, les gouvernements ouverts et responsables sont par nature les mieux à même de s’assurer la légitimité populaire nécessaire pour prendre des décisions difficiles, et ce sont aussi sont les moins enclins à se laisser corrompre. C’est donc la démocratie qui permet le mieux d’intégrer les coûts environnementaux dans les décisions politiques et économiques.Pourtant, même en démocratie, les dirigeants qui épousent la cause de l’écologie semblent parfois irrémédiablement écrasés par le poids de l’opinion dominante ou d’un puissant groupe de pression privé. Mais qui dit démocratie libérale ne dit pas seulement élections, et l’enjeu va bien au-delà des bulletins de vote. Une véritable démocratie libérale exige un équilibre de pouvoirs et de contre-pouvoirs et la coexistence de valeurs qui ne s’excluent pas les unes les autres, faute de quoi elle ne peut s’épanouir dans l’intérêt de tous les citoyens, et se contente de servir l’intérêt du plus grand nombre.Une partie de la trame de cette démocratie libérale est constituée de ce qu’on appelle aujourd’hui la “société civile” (c’est-à-dire des groupes et organismes indépendants, qui vont des organisations professionnelles aux ONG, en passant par les mouvements religieux). Le rôle et l’influence de la société civile se sont massivement développés, au rythme même où diminuait le rôle des gouvernements issus des urnes. La société civile (les ONG) est en mesure de prendre le relais des gouvernements élus démocratiquement lorsque ces derniers échouent. Ce qui nous amène à penser qu’une place bien plus grande devrait lui être accordée si nous voulons instaurer un développement durable.Cela présente toutefois certains risques. Partout dans le monde, on voit vaciller les grandes organisations politiques sur lesquelles se sont toujours appuyés les gouvernements démocratiques. Les partis politiques pourraient dès lors se retrouver à la merci de ceux qui agitent des grandes idées ou de groupes d’intérêt aux ambitions bien précises. La capacité des mécanismes politiques traditionnels à instituer des gouvernements raisonnables et attentifs aux besoins de tous semble remise en cause, à l’heure même où ces derniers doivent faire face à la montée en puissance des entreprises multinationales.Les gouvernements et les entreprises multinationales ont bien compris qu’il fallait transcender les souverainetés nationales dans certains domaines où l’économie, les préoccupations environnementales et la technologie ont balayé les frontières. Les organisations internationales -- qu’elles soient régionales ou mondiales -- ont été créées pour tenter de gérer les conséquences de la mondialisation. Mais elles ont du mal à obtenir de l’opinion publique la confiance qui leur assurerait la légitimité dont elles ont besoin. Et il leur manque encore l’adhésion que les citoyens leur accorderaient s’ils sentaient qu’on les associe aux prises de décisions et qu’on leur rend des comptes.De nombreuses ONG se sont engouffrées dans cette brèche ; leurs activités sont à bien des égards admirables et elles attestent de la progression du pluralisme à l’échelle mondiale. Dans de nombreux pays en développement, les ONG sont plus démocratiques que les gouvernements. Ce n’est pas le cas dans les riches pays de l’hémisphère Nord, où trop souvent des causes justes sont défendues dans des conditions faisant planer une menace plus grave que la toute-puissance de la majorité, à savoir le règne des minorités.Comment propager les bienfaits du dynamisme des échanges en aidant les laissés-pour-compte (pays ou minorités) d’une expansion des flux commerciaux qui profite au plus grand nombre ? Voilà la question à laquelle nous devons répondre. Mais il est peu probable que nous y parvenions si, dans les pays développés, le débat devient la chasse gardée d’une minorité non démocratique, aussi bien intentionnée soit-elle. La bonne gestion des affaires publiques ne signifie pas que la minorité ait toujours raison.Pour relever ce défi, les gouvernements démocratiques doivent encourager les ONG à prendre davantage de responsabilités dans ce débat. Quant aux partis politiques, il leur incombe de mettre en place des structures permettant aux groupes représentant les intérêts des citoyens de participer pleinement à leurs débats internes. Les gouvernements et les organisations internationales doivent ouvrir plus largement la réflexion sur l’action des pouvoirs publics et mettre à profit les compétences de minorités éclairées, dans le cadre d’un processus dont l’issue sera en dernier ressort déterminée par la majorité. Ils doivent également associer beaucoup plus étroitement les ONG à la fourniture de services, et ne pas les cantonner à la discussion politique.Pour que le débat sur le développement durable soit aussi constructif que possible, et pour qu’il débouche sur des résultats propres à recueillir à la fois le consentement de la majorité et l’assentiment des minorités, les démocraties riches, pluralistes et développées doivent admettre qu’elles aussi ont beaucoup à apprendre en matière de gouvernance.Ces réorientations structurelles et politiques passent par une réaffirmation de l’esprit démocratique, par la prise de conscience que la démocratie se nourrit de dialogue, par des efforts constants pour convaincre et emporter l’adhésion, et par la conviction que l’homme moyen vaut bien mieux que la moyenne, comme l’a si bien dit Adlai Stevenson. Nous avons traversé une période où la vie politique fonctionnait selon les principes du “star system”, et où même les plus charismatiques des dirigeants peinaient à faire coïncider promesses et solutions, quel que soit le nombre de mandats électoraux qu’ils aient reçu. Évidemment, les dirigeants peuvent faire légèrement évoluer les choses dans un sens ou dans un autre, pour le meilleur ou le pire. Mais, à mon sens, il faut que la vanité humaine s’efface durablement devant un mode de gouvernement reposant sur l’idée que la persuasion vaut mieux que les grands discours. Seule la raison peut nous aider à réaliser la somme des petites choses qui, seule, saura inverser le processus de dégradation de notre monde, de l’environnement et de nos idéaux spirituels.Je ne suis pas le premier à lancer cet appel. Lao-Tseu, philosophe chinois gardien des archives impériales, écrivait déjà six siècles avant Jésus-Christ :"Le meilleur chefest celui dont on ressent à peine l'existence,il est déjà moins bon si on lui obéit et si on l'acclame,pire encore s'il est méprisé.Mais d'un bon chef parlant peu,sa tâche accomplie, son but atteint,le peuple dit : Nous avons fait cela nous-mêmes..."On ne saurait mieux dire. Et ce que le peuple aura fait, si la fortune nous sourit, c’est insuffler une nouvelle vigueur à la démocratie pour sauver notre monde.* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *Extrait résumé de l’allocution prononcée par Chris Patten dans le cadre des Reith Lectures” de la BBC.


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