Les promesses de l’Inde

La forte croissance économique a donné aux Indiens de nombreuses raisons de sourire, alors que le pays célébrait le 60ème anniversaire de son indépendance cette année. D’importants progrès sont cependant encore possible, qui nécessiteraient des évolutions.
«Lorsque sonnera minuit, tandis que le monde dormira, l’Inde s’éveillera à la vie et à la liberté. » C’est ainsi que le Premier ministre indien, Pandit Jawaharlal Nehru, avait salué l’accession à l’indépendance de son pays en août 1947. Il était alors difficile de deviner que, un demisiècle plus tard, la « plus grande démocratie du monde » serait également l’une de ses principales puissances économiques.          

Les trente premières années suivant l’indépendance ont été difficiles pour l’Inde, dont l’économie appauvrie n’enregistrait qu’une croissance très limitée. C’est seulement au cours des deux dernières décennies que de réels progrès ont été accomplis. Aujourd’hui, l’Inde semble nettement plus prospère et confiante, offrant l’image de sa haute technologie, de ses villes animées et de son dynamisme culturel. Reste à savoir quelle est la profondeur réelle de cette transformation.           

La réponse à cette question est en demiteinte. Certes, une fois le revenu national corrigé en fonction des différences de pouvoir d’achat entre pays, l’Inde était en 2006 la troisième économie mondiale derrière les États-Unis et la Chine, et représentait environ 7 % du PIB mondial.         

La seule taille du pays – qui compte plus d’un milliard d’habitants – constitue assurément un facteur important, mais pour les auteurs de la première Étude économique de l’OCDE sur l’Inde, publiée en octobre, la principale raison de cette nouvelle vigueur économique est claire : les réformes successives mises en oeuvre depuis le milieu des années 80 ont desserré l’emprise de l’État sur des branches d’activité entières et ouvert un nouvel espace aux forces du marché. Échanges et investissement, réglementation des marchés de capitaux, politiques industrielle et budgétaire : tous ces domaines ont connu des réformes destinées à ouvrir l’économie et accroître la production potentielle, dont le rythme de croissance annuel est estimé aujourd’hui à 8,5 %.        

Les réformes qui ont débuté pour la plupart au début des années 90 auraient certes pu être plus poussées. Par exemple, le système d’autorisations industrielles, qui a été assoupli en limitant son champ d’application à quelques secteurs seulement, tels que l’alcool, le tabac et les activités liées à la défense, aurait pu également être étendu afin de renforcer la concurrence dans les secteurs réservés aux petites entreprises. Les droits à l’importation, malgré des réductions successives, sont toujours sujets à de nombreuses dérogations et restent relativement élevés selon les critères de la région ASEAN.         

Le dynamisme de l’activité économique mondiale a indéniablement contribué à la vigueur de la croissance indienne. Mais le poids relatif de l’Inde dans le commerce international est nettement inférieur à sa part du PIB mondial. L’essentiel des gains à l’exportation ont été réalisés dans le secteur des services, notamment dans les activités liées aux technologies de l’information.       

Les principaux moteurs de la croissance sont internes. L’investissement en capital fixe s’est envolé, le stock de capital augmentant de 7,5 % par an environ selon les derniers chiffres. L’augmentation de la productivité de la maind’oeuvre a probablement été le principal facteur stimulant la demande. De fait, la croissance de la productivité a été plus rapide en Inde que dans tous les pays de l’OCDE, hormis la Corée. Ces gains de productivité traduisent desinvestissements de rationalisation et l’amélioration de la formation du capital humain.           

Deux changements d’orientation méritent également d’être relevés. D’une part, les autorités se sont attaquées à l’assainissement budgétaire, avec un objectif de déficit de 6 % du PIB pour 2008, soit un niveau suffisamment bas pour réduire la dette publique. D’autre part, la libéralisation des marchés de capitaux a été plus lente que prévue, mais les taux d’intérêt bancaires ne sont désormais plus contrôlés que dans quelques domaines, tels que les comptes d’épargne et les crédits à l’exportation, et le nombre de banques privées, y compris étrangères, a sensiblement augmenté.             

Ces réformes ont permis une forte hausse du revenu par habitant, qui a atteint 7,5 % par an ces dernières années, alors qu’elle n’était que de 1 % environ sur la période 1950-80. Cette évolution a apporté des progrès réels dans la réduction de la pauvreté : selon certaines mesures, le nombre de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté a reculé de 8 % au cours de la seule période 1999-2004 (la première baisse sur une durée de 5 ans depuis l’indépendance). Cette baisse s’explique notamment par la diminution des prix relatifs de l’alimentation et la progression de l’emploi – dont la croissance est enfin devenue plus rapide que celle de la population en 1999.          

Les avancées de l’Inde sont également visibles dans d’autres indicateurs de bien-être : le taux de mortalité infantile est passé de 77,3 ‰ en 1992 à 55,5 ‰ en 2005 ; l’approvisionnement en électricité des ménages, l’accès à l’eau potable courante et aux installations sanitaires ont augmenté, même si les résultats obtenus sont encore loin des Objectifs du millénaire pour le développement.         

Ces progrès économiques et sociaux sont très importants, même si le PIB par habitant reste limité aux environs de 3 500 USD à parité de pouvoir d’achat, soit un niveau inférieur à la moitié de celui de la Turquie et à un tiers de celui du Mexique. Les États les plus riches du pays ont bénéficié de l’essentiel de ces progrès, tandis qu’il y a eu un certain accroissement des inégalités entre zones urbaines et rurales, et que le taux de pauvreté a en fait augmenté dans certains États, comme l’Haryana et le Rajasthan.          

Les auteurs de l’Étude économique sur l’Inde sont toutefois convaincus que ce pays dispose d’un fort potentiel de hausse du niveau de productivité, qui équivaut à 75 % seulement de celui de la Chine. En outre, l’augmentation de la proportion d’actifs laisse entrevoir une hausse du PIB par habitant liée à l’évolution démographique. Un programme de réforme plus ambitieux au cours des cinq prochaines années permettrait probablement de porter le taux de croissance du PIB à plus de 9,5 %. Et si la hausse annuelle des revenus se maintenait aux alentours de 8,5 %, les revenus moyens seraient multipliés par plus de deux en dix ans.           

Dans cette optique, l’Étude économique sur l’Inde examine plusieurs pistes de réformes : assouplir la réglementation des marchés des biens et services, actuellement plus restrictive que dans la moyenne des pays des l’OCDE ; supprimer les obstacles à l’emploi, en particulier pour les grandes entreprises ; et améliorer l’efficacité du système financier, notamment en réduisant la présence de l’État dans le secteur bancaire.             

Les pouvoirs publics pourraient renforcer la croissance en éliminant les distorsions et les lacunes du système fiscal, tandis qu’une gestion budgétaire plus rigoureuse dans le cadre des relations entre les États et l’administration centrale pourrait notamment limiter les emprunts des États et améliorer les prestations de services publics dans les régions les plus pauvres.            

En effet, les infrastructures auraient besoin d’un investissement accru. La croissance du stock de capital dans les services publics, tels que l’électricité, est nettement inférieure à celle d’autres pays d’Asie en expansion rapide, et des investissements annuels supplémentaires représentant 1,7 % du PIB seraient requis pour combler cet écart. Quant au réseau routier, l’investissement devrait être porté de 0,4 % du PIB actuellement à plus de 3 % pour égaler les efforts du voisin chinois.          

Les contraintes budgétaires obligent, à juste titre, le gouvernement à se tourner vers le secteur privé pour combler ces écarts. Après tout, les entreprises privées ont déjà transformé les télécommunications de l’Inde, amélioré la productivité de ses ports maritimes, et réussi à redynamiser son marché de l’aviation.         En effet, les auteurs estiment que l’Inde bénéficierait de manière générale d’une privatisation plus poussée. Il est vrai que les dénationalisations ont été couronnées d’un certain succès au niveau des États, mais les privatisations ont eu tendance à être partielles. Elles ont permis d’améliorer la productivité et la rentabilité, mais leur effet global sur la concurrence a été négatif, les processus décisionnels des entreprises demeurant soumis à des influences politiques. À défaut de privatisation totale, l’étude propose de manière pragmatique que les entreprises du secteur public soient au moins placées sous le contrôle d’organismes de gestion moins bureaucratiques, comme c’est le cas dans les pays de l’OCDE.       

L’étude identifie plusieurs secteurs dans lesquels la concurrence pourrait être renforcée, notamment l’agriculture (où les mécanismes de contrôle des prix devraient être assouplis) et le transport routier (où les conditions d’entrée sur le marché sont beaucoup trop restrictives). La sortie du marché représente également un problème important en Inde, car les procédures de redressement prolongent de manière regrettable l’existence d’entreprises sur le déclin. Des réformes sont en préparation pour remédier à cette situation, mais les auteurs du rapport n’en encouragent pas moins le gouvernement à aligner le droit indien de la faillite sur les normes internationales.       

Le marché du travail exige également des réformes. L’emploi a progressé au cours de cinq des six dernières années, tant dans le secteur manufacturier que dans les services. Mais dans l’industrie manufacturière, la plupart des créations de postes ont eu lieu dans les secteurs d’activité les moins productifs, souvent informels. Le secteur formel de l’économie a en fait perdu 1 % environ de ses emplois par an. Cela tient notamment à un droit du travail plus strict pour les contrats réguliers que dans la plupart des pays de l’OCDE. En matière de licenciements, la législation indienne est particulièrement lourde, avec de longs délais pour obtenir des autorisations de licencier dans les usines de plus de 100 travailleurs. La législation sur la protection de l’emploi (LPE) est donc coûteuse, et conduit les grandes entreprises à investir dans la substitution du capital au travail, tout en dissuadant les petites entreprises d’accroître leur taille.             

Il est cependant possible d’aller de l’avant. Selon un nouvel indicateur élaboré par l’OCDE pour cette étude, la réforme du marché du travail est restée à la traîne, en particulier au niveau des États : dans différents domaines (lois sur les usines et les commerces, enregistrement des déclarations, contrats de travail), divers changements pouvant être introduits administrativement n’ont pas été menés à bien. La nécessité la plus urgente est de réduire le coût de l’emploi formel, et le gouvernement pourrait commencer par simplifier des dispositions anachroniques. Parallèlement, il faut rendre la LPE plus équitable en ce qui concerne le traitement réservé aux femmes, à certaines castes et aux travailleurs migrants originaires d’autres États.        

Éducation, éducation, éducation        
Alors qu’environ quatre cinquièmes de la population étaient analphabètes au début des années 50, cette proportion est tombée aujourd’hui à un tiers, dont la plupart sont des personnes âgées. Moins de 10 % des enfants de 5 à 14 ans sont analphabètes.        

Il est évidemment essentiel d’améliorer l’éducation pour renforcer les performances économiques, et à cet égard, l’Inde doit mener à bien des tâches élémentaires à tous les niveaux. Ainsi, il lui faut relever les taux de fréquentation et de réussite des élèves (quelque 7 millions d’enfants ont manqué l’école primaire en 2006). Il importe également d’améliorer la qualité de l’enseignement, notamment en remédiant à l’absentéisme des enseignants dans les petits établissements.       

Il pourrait également être utile d’élargir la place de l’enseignement privé. Un cinquième des élèves de l’enseignement primaire en zone rurale sont inscrits dans des établissements privés, dont les résultats moyens par classe sont meilleurs. Près de 60 % des établissements du secondaire sont privés ou subventionnés. Cependant, pour éviter d’accentuer les inégalités, l’extension de l’enseignement privé devrait s’accompagner d’une forme de transfert des financements publics, tel que des chèqueséducation ou des bourses pour les catégories à faible revenu.         

De telles mesures amélioreraient la situation des établissements d’enseignement secondaire, dont les taux de réussite doivent être relevés, notamment pour développer l’enseignement supérieur et assurer la compétitivité de l’Inde dans l’économie actuelle de la connaissance. Bien que l’enseignement supérieur indien compte plus de 10 millions d’étudiants, ce chiffre ne représente qu’une proportion de 13 % des jeunes de 18 à 24 ans, contre 18 % dans d’autres pays en développement. Et si près d’un dixième des personnes de 25 à 29 ans étaient diplômées en 2001, la qualité de leur formation est inégale. Le développement de l’enseignement supérieur sera coûteux, et les autorités pourraient envisager d’instaurer des droits d’inscription accompagnés de mécanismes de prêt adéquats, ainsi que de renforcer la concurrence entre les établissements publics et privés pour améliorer la qualité des formations et stimuler la R-D.           

L’étude évoque une autre possibilité : renforcer les collectivités locales urbaines pour améliorer des services locaux comme l’enseignement, et stimuler l’urbanisation en libérant les marchés immobiliers, actuellement entravés par la mauvaise qualité des registres fonciers et d’autres mécanismes hérités du passé. Des collectivités locales renforcées pourraient en outre traiter certains problèmes environnementaux, notamment les importants problèmes de pollution mortelle de l’air et de l’eau.            

Cela nous rappelle qu’à l’heure où les Indiens célèbrent l’indépendance de leur pays avec un sentiment d’intense satisfaction, leur vaste économie présente encore de nombreuses caractéristiques d’un pays en développement. Mais, comme l’indique l’Étude économique de l’OCDE sur l’Inde, cet état de fait pourrait changer grâce à des réformes adaptées. RJC        

Références       

OCDE (2007, à paraître), Études économiques de l’OCDE : Inde, Paris.      
Commander l’étude sur www.oecd.org/librairie ou consulter www.oecd.org/inde pour télécharger le résumé et la synthèse.        
Pour plus d’informations sur l’étude économique de l’Inde, contacter Richerd.Herd@oecd.org ou Sean.Dougherty@oecd.org.       

©L’Observateur de l’OCDE n°263, octobre 2007


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