Les travailleurs et la nouvelle économie

Quel rôle pour les syndicats dans la nouvelle économie mondiale ?
Les économies et les sociétés du monde entier connaissent des avancées technologiques rapides qui ont d‘ores et déjà transformé les transactions entre entreprises, généré de nouveaux modes de production et d’échanges, et donné naissance à de nouvelles formes de travail. Mais, à ce jour, la nouvelle économie n’a pas encore permis de s’attaquer aux problèmes sociaux de l’ancienne économie.
La mutation actuelle survient dans un monde dominé par de grandes inégalités. L’écart ne cesse de grandir entre « amazon.com » et l’Amazone. Loin d’atténuer les inégalités de l’économie mondiale, la mondialisation engagée depuis quelques décennies les a plutôt accrues. Alors que le revenu par habitant des cinq pays les plus riches du monde était 30 fois supérieur à celui des cinq pays les plus pauvres en 1960, le rapport était de 1 à 60 en 1990, et de 1 à 74 en 1995. L’accès généralisé au téléphone portable et à l’ordinateur ne peut pas être un vecteur de développement, du moins tant que les populations des pays pauvres n’auront pas accès à l’eau potable et à un niveau minimum d’instruction.Les inégalités continuent aussi de progresser au sein des pays industrialisés de l’OCDE ; le nombre des travailleurs vivant au-dessous du seuil de pauvreté atteint un niveau préoccupant dans beaucoup de ces pays. Aux États-Unis, le salaire moyen des PDG des 500 plus grosses sociétés figurant au palmarès du magazine Fortune était 42 fois supérieur au salaire de l’ouvrier moyen en 1980: en 1998, le rapport était de 1 à 419. Dans les pays de l’OCDE, un nombre croissant de jeunes sans emploi vivent dans des familles où personne ne travaille : ainsi coupés du monde du travail, ils se retrouvent exclus de la société. Le défi auquel nous sommes désormais confrontés est d’empêcher que cette fracture sociale croissante ne se double d’une « fracture numérique » entre ceux qui ont accès aux nouvelles technologies et les autres.Dans certains pays de l’OCDE, la progression du travail occasionnel ou itinérant a contribué à accroître le sentiment d’insécurité, et non le bien-être, d’un grand nombre de travailleurs. Un sentiment d’insécurité grandissant existe même dans les pays où la stabilité de l’emploi n’a pas été sensiblement affectée, comme l’attestent certains travaux de l’OCDE. L’accélération du changement et la pression de plus en plus forte subie dans le travail font croître le sentiment d’anxiété chez les travailleurs. Ce phénomène est indésirable en soi, mais il est également inefficient du point de vue économique : la précarité et l’inquiétude ne constituent pas la base solide dont a besoin une économie hautement performante.Une action publique efficace est nécessaire pour relever tous ces défis. D’abord et avant tout, les gouvernements doivent rétablir l’objectif du plein emploi, en s’assurant que les politiques économiques transforment bien les gains de productivité potentiels en gains sociaux et économiques réels. Il est également indispensable d’actualiser les mécanismes de régulation dans des domaines allant de la fiscalité et la protection du consommateur jusqu’à l’application de la politique de la concurrence et de la législation antitrust.En matière de réglementation du travail, il faut abandonner la notion simpliste de « flexibilité », qui voudrait que les travailleurs renoncent à toute protection sociale, à des salaires convenables ou à la sécurité de l’emploi. Pour jouir d’un avantage concurrentiel dans l’économie du savoir, il faut au contraire s’appuyer sur une forte cohésion sociale, reposant sur l’investissement consacré à l’éducation et à la formation, ainsi que sur des relations professionnelles solides, qui donnent véritablement voix au chapitre aux travailleurs et mettent à leur disposition les outils nécessaires pour influer sur le changement. En d’autres termes, les pays qui réussiront le mieux dans cette ère nouvelle sont ceux qui se doteront d’institutions capables d’équilibrer les pressions du marché – adaptation et dynamisme – avec les préoccupations sociales -- sécurité et dignité.Une priorité des gouvernements doit être d’investir dans l’éducation et la formation pour les adapter aux besoins d’économies et de sociétés en pleine mutation (donc instables), tout en poursuivant l’objectif fondamental d’accroître le niveau et la qualité de l’emploi. Cela suppose de démocratiser l’accès à l’éducation et de créer un droit universel à l’éducation permanente, de la même façon qu’un droit à la retraite a été établi dans le passé. Les syndicats font contrepoids aux forces centrifuges créées par la mondialisation et les changements technologiques. Ils ont donc un rôle crucial à jouer à la fois pour équilibrer les rapports de force induits par le processus de changement, et pour veiller à ce que les gains de productivité débouchent sur une amélioration équitable des niveaux de vie.Dans ce « meilleur des mondes » -- qui n’en est pas moins incertain – il n’y aura rien d’étonnant si de nouvelles catégories de travailleurs font appel aux syndicats pour les représenter. En 1999, pour la première fois depuis vingt ans, les syndicats du Royaume-Uni et d’Amérique du Nord affiliés au TUAC ont vu leurs effectifs augmenter. La croissance de l’emploi y est sans doute pour quelque chose, mais cela traduit aussi le souci nouveau des syndicats de mobiliser de nouvelles catégories de travailleurs. L’Union Network International (UNI), le nouveau secrétariat international destiné aux salariés de la nouvelle économie, a pris une initiative importante en novembre 1999, en organisant une journée d’action mondiale pour attirer l’attention sur la dégradation des conditions de travail dans les centres d’appels internationaux. L’UNI a prolongé cette action en lançant une campagne en faveur « des droits en ligne pour des travailleurs en ligne ». Fournir des ordinateurs et donner accès à l’Internet à faible coût est une des solutions pour lutter contre la « fracture numérique ». C’est aussi un moyen d’améliorer sensiblement la communication entre les membres des syndicats. Depuis quelques années, plusieurs syndicats de pays nordiques offrent des ordinateurs à leurs membres ; aux États-Unis, l’AFL-CIO a lancé le portail « workingfamilies.com » qui offre des ordinateurs et des accès à l’Internet à prix réduit. D’autres syndicats ont créé des sites proposant aussi bien des informations générales que des informations syndicales.Les syndicats ont également intensifié leurs efforts de négociation avec les employeurs afin de participer à la gestion du changement au sein des entreprises. Un des points-clés de ces négociations est la nécessité de former et de recycler les travailleurs de façon à donner une traduction concrète à la « formation continue ». Comme le confirment des études menées notamment par l’OCDE, l’action des syndicats tend à accroître la quantité de formations offertes par les entreprises et à répartir plus largement leur offre. Autre apport intéressant des recherches de l’OCDE : on trouve souvent des formes d’organisation du travail innovantes qui accroissent la productivité dans les entreprises disposant d’un syndicat ou d’un comité d’entreprise.Les syndicats n’ont pas seulement une mission de négociation et de promotion de la « formation continue » : ils ont également eux-mêmes un rôle à jouer en tant que formateurs. Au Royaume-Uni, un syndicat du secteur public, l’UNISON, emploie quarante chargés de formation pour offrir à ses membres la possibilité de reprendre des études jusqu’à un niveau universitaire supérieur. Les travailleurs qui ont abandonné leur scolarité et qui sont parfois réticents à l’idée de suivre une formation dans un établissement ou dans l’entreprise ne sont pas laissés pour compte : le mouvement syndical les aide à reprendre confiance et à retourner dans un environnement d’apprentissage. Ces démarches ne sont pas nouvelles :les syndicats ont joué un rôle moteur dans la fondation du mouvement pour l’éducation permanente lancé il y a un siècle dans de nombreux pays de l’OCDE. Aujourd’hui, les mutations en cours imposent d’élargir l’accès à l’éducation et à la formation permanentes. Les syndicats constituent un pilier majeur de cette ambition.Les études réalisées par l’OCDE sur l’économie du savoir et le fonctionnement de la croissance montrent que, dans différents pays de l’OCDE, les changements actuellement observés dans l’accroissement de la productivité ne peuvent plus s’expliquer comme par le passé. Elles montrent aussi qu’à travers son impact sur l’investissement la politique économique contribue de façon décisive à la croissance dans le monde, et que les niveaux de productivité sont conditionnés par les décisions prises en matière de gouvernement d’entreprise ainsi que par les caractéristiques du marché du travail. L’action des syndicats est à l’évidence une clef essentielle pour rétablir la corrélation entre croissance et progrès social. C’est seulement avec leur participation que l’on commencera à résoudre les problèmes sociaux de l’ancienne économie.* Pour visiter le plus syndicat en Grand Brétagne et pour accéder aux portails de syndicats américains, on peut passer par le site de UNISON: http://www.unison.org.uk/ et par le site Working families de l’AFL-CIO: http://www.workingfamilies.com/.


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