Nourrir la planète de demain

Programme de l'OCDE sur l'avenir

Le secteur agro-alimentaire est-il à même de répondre à une hausse sans précédent de la demande ? Explosion démographique, urbanisation rapide, pénurie d’eau et diminution des surfaces arables sont autant de facteurs à prendre en compte si l’on veut être en mesure de nourrir tous les habitants de la planète.

La pénurie alimentaire pourrait s’inscrire comme l’un des fléaux du XXIème siècle à l’instar des conflits idéologiques qui auront marqué notre siècle » : telle est l’une des conclusions des travaux de Lester Brown qui auront fait couler beaucoup d’encre. Ce scénario peut être considéré comme manifestement pessimiste, dans la mesure où le secteur agro-alimentaire semble à même de répondre à une hausse de la demande sans précédent, du moins dans les trente années à venir. Il reste tout de même qu’en cette fin de siècle, près de 830 millions de personnes sont sous-alimentées. Ce fléau, qui ne touche que certaines populations, n’est pas le signe d’une pénurie agricole ou d’un renchérissement excessif des prix mais plutôt celui d’une insuffisance de pouvoir d’achat dans certaines régions de l’Afrique sub-saharienne et de l’Asie. Si le XXIème siècle ne s’annonce pas comme celui de la pénurie alimentaire, il n’en demeure pas moins que cette question sera de plus en plus mal vécue. Il est vrai que sur de très longues périodes – siècle ou millénaire – les incertitudes et les ruptures qui affectent l’alimentation humaine sont liées à divers facteurs : sécheresses, cataclysmes (fleuves en crues, ouragans, raz de marée, éruptions volcaniques), mais aussi guerres ou révolutions. Ces événements sont difficiles, voire souvent impossibles à prévoir. En revanche, l’un des changements majeurs qui affectera inéluctablement l’horizon des trente ou cinquante prochaines années résulte du quasi-doublement de la population.

Concrètement, cela signifie qu’il faudra une croissance de l’offre bien plus élevée – un doublement de production dès 2025 – pour permettre une élévation du niveau moyen de la consommation par habitant dans les pays les moins riches. D’autant que, d’ici là, près de 95 % de la croissance démographique concernera ces pays. Or, c’est essentiellement dans les pays de l’OCDE que les excédents de productions alimentaires se trouvent aujourd’hui concentrés. Selon une étude de la FAO, en 2010, les pays de l’OCDE produiront 723 kg de céréales par habitant (un peu plus d’un milliard de tonnes) contre seulement 230 kg par habitant (1,3 milliard) dans les pays non-OCDE. Ces derniers seront contraints d’importer près de 162 millions de tonnes de céréales en provenance des pays de la zone OCDE. Mais encore faut-il qu’ils puissent disposer des moyens financiers pour acquérir les produits alimentaires sur le marché mondial.

Autre tendance lourde, en 2025, près de 60 % de la population mondiale, soit 5,2 milliards d’habitants, vivront dans les villes et les agglomérations. Sur le plan alimentaire, cela exige des structures de production, de logistique et de distribution qui soient compatibles avec les marchés urbains. D’autant que, pour l’instant, l’urbanisation et les infrastructures des pays hors zone OCDE semblent « imiter » le modèle des villes des pays de l’OCDE dont le type d’habitat requiert une chaîne logistique complexe et coûteuse et une forte dépendance énergétique (conditionnement, transport, conservation, déchets, etc.).

L’évolution de l’aspect qualitatif des aliments aura également des répercussions importantes. Les problèmes d’obésité risquent de s’accentuer dans les pays développés, tandis que dans les pays en développement, la sous-alimentation et les carences diverses liées à la malnutrition persisteront. Les études de l’OMS montrent que, si les problèmes de carences alimentaires devraient s’amoindrir, elles n’en resteront pas moins importantes. Le nombre de personnes souffrant de carences en fer, par exemple, ne diminuera que de 3,5 à 2,7 milliards entre 1995 et 2025.

Par ailleurs, l’élévation du niveau de vie dans certains pays de la zone non-OCDE devrait se traduire par une alimentation plus riche en protéines ce qui ne manquera pas de se répercuter sur la demande de consommation de viande. En Chine par exemple, la consommation de viande est déjà passée de 20 à 38 kg par habitant entre 1986-88 et 1993-95. Et lorsque la consommation de viande augmente, celle de céréales augmente aussi, mais dans des proportions bien plus importantes : en moyenne, la production de 1 kg de volaille, de porc et de bœuf, nécessite respectivement 2 kg, 4 kg et 7 kg de céréales.

Si l’on prend pour hypothèse un scénario relativement plausible soutenu par les travaux de nombreuses organisations internationales – OCDE, FAO ou Banque mondiale –, la croissance de l’offre à l’horizon 2010-2020 sera supérieure à celle de la demande. Les projections de la FAO jusqu’à 2010 prévoient notamment une croissance annuelle de la production de 1,8 %. Cette évolution est moins rapide que celle observée durant les années 1980, mais elle suffit pour faire face à la demande.

Il reste que dans les pays non-OCDE, la croissance de la production agricole ne suffira pas à garantir l’autosuffisance alimentaire. Aussi, leur faudra-t-il augmenter le niveau de leur production et améliorer les rendements : les surfaces cultivées pourraient être augmentées de 130 millions d’hectares et la quantité d’engrais utilisée pourrait doubler, passant de 62 kg/ha en 1995 à 110 kg/ha en 2010. A plus long terme, c’est-à-dire à l’horizon 2020, et en tenant compte du fait que la tendance des prix des produits alimentaires de base serait à la baisse, les importations de céréales pourraient atteindre les 220 millions de tonnes et celles de viande, 12 millions de tonnes, soit vingt fois plus que leur niveau de 1995.

Mais la validité de ce scénario repose sur d’autres facteurs, tels que la disponibilité des terres par exemple. L’urbanisation croissante entraîne – et continuera d’entraîner – une diminution des surfaces arables (de l’ordre de 15 %). Cela implique qu’à l’échelle de la planète, les surfaces cultivées passeraient de 1,5 milliard d’hectares en 1999 à environ 1,3 milliard en 2025. Par conséquent, les rendements devront augmenter de manière significative si l’on veut satisfaire la demande. Il faudra aussi puiser dans les réserves de terres non cultivées au risque de poursuivre le déboisement. D’un point de vue régional, l’Europe et les États-Unis semblent avoir opté pour un gel des terres. Quant aux pays asiatiques, ils ont pratiquement exclu la possibilité de mise en culture de nouvelles terres arables. En fait, les principaux potentiels d’accroissement se trouvent en Afrique sub-saharienne et en Amérique latine.

En tenant compte du fait que toutes les terres disponibles ne sont pas de qualité égale, il faudrait envisager une combinaison de nouvelles mises en culture et de rendements croissants qui permettraient d’augmenter la production de céréales de 20 % d’ici à 2010. Mais encore faut-il qu’un autre facteur de production, l’eau, ne devienne pas non plus une ressource critique (voir article sur les craintes de pénurie d’eau, page 45). Une meilleure utilisation de l’eau passerait par un ajustement par les prix – qui refléteraient les coûts – car cela inciterait les agriculteurs à plus de parcimonie tout en favorisant l’amélioration des techniques d’irrigation ou d’aspersion et en encourageant le recours à la plantation de variétés qui nécessitent moins d’eau – le sorgho au lieu du maïs par exemple – ou qui soient plus résistantes aux sécheresses.

L’agriculture du futur

Un autre facteur à prendre en compte, tout aussi incontournable pour l’agriculture que pour les autres secteurs, est le progrès technique. Il faudrait viser une combinaison plus efficace des facteurs de production. Grâce aux progrès de la R-D, l’agriculture de « précision » de demain pourra s’appuyer sur des semences nouvelles, voire génétiquement modifiées, à la fois plus résistantes et plus productives. L’agriculture de demain pourra également recourir à des techniques de culture plus scientifiques : choix du moment optimum pour planter ou encore combinaison optimale des facteurs (engrais, eau et composition du sol). Elle pourra aussi compter sur des moyens sophistiqués de surveillance par satellite tels que les prévisions météorologiques, la surveillance des risques de sécheresse ou du degré de maturité des cultures. Mais tout cela ne sera possible que si les agriculteurs sont suffisamment compétents pour maîtriser toutes ces techniques. La formation continue, une bonne connaissance de l’informatique et l’accès aux différents moyens de télécommunications sont aussi importants que les résultats de la recherche scientifique ou la disponibilité des terres et de l’eau.

Les pouvoirs publics et le marché

Pour toutes ces questions, les politiques gouvernementales sont déterminantes, mais dans quelle mesure le marché a-t-il un rôle à jouer ? Prenons le cas de la constitution de stocks de précaution. Il s’agit là d’une solution relativement coûteuse au problème des fluctuations de récolte. De même la constitution de stocks régulateurs s’avère une solution très lourde au regard des fluctuations de prix. Dès lors, la globalisation du marché semble être la meilleure façon de « lisser » les fluctuations dans le temps et dans l’espace : dans le temps, car les stocks-tampons destinés à faire face aux aléas peuvent être réduits au strict minimum, et dans l’espace, car les surplus d’une zone géographique peuvent compenser les pénuries d’une autre zone, du moins jusqu’à un certain point. De plus, si le besoin s’en fait sentir, des capacités de production supplémentaire peuvent être mises en œuvre dans les pays de l’OCDE – États-Unis, Canada, France, Australie – ou dans d’autres pays non membres tels que l’Argentine. Il existe cependant un préa- lable à ce processus, c’est la disparition de l’utilisation de l’arme alimentaire dans le concert des nations. En quelque sorte, il faut que la « sécurité » des approvisionnements alimentaires soit garantie. Le recours à l’embargo alimentaire compromet, en effet, le rôle du marché mondial comme régulateur et facteur d’équilibre entre l’offre et la demande.

Mis à part ce type exceptionnel de perturbation des marchés, les politiques publiques ont souvent joué un rôle important par des interventions sur le marché via les contrôles instaurés sur les prix ou les subventions et les barrières douanières tarifaires ou non-tarifaires. Là encore, les tendances sont au démantèlement progressif de ce type de mécanismes. L’intervention des politiques publiques restera toutefois nécessaire pour faire face à de nouveaux risques et à de nouveaux besoins. La santé publique exige, par exemple, que de nouvelles dispositions soient prises pour protéger l’environnement et la qualité sanitaire des produits alimentaires mis sur le marché.

Évolution de la répartition géographique

Néanmoins, le rôle du marché dans le secteur agro-alimentaire devrait s’accentuer. Le fait que les marchés se globalisent renforce la baisse tendancielle des prix à long terme, même si certaines inconnues subsistent quant aux risques de volatilité des prix. L’évolution de la répartition géographique est, elle aussi, primordiale. Il est très probable de la Chine absorbera entre 20 et 50% des importations de céréales dans une dizaine d’années. En sens inverse, l’Ukraine, par exemple, pourrait bien redevenir une région fortement exportatrice de blé. S’il reste difficile de prévoir la portée de telles évolutions, celles-ci ne manqueront pas de modifier les conditions de l’offre et de la demande sur le marché mondial. De même, le niveau de la croissance mondiale ou régionale du PNB doit également être pris en compte. Globalement, les études actuelles vont dans le sens d’une baisse des prix à long terme vers 2020-2025. Certes, cette baisse tendancielle pourrait se ralentir au cas où l’on assisterait à une forte croissance du commerce international, mais cela n’entraînerait pas pour autant une hausse des prix.

En fin de compte, le secteur agro-alimentaire a les ressorts nécessaires pour faire face à une hausse sans précédent de la demande alimentaire. Les gains de productivité rendus possibles par les progrès technologiques, une meilleure diffusion des techniques et un accès plus facile aux entrants, permettent de relever ce défi. Une meilleure répartition des fruits de la prospérité économique et un meilleur fonctionnement des marchés sont indispensables pour lutter contre la faim dans le monde.

En même temps, les pays qui font face à un niveau élevé de pauvreté et à une forte dépendance à l’égard de l’agriculture devront probablement adopter des politiques de développement du secteur agricole qui favoriseront à la fois le niveau de production et le revenu. Ceux qui ne pourront pas réorienter leurs cultures et mieux s’adapter aux contraintes du sol ou de l’approvisionnement en eau devront engager leur politique de développement vers d’autres secteurs économiques pour pouvoir créer la richesse suffisante afin de financer les importations de produits alimentaires. Quant aux pays de l’OCDE, cette perspective suppose qu’ils maintiennent leurs marchés ouverts aux importations agricoles et non-agricoles du reste du monde. Ce sont là des conditions indispensables si l’on souhaite éradiquer la malnutrition et diminuer les risques de famine dans les années à venir.

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 217-218, été 1999




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