Economie espagnole: l’embellie peut-elle durer ?

C’est un fait, les performances économiques de l’Espagne sont remarquables. Le pays reste cependant confronté à des difficultés sérieuses.
Département des affaires économiques
« ¡España va bien ! » n’a cessé de répéter José Maria Aznar, reconduit à la tête du gouvernement espagnol après la victoire sans appel qu’a remportée son parti de centre-droit aux élections générales de mars. Depuis le milieu des années 90, l’économie espagnole fait preuve de dynamisme. Le gouvernement doit néanmoins régler certains problèmes délicats. Le pays enregistre encore le taux de chômage le plus élevé de l’OCDE, à près de 16%, et l’inflation est repartie à la hausse en 1999. De surcroît, les finances publiques sont soumises à des pressions structurelles, notamment du fait des retraites.
Il reste que la croissance s’est accélérée pour atteindre 3,7 % en 1999, taux nettement supérieur à celui de ses partenaires de l’Union européenne (2,1 %) et de l’OCDE (2,8 %). Cette accélération a eu pour conséquence une hausse significative de l’emploi, 1,4 million de postes de travail ayant été créés sur la période 1996-99, soit près du quart de l’amélioration de l’emploi au niveau de l’Union européenne. L’Espagne a aussi sensiblement renforcé sa position extérieure, en gagnant d’importantes parts de marché à l’exportation. Et d’après les estimations officielles, le déficit budgétaire a été ramené à 1,1 % du PIB en 1999, contre 6,9 % 1995.Plusieurs facteurs ont contribué à ce succès. En premier lieu, viennent les efforts budgétaire et monétaire déployés pour satisfaire les critères de Maastricht qui ont permis à l’Espagne d’adhérer à la zone euro dès son lancement en janvier 1999. Cette participation a renforcé la confiance des consommateurs et des investisseurs nationaux et étrangers. Cela est allé de pair avec une forte baisse des taux d’intérêt, baisse qui a exercé une incidence directe sur les coûts de financement des entreprises et des ménages. Ceux-ci avaient déjà bénéficié d’une importante réforme fiscale ainsi que d’une déréglementation sur les marchés du travail et des produits.La réforme du marché du travail de 1997 a été le fruit d’un consensus remarquable entre syndicats et patronats. Avec un taux de chômage de 22 % en 1996 et des coûts de licenciement si élevés que plus d’un tiers des contrats étaient à durée déterminée, l’Espagne battait des records peu enviables. Une telle situation ne favorisait pas la formation du capital humain et sapait la confiance des ménages.Il a donc fallu définir un nouveau contrat de travail, avec des coûts de licenciement plus faibles et des réductions importantes de cotisations sociales. Cela a permis l’insertion sur le marché du travail de larges groupes de population fortement touchés par le chômage (jeunes, femmes, chômeurs de longue durée). Ainsi, après avoir atteint plus de 42 % en 1996, le taux de chômage des jeunes est passé sous la barre des 30 % en 1999. D’autre part, la réforme de l’impôt sur les revenus de 1998 a renforcé l’incitation à travailler, le taux marginal maximum ayant été abaissé de 56 à 48 %, et le taux minimum de 20 à 18 %.Les entreprises, quant à elles, ont bénéficié d’un environnement plus favorable. Elles ont amélioré leurs résultats et renforcé leurs positions à la fois sur le marché intérieur et les marchés étrangers. La réforme de l’impôt sur les bénéfices des sociétés de 1995 prévoyait notamment la suppression de la double imposition des bénéfices, ce qui a encouragé l’internationalisation des entreprises espagnoles. Les flux d’investissement direct à l’étranger ont été multipliés par plus de 10 entre 1995 et 1999. En 1999, l’Espagne a été le premier investisseur étranger en Amérique latine.Des entreprises comme Telefónica, Repsol (pétrole), Endesa (électricité), Iberia ou Banco Santander Central Hispano y sont devenues des acteurs dominants. Par ailleurs, de nombreuses entreprises de confection, comme Zara (l’un des premiers groupes mondiaux), Mango ou Springfield, ont enregistré de remarquables performances à l’exportation. Elles ont su se démarquer en misant sur la qualité et non pas uniquement sur des faibles coûts de production. Dans certains secteurs-clé tels que les télécommunications, la concurrence a entraîné d’importantes baisses de prix et une plus grande qualité et diversité des services offerts.Parallèlement, les infrastructures ont été modernisées, contribuant à ce nouveau dynamisme de l’économie espagnole : lignes de train à grande vitesse (Madrid-Séville, et bientôt Madrid-Barcelone avec un prolongement prévu vers la frontière française), extension du réseau autoroutier et des capacités aéroportuaires. Autant de bonnes nouvelles pour l’industrie du tourisme espagnole. Rappelons que l’Espagne est la deuxième destination touristique au monde, après la France et devant les États-Unis. Et les touristes ne viennent pas uniquement pour les plages certes ensoleillées, mais bondées. Une vaste campagne de promotion du tourisme culturel a permis d’augmenter le nombre des visiteurs en dehors de périodes estivales et des zones côtières. Ces efforts ont porté leurs fruits. Depuis quelques années, c’est au printemps et en automne que le nombre de touristes augmente le plus rapidement, notamment à Séville, Barcelone ou encore à Bilbao où se trouve le nouveau musée Guggenheim.L’Espagne attire aussi davantage d’investisseurs étrangers, comme le montre la vigueur des flux d’investissements étrangers : près de 2 % du PIB en 1998 et 1999, contre 1,2 % en 1995. Ils concernent souvent des secteurs hautement concurrentiels où la qualité et la valeur ajoutée sont essentielles, comme le secteur des composants automobiles (Renault, Mercedes Benz, Daewoo).Mais, comme dans tous les cas de grandes réussites économiques, le tableau comporte certaines zones d’ombre. Les résultats récents en matière d’inflation en sont une. Après avoir atteint un niveau historiquement bas en 1997, le taux d’inflation s’est établi à 2,3 % en moyenne en 1999, contre moins de 1 % pour l’Allemagne et la France, ses principaux partenaires commerciaux. Or, l’économie espagnole se caractérise par un degré d’indexation des salaires sur l’inflation nettement plus fort que la plupart de ses partenaires européens. Une forte proportion des accords salariaux comporte une clause de rattrapage, qui s’active en cas d’écart de l’inflation par rapport à l’objectif des autorités. Tout dérapage nuirait à la compétitivité de l’économie et se répercuterait sur l’emploi, alors que l’appartenance à la zone euro empêche tout ajustement du taux de change. Si, à court terme, un resserrement de la politique budgétaire pouvait contribuer à atténuer les pressions inflationnistes, à plus long terme, un réexamen des conditions d’indexation des salaires s’avère nécessaire. Parallèlement, il conviendrait aussi de renforcer la concurrence sur certains marchés des produits. Les prix de l’électricité, par exemple, restent parmi les plus élevés de la zone de l’OCDE, en partie parce que la concurrence entre producteurs est limitée. Beaucoup reste aussi à faire en ce qui concerne le marché du travail. Le taux de chômage, qui s’élevait à 15,9 % en 1999, reste le plus élevé de la zone OCDE (6,7 % en moyenne). De plus, il varie considérablement d’une région à l’autre. Il dépasse 26 % en Andalousie contre moins de 10% en Catalogne, tout près de la moyenne de l’UE. Pourtant, les niveaux de salaires sont très proches pour ces deux régions. Si l’on ajoute à cela une assurance chômage relativement généreuse, il n’est pas étonnant que les mouvements migratoires entre régions soient extrêmement faibles. De fait, moins d’un chômeur sur 4 déclare qu’il accepterait un travail s’il devait déménager. Pour réduire ces rigidités, il serait donc souhaitable de reconsidérer le processus de négociations des salaires afin qu’ils reflètent davantage les conditions locales. On pourrait aussi réexaminer les dispositions qui imposent de fortes pénalités en cas de résiliation des contrats de bail de manière à faciliter la mobilité géographique des travailleurs.Les tensions structurelles qui pèsent sur le budget. Le transfert de compétences du gouvernement central vers les régions et les communes s’est accompagné d’une croissance des emplois dans le secteur public, et cela malgré la règle drastique selon laquelle seul un fonctionnaire sur quatre partant à la retraite peut être remplacé. Du fait de la faible mobilité des fonctionnaires, on a vu apparaître des duplications d’effectifs ici, et des pénuries là, auxquels l’administration a répondu en faisant appel à des travailleurs temporaires. Pour éviter que le processus de décentralisation ne crée des pressions additionnelles sur le budget, il devient nécessaire de redéfinir rapidement le statut de la fonction publique – en particulier les conditions de mobilité, de formation en cours d’emploi, et les critères de rémunération.Le budget de l’État pourrait également se détériorer sous l’effet de l’évolution démographique, les projections dans ce domaine étant d’ailleurs plus défavorables pour l’Espagne que pour la plupart des autres pays de l’OCDE. Aujourd’hui, on compte 4 personnes en âge de travailler pour subvenir aux besoins d’une personne âgée. D’ici 20 ans, ce rapport sera de 3 pour 1 et devrait continuer à augmenter très rapidement. Le régime des retraites n’ayant pas, ou peu, constitué de réserves pour couvrir ces engagements futurs, le coût potentiel s’avère considérable (plusieurs points de PIB). Par ailleurs, le vieillissement de la population ne sera pas sans effet sur le marché du travail. Certains économistes prévoient déjà des pénuries de main-d’œuvre. Tout cela devra être pris en compte lors de la discussion sur la réforme des retraites prévue pour cette année. En particulier, il serait indispensable de réexaminer les conditions de départ anticipé à la retraite et le montant des prestations - actuellement bien plus généreuses que dans la plupart des autres pays de l’OCDE. Il serait, par exemple, dangereux que le plan de retraites à 52 ans adopté par Telefónica se généralise.A ces problèmes vient s’ajouter le risque que fait peser le système actuel de décentralisation budgétaire sur les finances publiques. Depuis 1997, les régions fixent elles-mêmes les taux d’imposition sur une part de l’impôt sur le revenu afin de mieux assurer le financement de leurs dépenses. Ces ressources étant particulièrement volatiles, un système de garantie de revenus a été mis en place. Dans ce système, l’État est seul à assumer les risques et les coûts potentiels. Afin d’éviter un tel schéma tout en accordant aux régions davantage de compétences en matière fiscale, il faudrait que les ressources prélevées au niveau régional soient moins volatiles. On pourrait ainsi envisager un recours accru aux redevances - sur l’assainissement des eaux usées, par exemple - mais aussi la décentralisation des impôts sur la consommation. Néanmoins, en optant pour une plus forte décentralisation des revenus, les Espagnols devront réexaminer la question de la solidarité entre régions. S’ils considèrent qu’elle est bénéfique, voire nécessaire, il serait mal avisé d’étendre aux autres régions le modèle actuellement appliqué au Pays basque et à la Navarre, qui jouissent d’un degré d’indépendance exceptionnel en matière fiscale (voir encadré).Autant de signes inquiétants pour un pays qui «va bien ». Il reste ainsi beaucoup à faire pour que les remarquables progrès enregistrés par l’Espagne en matière de croissance se poursuivent.Note : Cet article est basé sur l’étude de l’OCDE sur l’Espagne, Février 2000. Aristomène Varoudakis et Miguel Jimenez ont coopéré à la rédaction du projet d’Etude.© L’Observateur de l’OCDE, Nº220, Avril 2000


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016