Les travailleurs comptent

Président, AFL-CIO*

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Pour assurer la croissance et la prospérité, les entreprises doivent veiller à la qualité des produits, au service à la clientèle et à une innovation continue. Ce qui signifie regarder au-delà des actionnaires et répondre aux besoins des travailleurs ordinaires, en particulier dans les pays de l’OCDE.

L’arrivée de la Chine, de l’Inde et de la Russie dans l’économie mondiale pose un défi sans précédent pour les niveaux de vie des pays développés de l’OCDE. La main-d’oeuvre mondiale a doublé en à peine 15 ans, et des millions de nouveaux entrants travaillent dans des conditions et pour des salaires bien inférieurs à ceux des travailleurs des pays développés. À moins que les gouvernements des pays de l’OCDE, et ceux des pays en développement, ne prennent des mesures pour maîtriser la mondialisation et assurer un travail décent et un développement durable, la mondialisation ne fera pas monter le niveau de vie de chacun, mais créera encore plus d’inégalités entre riches et pauvres, entre capital et travail.On en voit déjà les effets dans de nombreux pays en développement, alors que des entreprises menacent de délocaliser leur production vers la Chine, où les droits des travailleurs à s’organiser ne sont pas respectés. Le respect des droits des travailleurs doit devenir un objectif aussi important que la protection de la propriété intellectuelle dans le cadre du commerce international et des accords d’investissements.Dans certains pays de l’OCDE, le lien historique entre la hausse de la productivité et celle des salaires réels s’est rompu au cours des deux dernières décennies. Ce lien étroit a alimenté la rapidité de la croissance et la généralisation de la prospérité durant les années d’expansion économique qui ont suivi la deuxième guerre mondiale. Aux États-Unis, les travailleurs subissent la stagnation des salaires et du niveau de vie depuis une génération, en dépit de la croissance et de la hausse globale de la productivité et des profits. Beaucoup sont même obligés d’avoir deux emplois pour s’en sortir. Pendant ce temps, les gouvernements européens, désireux de juguler le chômage, proposent des réformes qui semblent s’orienter dans la même direction. Mais plutôt que de flexibiliser le marché du travail, ces réformes réduiront finalement la qualité des emplois en les rendant moins chers et plus précaires. Si l’objectif visé est l’amélioration de la productivité et de la compétitivité, cette approche n’est guère judicieuse.La mondialisation n’est pas censée faire baisser les niveaux de vie. Mais lorsque les intérêts des grandes entreprises sont tellement privilégiés par rapport à ceux des travailleurs, comme c’est actuellement le cas, cette chute devient inévitable. Les pays en développement doivent certes avoir un accès équitable à l’économie mondiale, mais il nous faut également réguler la mondialisation, et aboutir à un nivellement par le haut, et non par le bas.L’OCDE a été créée pour promouvoir la croissance et le développement grâce à la coopération mondiale. Elle a un rôle important à jouer pour parvenir à un consensus fondé sur un ensemble équilibré de politiques permettant d’orienter la mondialisation. Notre approche des accords sur le commerce et l’investissement doit être plus pragmatique et ne pas soumettre la main-d’oeuvre aux règles du marché comme s’il agissait d’un simple facteur de production parmi d’autres.Compte tenu des différences énormes de salaires observées dans l’économie mondiale, comment les entreprises des pays à salaires élevés pourraient-elles affronter la concurrence des entreprises des pays à bas salaires sans compromettre les salaires et le niveau de vie des pays développés ? Difficile question ! Les États-Unis ont perdu 3,5 millions d’emplois dans l’industrie depuis 1998, dont plus de la moitié suite à des pertes de parts de marché ou à des délocalisations. Le célèbre économiste américain Alan Blinder estime que de 28 à 52 millions d’emplois américains sont actuellement menacés par l’extension des délocalisations au secteur des services. L’OCDE a aussi avancé des estimations dans le même sens.La solution n’est pas un mystère. Les entreprises doivent adopter de nouvelles stratégies commerciales et concurrentielles ciblées sur des produits de grande qualité, le service à la clientèle et l’innovation continue. Les travailleurs ordinaires en sont la clé. Ils acquièrent chaque jour des connaissances sur les produits et les procédés. Les entreprises qui ne rétribuent et ne stimulent pas suffisamment leurs travailleurs ne réussiront pas à les convaincre de partager ce précieux savoir. Elles ne pourront exploiter la seule connaissance spécifique à l’entreprise nécessaire pour améliorer la qualité et la productivité, et construire un avantage comparatif durable.Il n’est pas facile d’enclencher le cycle innovation/productivité/croissance, mais les pays de l’OCDE n’ont pas d’alternative. Malheureusement, trop d’entreprises, opérant dans des environnements peu réglementés, adoptent des stratégies qui, même couronnées de succès, ne bénéficient qu’aux actionnaires et PDG. Plutôt que d’encourager une innovation continue, ces entreprises profitent des écarts internationaux de salaires. On ne peut leur faire confiance pour faire circuler la technologie, investir dans des emplois corrects dans des pays pauvres et relever les normes. Dans le même temps, les entreprises qui s’efforcent de faire face à la concurrence invoquent plus de « flexibilité » afin de pouvoir recruter et licencier à volonté pour tenter de préserver leurs marges. Pourtant, ce dont elles ont réellement besoin, c’est de « flexibilité du travail », pas de « flexibilité de la main-d’oeuvre ».Les travailleurs accepteront les défis du changement en échange d’une sécurité et de prestations raisonnables : formation convenable, assurance maladie, retraites, etc. Une solide protection sociale et des politiques actives du marché du travail peuvent contribuer à offrir un cadre d’action cohérent aux entreprises et aux travailleurs, comme l’expérience des pays nordiques l’atteste. L’OCDE reconnaît le succès des marchés du travail dans ces pays, pourquoi alors ne définit-elle pas une stratégie pour aider d’autres pays à suivre le modèle ? Après tout, lorsque le marché du travail se caractérise par l’insécurité et une moindre protection des droits des travailleurs, comme c’est le cas aux États-Unis et, dans une moindre mesure, au Royaume-Uni, les compétences et les savoirs tendent à s’appauvrir dangereusement.En matière de réforme du droit du travail, les gouvernements européens ne devraient pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Leurs pratiques présentent de nombreux atouts qui font défaut aux travailleurs américains, par exemple le droit à la formation et la réglementation du lieu de travail. Caser les gens dans des emplois sans leur offrir de contrepartie, c’est courir à l’échec. Les grandes entreprises et certains médias affirment qu’avec la mondialisation, la main-d’oeuvre devrait être reconnaissante d’avoir un travail et un salaire minimum, que le chômage est dû au comportement des travailleurs et que les entreprises n’ont rien à se reprocher. Pourtant, bien que les prestations et les droits contractuels des travailleurs aient été considérablement réduits, des profits énormes ont été faits sur leur dos, chez nous et dans les pays accueillant des délocalisations. La forte croissance aux États-Unis n’a profité qu’aux revenus les plus hauts.Pour soutenir le développement et faire une place aux centaines de millions de nouveaux travailleurs dans l’économie mondiale, sans baisser le niveau de vie des pays de l’OCDE, les gouvernements doivent se concerter pour définir des politiques économiques plus équilibrées. Il faut aussi que les entreprises acceptent de regarder au-delà des intérêts des PDG et actionnaires. L’OCDE est le cadre dans lequel un examen sérieux de ces questions peut avoir lieu. Toutefois, pour être utiles, nos discussions devraient aborder, honnêtement et de manière pragmatique, les défis auxquels nous sommes confrontés. Et il nous faut laisser à la porte nos idéologies et nos théories économiques. On ne rééquilibrera pas l’économie mondiale en laissant les choses suivre leur cours. Un nouveau consensus de grande envergure est nécessaire.* Fédération américaine du travail - Congrès des organisations industriellesRéférencesEvans, John (2005), « Emploi et mondialisation », L’Observateur de l’OCDE n° 249, mai.Shailor, Barbara (2002), « Un nouvel internationalisme pour les travailleurs », L’Observateur de l’OCDE n° 235, décembre.Sweeney, John (2001), « Mettre les Principes directeurs en oeuvre », L’Observateur de l’OCDE n° 225, marsL’Observateur de l’OCDE, n°255, mai 2006


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