Balance courante américaine : s’attaquer au déficit

Département des Affaires économiques, OCDE

Peu de questions économiques ont récemment posé autant de problèmes aux autorités et aux économistes que le déficit des paiements courants des États-Unis. Certains redoutent qu’il ne représente une bombe à retardement pour l’économie mondiale. Dernièrement, une thèse bien différente a émergé, ramenant le déficit à un mirage sans réelle gravité. Les experts les plus sérieux conviennent cependant que la situation actuelle n’est pas viable. D’où vient ce déficit ? Pourquoi pose-t-il un problème et comment faut-il le traiter ?

Il faut d’abord souligner que ce déficit est immense. En 2005, il a atteint plus de 800 milliards de dollars US, soit 6,4 % du PIB américain. Cela représente à peu près 1,5 % du PIB mondial. Dans les années 90, il était pratiquement nul et son quasi-doublement n’est intervenu que depuis 2000 (voir graphique). Pour autant, ce déficit n’est pas une création récente. Dans les années 80, il y avait déjà des signes avant-coureurs, notamment à partir du moment où la dépense intérieure aux États-Unis a commencé à augmenter plus vite que la croissance du PIB. Il y a bien eu un déficit qui a atteint 3,4 % du PIB en 1987, mais il s’est résorbé après qu’une baisse du dollar a stimulé les exportations et freiné les importations. Mais depuis 2002, le recul du dollar n’a pas eu le même effet.Source : US Bureau of Economic AnalysisL’ampleur actuelle du déficit américain serait plus logique si les États-Unis étaient une nation jeune, qui avait besoin d’investissements massifs, par exemple pour ses infrastructures. Mais il s’agit de la plus grande, et sans doute de la plus avancée des économies mondiales, et la majeure partie des entrées de capitaux sert à financer la consommation publique et privée ainsi que le logement, dépenses qui n’aideront en rien au remboursement. En mai 2005, selon un article de Lehman Brothers : « si les États-Unis étaient une économie de marché émergente – ce qui n’est certainement pas le cas – (…)[ses indicateurs de risque] impliqueraient une probabilité de crise financière proche de 50 % ».Même si une crise ne semble pas imminente, il est évident que la balance des paiements courants est devenue un problème. Il faudra bien financer le déficit, ce qui est synonyme d’endettement. Heureusement, les États-Unis bénéficient du privilège de pouvoir emprunter dans leur propre monnaie – le dollar est la principale monnaie de réserve du monde – mais il est difficile de savoir combien de temps cette particularité permettra aux États-Unis d’éviter un ajustement perturbateur. Quoi qu’il en soit, la dette extérieure nette du pays augmente inexorablement : elle représentait près de 2 500 milliards USD en 2004, soit 22 % du PIB. Si les États-Unis sont le plus gros débiteur du monde en valeur absolue, c’est encore loin d’être le cas en proportion du PIB.En bref, les facteurs d’ordre commercial ne sont pas la seule cause du déficit. Certes, la taille du déficit reflète le déséquilibre des échanges de biens, puisque les ménages et les entreprises ont absorbé plus de biens venant de l’étranger que le pays n’en exporte. De fait, nombreux sont ceux qui affirment que les Américains ont une propension plus marquée que leurs partenaires commerciaux à dépenser leurs revenus supplémentaires en important des produits. On sait d’ailleurs que même si l’économie américaine et le reste du monde croissent au même rythme, le déficit commercial américain tend à se creuser. Résultat de cette tendance ancienne, les importations dépassent désormais les exportations de 60 % et la valeur du déficit en dollars va continuer à augmenter, à moins que la situation ne s’inverse et que la croissance des exportations ne dépasse celle des importations dans les mêmes proportions.Mais en dehors des biens et des services, les paiements courants sont aussi influencés par les anticipations du marché mondial sur la productivité et les rendements, les prix des actifs, les taux d’intérêt et les cours du change. Pour bien comprendre, il faut commencer par ce fait élémentaire : les États-Unis dépensent beaucoup plus qu’ils ne produisent. Cela se traduit par un excédent des importations sur les exportations, mais aussi par un excédent de l’investissement par rapport à l’épargne. De fait, la part d’épargne brute dans le PIB a diminué depuis les années 80. Les ménages, plus que les entreprises, semblent responsables de cette tendance. De plus, le recul de l’épargne peut refléter le tassement de l’inflation, la faiblesse des taux d’intérêt de ces dernières années et l’augmentation de la confiance et de la richesse. Mais la politique budgétaire a aussi contribué a ce qui semble avoir été une pénurie de ressources financières disponibles pour l’investissement productif.Heureusement, nous avons récemment connu une période d’excédent de l’épargne mondiale, de sorte que des crédits étrangers ont été disponibles à des conditions raisonnables. Mais si des flux financiers en provenance d’Asie et d’Europe ont stimulé l’investissement aux États-Unis en permettant une accumulation de capital, les créances sur ce capital sont détenues par des résidents d’autres pays. Les revenus générés leur reviendront.Bien que les flux mondiaux de capitaux aient fortement augmenté, les étrangers restent plus attirés par l’achat d’actifs américains que ne le sont les Américains par les actifs étrangers. Il s’ensuit que les actifs extérieurs bruts des États-Unis, qui représentent 85 % environ du PIB, sont désormais dépassés par des engagements bruts extérieurs de 107 % du PIB. Depuis 2003, les États-Unis ont vu s’accroître leur appétit pour les investissements à l’étranger. Mais la demande étrangère d’actifs américains a fortement progressé, surtout de la part des banques centrales et des investisseurs institutionnels privés. L’investissement direct et les investissements de portefeuille d’actions étaient les grandes tendances avant l’éclatement de la bulle boursière. Récemment, la prudence a triomphé, les États-Unis apparaissant comme un refuge : en 2004, il y a eu suffisamment de titres d’emprunt du Trésor américain vendus à des non-résidents pour financer la majeure partie du déficit des finances fédérales. Désormais, les investisseurs étrangers détiennent près de la moitié de la dette publique fédérale des États-Unis.Est-ce un problème ? Pour de nombreux experts, même l’économie américaine risque d’épuiser rapidement sa « marge de crédibilité ». Les étrangers demanderaient des rendements plus élevés pour compenser l’augmentation des risques, ce qui ferait baisser les prix des actifs et le dollar, et pousserait les taux d’intérêt à la hausse, suscitant ainsi le spectre d’une crise. Malgré ces tensions, la plupart des experts s’attendent à voir le déficit se creuser encore pour atteindre prochainement 1 000 milliards USD, et envisagent qu’il dépasse la barre des 10 % du PIB d’ici quelques années.Tout le monde ne juge pas le déficit américain problématique. Selon une hypothèse en vogue, les États-Unis sont une destination de placement tellement favorable que les entrées de capitaux vont continuer à répondre aux besoins d’un déficit croissant. Cette idée est cependant moins répandue depuis le plongeon du marché d’actions de 2000-2001. Certains affirment désormais que les économies de marché émergentes, notamment la Chine, auront encore intérêt à maintenir une croissance tirée par les exportations pour absorber leur excédent quasiment illimité de main-d’oeuvre rurale.D’autres avancent que la ligne de crédit des États-Unis auprès du reste du monde ne comporte pas d’échéancier de remboursement précis, d’autant que toutes ces banques centrales créancières ne font pas la course aux bénéfices. Il y a enfin ce nouvel argument original, évoqué au début de cet article, selon lequel le déficit n’est qu’un mirage, né d’une incapacité totale à enregistrer convenablement les exportations implicites de « matière noire », sous forme de services de liquidités externes (seigneuriage) ou, de manière moins crédible, de services d’assurances et de savoir-faire.Que ces positions soient raisonnables ou non, le dollar risque simplement de perdre sa place de monnaie principale de réserve internationale si la confiance dans sa valeur diminue, ou si l’euro devient plus attractif. L’opinion de plus en plus admise veut que le risque d’un dénouement sous forme de resserrement de l’économie va croître avec le gonflement prévisible de la dette des États-Unis.Des solutions ? Peut-on, et doit-on, faire quelque chose pour inverser ce déficit ? Il n’y a pas de solution facile, mais il semble évident que sous l’effet d’une pléthore de décisions des particuliers et des entreprises, ce déficit restera considérable tant que les conditions politiques resteront inchangées. Le flottement du dollar et la libre circulation des capitaux empêchent toute mesure délibérée pour contenir le déficit. Freiner la demande, par exemple, ralentirait les importations, mais infligerait aussi des dommages considérables à l’économie en général, y compris à des partenaires commerciaux de premier plan.Pour autant, on ne saurait négliger le problème. Les autorités américaines devraient au moins éviter d’amplifier le déséquilibre par des décisions budgétaires qui défavorisent l’épargne. Le rôle de la politique budgétaire dans le solde de la balance commerciale est admis depuis longtemps. Il est de la responsabilité politique des États-Unis de corriger ce phénomène. Les effets de contraction d’une réduction du déficit budgétaire peuvent être compensés par un assouplissement de la politique monétaire.Certes, le gouvernement fédéral entend réduire de moitié son déficit d’ici 2009, et accroître l’épargne privée au moyen de comptes d’épargne éducation ou santé, par exemple. Et comme le déficit est également dû à la faiblesse de la croissance à l’étranger, les autorités américaines travaillent également avec leurs partenaires, par exemple dans le cadre du Partenariat économique États-Unis-Japon pour la croissance.Mais le moyen le plus efficace d’accroître l’épargne nationale et de réduire le déficit extérieur serait peut-être de supprimer les facteurs de distorsion dans le code des impôts américain. Le traitement fiscal des logements occupés par leur propriétaire, par exemple, est probablement la plus grosse distorsion dans ce code, car la déductibilité des intérêts hypothécaires constitue une forte incitation à l’emprunt. En fait, la moitié du montant est dépensée pour la consommation, ce qui favorise le déficit commercial. L’élimination de cette déductibilité stimulerait l’épargne. Si l’on pouvait progressivement réduire le déficit fédéral tout en ramenant le traitement fiscal du logement à la neutralité, le dollar se déprécierait et les comptes extérieurs reviendraient vers l’équilibre.Une telle politique orienterait la production générale vers des biens et des services exportables. Ce ne serait pas une mauvaise chose, car une évolution de ce type est nécessaire pour réduire le déficit américain.Des changements d’orientation complémentaires devraient faciliter le passage à ce qui deviendrait une nouvelle organisation industrielle : on pourrait par exemple réorganiser la fiscalité des entreprises et leur régime de faillite, et améliorer les compétences des salariés, domaine dans lequel les États-Unis sont manifestement en retard. Une ouverture plus franche des marchés à l’étranger, ainsi que des réformes structurelles pour stimuler la croissance dans d’autres pays de l’OCDE permettraient aussi de réduire le déficit, même de façon modeste.Quelle que soit la démarche adoptée, une forte dépréciation du dollar en termes réels semble inéluctable. La seule façon de rendre cet ajustement moins douloureux serait de s’assurer que le capital et le travail puissent se réorienter facilement de productions non exportables vers des productions exportables – à la fois de biens et de certains services, comme les services financiers et d’ingénierie. Le gouvernement doit donc rechercher la flexibilité sur les marchés américains des produits et du travail.Heureusement, les États-Unis possèdent sans doute les marchés les plus flexibles de l’OCDE, comme en témoigne la faiblesse persistante du chômage en dépit des chocs récents. Le message est simple : oui, le problème du déficit des paiements courants des États-Unis pourrait devenir grave et non, l’intervention directe n’est pas la solution. Le gouvernement doit plutôt rééquilibrer son dispositif. Cela signifie réduire le déficit budgétaire – ce qui est de toutes façons prudent – tout en supprimant les éventuelles désincitations à l’épargne, et renforcer la capacité de l’économie à réaffecter des ressources au profit de la production de biens et de services exportables. En fin de compte, le marché, si on le lui permet, peut faire le reste.RéférencesJarrett, Peter (2005), « Coping with the inevitable adjustment in the US current account », document de travail du Département des affaires économiques de l’OCDE n°467, décembre, disponible (en anglais) sur www.oecd.org/eco-fr. Comprend une liste exhaustive de références.Llewellyn, John, et Subbaraman, Robert (2005), « Low Risk Continues » dans Global Weekly Economic Monitor, Lehman Brothers, 20 mai.OCDE (2005), Études économiques : États-Unis, Chapitre 4, Paris.©L’Observateur de l’OCDE, n°255, mai 2006


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