Entretien : Donald J. Johnston

Secrétaire général de l’OCDE

À la fin de la réunion du Conseil au niveau des ministres de 2006, Donald Johnston arrivera au terme de son second mandat de 5 ans en tant que quatrième secrétaire général de l’OCDE et passera formellement la main à Angel Gurría. Ce dernier a été nominé en novembre dernier par les pays membres de l’OCDE. Ancien avocat et ministre du gouvernement canadien, M. Johnston a succédé à Jean-Claude Paye en 1996. Peu avant la dernière réunion du Conseil, nous avons pu recueillir les réflexions du secrétaire général sortant sur ce qui s’est avéré être une période de grandes mutations de l’économie mondiale.

L’Observateur de l’OCDE : vous quittez votre poste en mai 2006, après deux mandats en tant que secrétaire général de l’OCDE. Quels souvenirs particuliers emporterez-vous ?Donald J. Johnston : J’ai accumulé un si grand nombre de souvenirs merveilleux au cours de mes dix années passées à l’Organisation qu’il m’est impossible de choisir mon préféré. Par contre, il y a un souvenir particulier qui est inscrit à jamais dans ma mémoire et dont je pourrais dire qu’il est le plus pénible. Il s’agit des événements dramatiques du 11 septembre 2001.Quand cela s’est produit, certains d’entre nous assistaient à une réunion. Caio Koch Weser, d’Allemagne, était mon voisin à table et m’a demandé si j’avais vu l’avion heurter la tour. CNN était projetée en direct dans l’entrée. Je me suis précipité, car la réunion commençait tout juste, pour apercevoir la fumée qui sortait de l’une des tours, et je suis revenu à la table de la réunion en pensant qu’il y avait eu un accident. Je me souvenais d’un avion militaire qui avait heurté l’Empire State Building lorsque j’étais enfant. Nous étions bien loin d’imaginer à quel point les événements de ce bref moment de la matinée du 11 septembre 2001 allaient changer le cours de l’histoire.Que considérez vous comme la plus grande réussite de vos mandats ?Là encore, l’équipe de l’OCDE a connu tellement de succès durant ces dix années qu’il serait injuste de n’en sélectionner qu’un seul. Toutefois, je souhaiterais dire que l’ouverture de l’OCDE au reste du monde durant la dernière décennie est une réussite majeure. Nous avons tissé un réseau de relations à l’échelle mondiale et mis en place d’importants programmes avec la Chine, la Russie, le Brésil, et je l’espère bientôt avec l’Inde, pays auquel nous allons consacrer pour la première fois une étude économique. De fait, nous avons établi des relations, dans le cadre de nos forums régionaux et mondiaux, avec plus de 70 économies non membres de l’OCDE.Et je ne peux résister à dire que la rénovation du siège de l’OCDE à Paris constitue une réalisation majeure, car elle contribuera à améliorer l’environnement de travail et la productivité de l’organisation pendant de nombreuses années.Avez-vous des regrets ?Bien sûr, je suppose qu’il y a de nombreuses choses à regretter. Mais ce que je regrette le plus, c’est de ne pas avoir réussi à faire comprendre aux membres à quel point l’élargissement est nécessaire pour permettre à l’OCDE de jouer le rôle important qui doit être le sien et qu’elle est tout à fait apte à assumer, c’est-à-dire contribuer à orienter la mondialisation au profit de l’ensemble de l’humanité. Il lui faut pour cela renoncer à la conception d’une organisation composée d’un petit groupe exclusif de pays, dans laquelle l’OCDE est considérée comme un simple « laboratoire d’idées », et se tourner vers tous les grands acteurs de l’économie mondiale, pas uniquement dans le cadre d’activités d’ouverture, mais en les amenant à devenir membres de l’OCDE. Je n’ai même pas réussi à convaincre les membres d’envoyer une invitation à la Russie pour démarrer le processus d’adhésion, malgré le fait que ce pays a posé sa candidature en 1996 et que le Conseil était convenu que l’adhésion devait être un « objectif commun », que la Russie détient le plus grand nombre de statuts d’observateur auprès de nos comités et qu’elle est membre du G8!Pour de nombreuses personnes, la Russie, qui s’était engagée sur la voie de la démocratisation et de l’économie de marché, est revenue en arrière, et cela devrait la disqualifier et l’empêcher d’avancer sur la voie de l’adhésion. Je ne partage pas cette analyse. Ceux d’entre nous qui sont suffisamment âgés pour s’être rendus en Union soviétique peuvent constater à quel point la Russie a évolué, bien au-delà même de ce que j’aurais pu imaginer lors d’une visite officielle en URSS en 1983. Ne gâchons pas ce qui a été accompli, la Russie doit adhérer à l’OCDE, et le plus tôt sera le mieux.Vous avez écrit, dans un éditorial de L’Observateur, que l’OCDE devait évoluer, au risque de devenir « un fossile… un dinosaure que les générations futures regarderont, ébahies »*. Pensez-vous que l’OCDE a enfin commencé à évoluer comme vous le souhaitiez ?L’évolution du programme de travail de l’organisation montre qu’elle n’est pas un « fossile ». Elle risque toutefois la marginalisation si les principaux acteurs internationaux ne s’engagent pas davantage. Sur les questions de fond, je suis convaincu que nous avons réussi à rester en avance. Nous sommes le leader mondial dans de nombreux domaines, notamment les technologies de l’information et de la communication, la santé et l’éducation. La création d’une nouvelle Direction a donné une nouvelle visibilité et un nouvel élan à ce secteur très important pour l’économie de la connaissance du 21ème siècle.Vous vous êtes fréquemment référé à un paradigme d’équilibre triangulaire entre les dimensions économique, sociale et de gouvernance de la politique. Comment voyez-vous l’état présent de ce paradigme ?Depuis mon arrivée, je soutiens que tout progrès sociétal dépend de l’équilibre de ce paradigme triangulaire. J’utilise la métaphore d’un funambule qui tient un bâton. Le funambule représente le gouvernement ; la croissance économique se trouve à l’une des extrémités du bâton, et la cohésion sociale à l’autre. Imaginez-vous sur une corde, déséquilibré par votre bâton dont un côté est plus lourd que l’autre. Vous passerez votre temps à tenter de trouver l’équilibre, au pire vous tomberez. C’est la situation dans laquelle se trouvent un bon nombre de nos pays, et le monde. Lorsque 18 % de la population détient 80 % des richesses mondiales, le progrès n’est pas viable dans le long terme, peut-être pas même dans le moyen terme. C’est la situation dans les pays de l’OCDE.Les écarts de richesse s’élargissent dans de nombreux pays, et je ne vois pas comment cela peut être viable. Dans le passé, ce genre de situations a fini en bouleversements sociaux, souvent violents, comme la Révolution française. L’une des premières tâches de l’OCDE est d’aider les gouvernements à trouver l’équilibre. S’ils ne le trouvent pas, la solidité des démocraties est en danger. Qu’est-ce qui vous manquera le plus, dans votre travail à l’OCDE ?Je garderai de précieux souvenirs de l’OCDE, avec les membres du personnel du secrétariat. Ils représentent une diversité passionnante de talents et de nationalités qui ont produit des travaux remarquables pendant mes mandats. Ils me manqueront, mais j’espère rester en contact avec de nombreux amis que je me suis faits ici, y compris avec certains qui ont déjà quitté l’Organisation et d’autres qui les suivront sous peu. Comme je l’ai dit dans mes voeux du nouvel an en janvier dernier, ce que je lègue de plus précieux à mon successeur ne sera pas le nouveau site réaménagé, ni la richesse des archives de l’OCDE, mais les femmes et les hommes qui lui confèrent sa notoriété internationale.Quels conseils donneriez-vous à votre successeur, Angel Gurría ?Je ne pense pas qu’Angel Gurría ait besoin de mes conseils. Il consacre beaucoup de temps et d’efforts à se familiariser avec les travaux des comités et de leurs groupes de travail, la structure du secrétariat, le Conseil et les différents ambassadeurs, de sorte qu’il sera déjà complètement opérationnel fin mai. Quand on sait que l’OCDE est une organisation où les comités sont chargés de définir le programme de travail, et que le secrétariat doit attirer le personnel le plus compétent pour étayer leurs travaux, la conclusion est facile à tirer.Dans l’immobilier, le secret est l’emplacement, l’emplacement, l’emplacement. Ici, le secret est un personnel de qualité, un personnel de qualité, un personnel de qualité. Je suis convaincu que M. Gurría fera un excellent secrétaire général. Son expérience et ses compétences, notamment linguistiques, en font un atout très précieux. Il est aussi doué d’un grand sens de l’humour. Et j’ai appris que l’humour est essentiel pour réussir à gérer une organisation multinationale aussi complexe, dont la structure de gouvernance est un curieux legs de l’histoire.Recommenceriez-vous ?Quel que soit l’intérêt d’un poste donné, la plupart des organisations ne peuvent que bénéficier de l’apport de sang neuf, d’idées et d’approches nouvelles et auraient tout intérêt à se débarrasser de préjugés et de parti pris. C’est pourquoi le moment est venu pour moi de passer à une nouvelle étape.* « Se mondialiser ou se fossiliser ! », L’Observateur de l’OCDE n° 219, décembre 1999.Propos recueillis par Jill Ramsey, rédactrice en chef d’@tmosphère, le journal du personnel de l’OCDE, et Rory J. Clarke.RéférencesPour les éditoriaux de Donald J. Johnston dans L’Observateur de l’OCDE, voir www.observateurocde.org/donaldjohnston.Voir www.oecd.org/secretairegeneralL’Observateur de l’OCDE n° 255, mai 2006


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