Un monde meilleur

Secrétaire général de l’OCDE

©OCDE/Nguyen Tien

C’est là mon dernier éditorial pour L’Observateur de l’OCDE avant mon départ, en mai 2006. Cependant, je ne souhaite pas revenir sur le passé, mais au contraire me tourner vers l’avenir. Cela ne signifie pas que le conseil de Keynes doit être ignoré : il faut étudier le présent à la lumière du passé pour préparer l’avenir.
Mais parfois le passé ne nous apporte guère d’enseignement pour le présent et l’avenir. C’est certainement le cas pour les enjeux environnementaux sans précédent auxquels le monde est aujourd’hui confronté.Même s’il y a eu des périodes de réchauffement planétaire dans le passé, comme l’atteste l’analyse des carottes de glace prélevées en Antarctique, jamais l’intervention d’homo sapiens n’y avait jusqu’ici contribué. Aujourd’hui, presque tous les climatologues estiment que l’augmentation rapide des émissions de dioxyde de carbone depuis le début de l’ère industrielle est l’une des causes majeures de la concentration croissante de CO2 dans l’atmosphère, qui semble maintenant dépasser 380 parties par million (ppm) et continue de croître.Nombreux sont ceux qui pensent que nous approchons d’un seuil, autour de 550 ppm, au-delà duquel le réchauffement planétaire deviendra irréversible, entraînant une élévation du niveau des océans sous l’effet de la fonte des glaciers et de la dilatation thermique. Le littoral, en proie à l’érosion et aux inondations, deviendra inhabitable pour des millions de personnes, notamment dans les régions les plus pauvres du monde.Certaines cultures prospèreront, d’autres disparaîtront. Les maladies tropicales migreront vers les climats autrefois tempérés. Les populations seront également forcées de se déplacer, pour accéder à l’eau ou fuir la montée des mers. Le climat deviendra encore plus instable qu’aujourd’hui, et peu d’entre nous pourront échapper aux cyclones, tornades, tempêtes verglaçantes, pluies de mousson, ou à la sécheresse. Il est peut-être déjà trop tard pour stopper toutes ces évolutions, mais nous pouvons prendre des mesures pour les freiner, et nous donner plus de temps pour nous adapter.En mars, le Mexique accueille le quatrième Forum mondial sur l’eau. J’ai participé au précédent, à Kyoto en 2003. Aucun thème, sans doute, ne revêt plus d’importance que celui-ci. Après tout, nous pouvons exister sans pétrole, mais pas sans eau.Beaucoup de questions se posent. L’eau douce est très inégalement répartie à la surface du globe. Quand les pénuries apparaîtront, les populations migreront-elles vers les oasis ? Des pays comme le Canada vont-ils subir des pressions pour partager leur abondante richesse naturelle ? La technologie apportera-t-elle des solutions, telles que des techniques moins coûteuses de dessalement ? Nous tournerons-nous davantage vers des cultures plus économes en eau ? Les plantes génétiquement modifiées peuvent-elles nous aider ?Dans la zone OCDE, les préoccupations liées à l’eau concernent surtout les investissements, notamment à cause d’infrastructures vieilles et usées, et une meilleure gestion de l’utilisation de l’eau, en particulier dans l’agriculture. Mais ceux d’entre nous qui vivent dans des régions riches en eau se posent principalement des questions de santé. L’eau est-elle potable ? Le système de distribution doit-il être amélioré afin que l’eau soit sans danger dans le futur ? Les taux de nitrates, de toxines et d’agents pathogènes sont-ils suffisamment contrôlés ?Hélas, une grande partie de la population mondiale ne peut s’offrir le luxe de s’inquiéter de la qualité de l’eau, elle doit se préoccuper de son existence même ! Et il semble que ce problème va s’accentuer sous l’effet du changement climatique. Lors d’un récent séjour en Chine, j’ai eu le plaisir de rencontrer un membre éminent de Greenpeace. Il m’a expliqué les défis potentiels posés par le Fleuve Jaune. Il apparaît que les glaciers qui l’alimentent reculent rapidement. Si la tendance se maintient, ils auront bientôt disparu, entraînant avec eux la disparition du Fleuve Jaune tel que nous le connaissons. Tous les fleuves du monde alimentés par des glaciers vont-ils connaître le même sort ? Ceci présagerait des crises sociales catastrophiques.Serons-nous de plus en plus tentés de détourner les cours d’eau qui se déversent dans la mer pour les utiliser à d’autres fins ? D’énormes quantités d’eau douce venant de Russie et du Canada se mêlent chaque jour à l’océan Arctique. Pourquoi ne pas les détourner vers le sud ?Nombreux sont les enjeux futurs auxquels nous n’avons pas encore commencé à nous préparer, peut-être parce que nous ne sommes pas prêts à accepter les conséquences épouvantables du réchauffement climatique. Ma génération vit dans un monde largement identique à celui qu’elle a toujours connu : la beauté naturelle n’est pas dégradée, la diversité animale et végétale est préservée, des espaces vierges restent à explorer au-dessus de nous et sous les mers. Tout ceci est peut-être aujourd’hui en danger.Or, le temps joue contre nous. Ou plutôt contre vous, prochaine génération. C’est à vous de relever ces défis et de mener la seule planète habitable que nous connaissons vers un monde meilleur.©L’Observateur de l’OCDE, n°254, mars 2006


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