L’économie chinoise : une transformation radicale

Département des Affaires économiques, OCDE

L’émergence de la Chine comme l’une des premières économies mondiales n’est pas réellement une surprise. Des économistes tels qu’Angus Maddison ont prédit cette évolution depuis quelque temps déjà. L’aspect le plus remarquable de cette transformation réside dans la contribution du secteur privé à l’obtention d’un taux de croissance aussi élevé. Néanmoins, comme on pouvait s’y attendre après une réorientation aussi radicale de ce qui était autrefois une économie dominée par l’État, des difficultés demeurent.

La mutation économique de la Chine a été extrêmement rapide depuis les premières réformes il y a à peine plus de 25 ans. Selon les statistiques officielles, la croissance annuelle était en moyenne de 9,5 % au cours des deux dernières décennies, et devrait continuer à ce rythme pour quelque temps encore. Le revenu national a doublé tous les huit ans. Une telle augmentation de la production a induit une transformation économique parmi les plus rapides et les plus soutenues des cinquante dernières années.

La taille de l’économie, après ajustement des différences de pouvoir d’achat, dépasse aujourd’hui celle de tous les pays de l’OCDE sauf un ou deux, selon la parité de pouvoir d’achat utilisée. Si le revenu moyen y est encore inférieur à celui d’autres pays à revenu intermédiaire, de grandes parties du pays ressemblent à certains pays développés d’Asie de l’Est il y a une vingtaine d’années, et suivent un rythme de rattrapage aussi rapide. De nombreux secteurs d’activité sont désormais parfaitement insérés dans la chaîne de production mondiale et, d’après les tendances actuelles, la Chine pourrait devenir le premier exportateur mondial dès le début de la prochaine décennie, et représenter jusqu’à 10 % des échanges mondiaux, contre 6 % actuellement.

Cette performance extraordinaire a été possible grâce aux réformes économiques engagées par les autorités, qui ont progressivement libéré les mécanismes du marché. La mutation s’est amorcée dans le secteur agricole il y a plus de vingt ans, et s’est étendue peu à peu à l’industrie et à de larges pans du secteur des services. Dès l’année 2000, les mesures de contrôle des prix avaient été pour l’essentiel démantelées, hormis dans le secteur de l’énergie. Au cours de cette période, les autorités chinoises ont instauré un droit des sociétés novateur, autorisant pour la première fois des particuliers à détenir des sociétés à responsabilité limitée. Le gouvernement a aussi rigoureusement appliqué de nombreuses lois sur la concurrence, qui visent à unifier le marché interne. Et le climat des affaires a été ravivé par l’autorisation de l’investissement direct étranger dans le pays, l’abaissement des droits de douane, le démantèlement du monopole d’État sur le commerce extérieur et la suppression des taux de change multiples.

Cette dynamique de libéralisation de l’économie s’est poursuivie récemment avec l’accession de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui a entraîné la normalisation d’un grand nombre de textes législatifs et réglementaires, et ouvert la voie à de nouvelles réductions des droits de douane. En 2005, les réglementations qui interdisaient aux sociétés privées l’accès à un certain nombre de secteurs tels que les infrastructures, les services d’utilité publique ou les services financiers, ont été abolies. Autant de réformes qui ont globalement favorisé l’émergence dans l’économie d’un puissant secteur privé.

Ce n’est pas tout. Les autorités ont également engagé des réformes d’envergure dans le secteur étatique, qui dominait l’économie au début des années 90. Les entreprises d’État ont été constituées en sociétés, dont beaucoup ont été cotées sur les places boursières ouvertes depuis une quinzaine d’années. Depuis 1998, les pouvoirs publics mènent avec succès une politique qui consiste à laisser disparaître les petites entreprises, contraintes à la privatisation ou à la fermeture, et à restructurer les grandes. Au cours des cinq années qui ont suivi, plus de la moitié des entreprises industrielles d’État ont ainsi disparu, et les effectifs de ce secteur ont diminué de plus de 14 millions, en partie grâce à l’assouplissement des contrats de travail. Ce processus a été facilité par la mise en place de dispositifs d’aide aux chômeurs et de protection sociale.

Ces réformes, et d’autres, ont amélioré les conditions propres à mobiliser les ressources générées par un taux d’épargne parmi les plus élevés du monde – le taux d’épargne brute avoisine la moitié du PIB – ce qui a induit un gonflement accéléré du stock de capital, même si ces estimations ne peuvent être qu’approximatives. L’investissement a également été un vecteur d’urbanisation de la société, phénomène qui est allé de pair avec un afflux de travailleurs ruraux vers les secteurs industriel et de services. Étant donné la faible productivité des travailleurs du secteur agricole, ce phénomène a considérablement dopé la croissance.

Par ailleurs, les autorités se sont appliquées à améliorer le niveau de qualification des jeunes. Elles ont ainsi lancé un programme pour assurer à tous les enfants un minimum de neuf ans d’enseignement, en veillant particulièrement à ce que toutes les zones rurales atteignent cet objectif d’ici 2006. L’enseignement supérieur a également été réformé. La rémunération des salariés instruits a augmenté sous l’influence grandissante de l’économie de marché.

Cela étant, le dynamisme de l’investissement ne saurait faire oublier la nécessité d’une meilleure répartition du capital. Certes, la dette publique a pu être stabilisée à un niveau équivalent à un tiers seulement de celle des pays de la zone OCDE. Mais les prêts consentis par les banques ne le sont pas aux conditions du marché, si bien que les créances douteuses représentent 30 % du PIB, et devront peut-être finalement être couvertes par les pouvoirs publics. Une restructuration des grandes banques a été entamée, mais des efforts considérables restent nécessaires pour garantir que le système bancaire fonctionne selon des règles commerciales. Il est également impératif de réformer les marchés financiers : les actions de sociétés cotées détenues par l’État doivent être négociables, et les marchés d’actions comme les marchés obligataires doivent être ouverts aux entreprises privées.

Une meilleure législation commerciale est aussi souhaitable, notamment en ce qui concerne le démarrage et la fermeture d’entreprises. Il faut modifier le droit des sociétés pour abaisser les obstacles à la création d’entreprises, et instaurer un droit des faillites pour officialiser les droits des créanciers et aider les sociétés privées à obtenir plus facilement des crédits.

De telles mesures renforceraient le rôle du secteur privé, dont l’essor constitue l’un des faits les plus marquants de l’expansion chinoise. Il est difficile d’en mesurer précisément la taille mais, si l’on considère les entreprises qui n’appartiennent ni à l’État ni à une collectivité, le secteur privé serait à l’origine de 57 % de la valeur ajoutée produite en 2003 par le secteur des entreprises non agricoles.

Le poids croissant du secteur privé confirme l’orientation vers une économie de marché, et rend le maintien d’un environnement économique stable d’autant plus impératif, notamment en ce qui concerne les prix. Or, la relative fixité du taux de change vis-à-vis du dollar américain a exposé l’économie à des poussées inflationnistes ou déflationnistes. De fait, le taux d’inflation, très instable au cours de la décennie écoulée, a été près de huit fois supérieur à celui des États-Unis et quatre fois supérieur à celui de l’Europe occidentale. Au cours du cycle actuel, l’afflux de devises a rendu nécessaire l’achat d’actifs en dollars pour stabiliser le cours de change. De ce fait, il a été extrêmement difficile d’éviter un gonflement de la masse monétaire.

Globalement, une plus grande flexibilité du taux de change permettrait aux autorités d’adapter plus aisément la politique monétaire aux priorités nationales, d’éviter ainsi le risque de nouvelles hausses de l’inflation, et de laisser les forces du marché déterminer plus largement les taux d’intérêt bancaires. La réévaluation du yuan annoncée en juillet 2005 et les nouvelles dispositions relatives au régime de change vont dans ce sens.

Déséquilibres

Comme on pouvait s’y attendre, la rapidité de l’expansion et l’influence grandissante du marché a entraîné l’apparition d’inégalités entre les gens et entre les régions. La pauvreté absolue a toutefois reculé : selon certaines sources, plus de la moitié de la réduction de la pauvreté absolue dans le monde entre 1980 et 2000 est intervenue en Chine. Même les régions les plus pauvres de l’Ouest et du Centre n’ont eu un taux de croissance des revenus inférieur que d’un point de pourcentage à celui de l’ensemble du pays. Un tel résultat, bien que modeste comparé à la croissance des régions côtières, est supérieur à celui de nombreux pays en développement.

L’accroissement des dépenses publiques a contribué à atténuer certaines inégalités de développement. Des programmes ont été mis en place dans le but de réduire les impôts et les prélèvements illégaux dans les zones rurales, et de relever ainsi les revenus. Il serait cependant souhaitable que ces mesures s’accompagnent d’une réforme des transferts réduisant les clivages entre les besoins de dépenses et les recettes locales dans les zones les plus pauvres. Parallèlement, des efforts pourraient être déployés pour créer un marché du travail national, ou du moins provincial.

Actuellement, il est difficile aux travailleurs ruraux et à leurs familles de s’installer définitivement dans une autre région et, s’ils y parviennent, leur droit à louer leur exploitation agricole peut leur être retiré sans compensation. Des autorisations sont requises pour tout déplacement, même temporaire, et de nombreux services publics locaux sont soit inaccessibles, soit difficilement accessibles aux migrants.

L’exode rural constitue cependant un vecteur d’urbanisation qui doit être géré avec précaution. A l’heure actuelle, les villes chinoises sont de taille plus homogène que dans d’autres économies, et de récents rapports du gouvernement ont souligné les avantages que pourrait apporter la création de grands pôles urbains le long des côtes et des grands fleuves. Les forces du marché commencent à se faire sentir dans l’immobilier, caractérisé par un taux d’occupation par le propriétaire de près de 70 %. Toutefois, la courte durée des baux commerciaux et résidentiels (respectivement 40 et 70 ans) peut agir comme un frein à un aménagement foncier de qualité, du fait que les immeubles construits reviennent à l’État à l’expiration des baux.

La pollution constitue un autre défi de taille. Cinq des dix villes les plus polluées du monde se trouvant en Chine, la pollution de l’air imposera à la collectivité un effort dont le coût estimé se situe entre 3 % et 8 % du PIB. Les investissements effectués dans le cadre des deux derniers plans quinquennaux ont amélioré la lutte contre la pollution en atténuant fortement la corrélation entre croissance économique et dégradation de l’environnement. Pour poursuivre cette amélioration, il faudra contrôler soigneusement les grandes zones d’émissions et s’assurer ensuite que les bureaux locaux chargés de l’environnement sanctionneront toute violation des normes. Cette question, comme bien d’autres, souligne la nécessité pour la Chine d’intensifier ses réformes institutionnelles et de garantir l’application effective d’un arsenal législatif pour l’essentiel déjà en place et de bonne qualité.

La mutation économique de la Chine est impressionnante, riche d’enseignements, mais aussi source de défis multiples. Tous sont examinés en détail dans la première Étude économique de la Chine réalisée par l’OCDE. La dernière décennie pourrait être décrite comme l’ère de l’accélération des réformes. Pour que la croissance se poursuive au même rythme pendant les dix prochaines années, il faudra tout mettre en oeuvre pour préserver, voire amplifier, cet élan réformateur.

Références

OCDE (2005), Étude économique de la Chine, Paris.

Colm Foy et Angus Maddison, « La Chine : première puissance économique du monde ? », L’Observateur de l’OCDE n° 215, janvier 1999, disponible sur http://www1.oecd.org/publications/observer/index-fr.htm.

©L’Observateur de l’OCDE, n°251, septembre 2005




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