Chili : toujours un tigre d’Amérique latine ?

Département des affaires économiques

Michelle Bachelet est la première femme élue à la présidence du Chili. À la tête de la coalition de gauche qui dirige le pays depuis le retour de la démocratie en 1990, la nouvelle dirigeante a promis la continuité, ainsi que plus d'emploi et de justice sociale.

L’économie chilienne est à nouveau en plein essor, sans jamais avoir vraiment ralenti. Certes, un léger recul du PIB de -0,8 % en 1999 a marqué la fin d’une longue période de croissance qui durait depuis le milieu des années 80. Pendant ces 15 années, le Chili a été surnommé le « tigre de l’Amérique latine », affichant des taux d’expansion économique plus proches de ceux des pays dynamiques d’Asie du Sud-est que de ceux de ses voisins. De fait, bien que non membre de l’OCDE, le Chili dépasse certains pays membres, pour la productivité du travail par exemple.

La résolution de ces questions pourrait faire une différence, même si l'économie chilienne va plutôt bien, comme l'expliquent nos experts de l'OCDE. Depuis 1999, la croissance est restée relativement molle par rapport à la performance habituelle du Chili, avant de rebondir en 2004 avec une progression de 6 % du PIB. Les avis sont partagés sur les principales causes de cette décélération, certains l’imputant aux évolutions conjoncturelles et internationales, d’autres soulignant les faiblesses structurelles internes. Les deux camps ont raison. Mais la vigueur de la reprise témoigne que l’économie chilienne peut connaître une croissance rapide, surtout lorsque les conditions extérieures sont favorables. Les prix du cuivre ont atteint leur sommet depuis 15 ans, et le cuivre représente environ 40 % des exportations. L’investissement fixe global a fait un bond de presque 13 % l’an dernier, tandis que la consommation privée a augmenté de presque 6 %, la plus forte hausse depuis des années. Le PIB par habitant du Chili s’est accru plus rapidement que celui du Mexique ou de la Turquie.

Cependant, comme le montre une récente étude de l’OCDE, le Chili doit maintenir cette vigoureuse croissance pour combler l’écart de niveau de vie avec l’ensemble de la zone OCDE. Le revenu par habitant, mesuré en termes de pouvoir d’achat, ne représente qu’environ 40 % de la moyenne des pays de l’OCDE.

Il n’y a pas de croissance durable sans bases économiques solides. De ce point de vue, le Chili est sur la bonne voie. La politique monétaire fonctionne bien, avec une inflation stable et peu élevée, à 2,4 % en 2004. La gestion budgétaire est également exemplaire. Le prix élevé du cuivre y a bien sûr aidé, mais le gouvernement a réussi à résister aux pressions visant à dépenser ces recettes inattendues. En effet, les autorités ont promulgué en 2000 une règle budgétaire qui veut que les recettes exceptionnelles liées au cuivre soient économisées dans les périodes fastes, afin d’aider à rembourser la dette et à financer certaines dépenses dans les années difficiles. Le respect de cette règle porte ses fruits.

La dette publique diminue aussi. La dette nette de l’administration centrale et de la banque centrale a représenté moins de 6 % du PIB en 2004, contre à peu près un tiers du PIB en 1990. Cela a permis au gouvernement de dépenser davantage pour des programmes sociaux, et de réduire sa dépendance à l’égard du financement étranger – le talon d’Achille de nombreuses économies de la région. Le Chili est aujourd’hui le seul pays d’Amérique latine, hormis le Mexique, dont les emprunts souverains sont notés comme des valeurs de premier ordre.

Au moment de la rédaction de cet article, le Chili était en pleine campagne électorale. Quelle que soit la nouvelle administration en mars 2006, elle devra s’appuyer sur ces acquis. Il lui faudra, au départ, maintenir la règle fiscale tout en prévoyant certaines dépenses, en particulier celles qui seront liées au vieillissement et aux retraites dans les années à venir. Le Chili a été un précurseur en matière de réforme des systèmes de pensions au début des années 80, remplaçant un régime par répartition, financé sur les ressources publiques, par un système dans lequel les travailleurs épargnent sur des comptes individuels d’épargne-retraite. Ce système fonctionne bien, mais n’a pas tenu toutes ses promesses : les versements sont irréguliers, et les sommes insuffisantes pour assurer un revenu confortable après la retraite.

Il est important de résoudre ces difficultés, pour l’avenir des finances publiques du Chili et son potentiel de croissance. Au-delà de la nécessité d’assurer la stabilité économique, d’autres mesures seraient également bienvenues. Par exemple, l’encouragement à l’innovation, qui connaît déjà des conditions favorables : les taux d’intérêt réels sont faibles, les régimes d’échanges internationaux et d’investissement étranger sont assez libéraux, et la réglementation sur les marchés des produits et du travail est raisonnablement proconcurrentielle. Bien que les dépenses de recherche et développement, en proportion du PIB, soient comparables à celles de certains pays de l’OCDE, elles sont encore trop faibles, à 0,7 % du PIB en 2002, et financées principalement par l’État, dans un cadre institutionnel assez cloisonné. Les autorités ont l’intention d’encourager les activités de R&D à l’aide d’une nouvelle taxe minière. Elles envisagent aussi de créer un conseil attaché au cabinet du Président pour conseiller le gouvernement dans ce domaine. Mais pour que ces initiatives réussissent, l’argent public doit être dépensé avec sagesse et transparence, de manière rentable et concurrentielle, sur des projets de R&D qui exploitent les avantages comparatifs du Chili. Il pourrait s’agir notamment de projets de développement de technologies pour les entreprises agro-industrielles et les activités extractives. L’avenir jugera de l’adéquation des politiques mises en oeuvre dans ce domaine.

La deuxième difficulté sera de continuer à renforcer le climat de l’investissement dans les industries de réseau. La réglementation en vigueur fonctionne raisonnablement bien, mais peut être améliorée. Dans le secteur de l’électricité, par exemple, une nouvelle loi assure la sécurité de l’approvisionnement, dans un contexte de ruptures répétées des livraisons de gaz naturel en provenance d’Argentine. Il faudrait aussi envisager la possibilité de séparer la vente au détail de la distribution, afin d’encourager plus d’efficacité en permettant aux détaillants d’établir des barèmes de prix adaptés aux préférences des consommateurs. Les partenariats public-privé aident à progressivement réduire le « déficit d’infrastructure » du Chili, dans des domaines comme les routes et les ports. Cependant, à mesure que ce déficit diminue, il faut améliorer la gouvernance au sein de ces partenariats, c’est-à-dire renforcer les contrôles indépendants et les bilans, et veiller à préserver le budget des dépenses imprévues.

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Le potentiel de croissance du Chili passe aussi par une meilleure utilisation de la main d’oeuvre, et c’est la troisième difficulté : il faut trouver des moyens d’inciter les gens à travailler et à améliorer leurs qualifications. Le taux d’activité de la population active est assez faible au Chili, surtout chez les femmes et les jeunes. Cela tient peut-être à des raisons culturelles, mais il est difficile pour les femmes de travailler, car les frais de garde et de scolarisation en maternelle pour les enfants sont chers. À long terme, il y aura sans doute beaucoup à gagner d’un progrès dans l’accumulation de « capital humain », surtout dans l’économie actuelle, fondée sur le savoir.

C’est précisément le domaine dans lequel le Chili a le plus de retard par rapport aux pays de l’OCDE. C’est pourquoi l’amélioration de la qualité et des résultats à tous les niveaux du système éducatif sera sans doute la principale difficulté à surmonter dans les années à venir. La réalisation de cet objectif renforcerait non seulement le potentiel de croissance à long terme du Chili, mais aiderait aussi à réduire l’inégalité des revenus. Même si les indicateurs sociaux se sont améliorés au fil des années, avec un recul de la pauvreté, la société chilienne reste très inégalitaire.

Références

 

Synthèse de l’OCDE : « Étude économique du Chili, 2005 ».

Oliveira Martins, Joaquim, et Mulder, Nanno (2003), « Économie chilienne : la voie à suivre », dans L’Observateur de l’OCDE n° 240/241, décembre.

©L’Observateur de l’OCDE n° 252/253, novembre 2005




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