Le Forum social mondial

L’aube du XXIe siècle a vu naître un nouvel acteur international : le Forum social mondial, réuni en 2001 à Porto Alegre, au Brésil, pour contrebalancer le Forum économique de Davos. Depuis lors, il n’a cessé de se renforcer, et il est désormais un événement incontournable sur la scène internationale. Quels sont ses objectifs ?

Centrée sur l’affirmation qu’« un autre monde est possible », cette rencontre s’est répétée les deux années suivantes, drainant de plus en plus de participants, donnant lieu à des débats, des manifestations de rue et amorçant de véritables actions transformatrices. En 2004, le Forum social a eu lieu à Mumbai, en Inde, et il a rassemblé fin janvier 2005 plus de 150 000 personnes, à nouveau à Porto Alegre. Un ensemble de forums connexes auront lieu en 2006, et une nouvelle rencontre mondiale est prévue en Afrique en 2007. Il est devenu impossible d’ignorer le Forum social mondial, ainsi que les forums sociaux régionaux, nationaux et locaux qui l’ont suivi à partir de 2002.

S’agit-il de la simple reprise, après la démobilisation ayant suivi la chute du mur de Berlin, d’une lutte qui dure depuis plus d’un siècle contre la domination du capital, par des gens qui persistent à croire que nous ne sommes pas arrivés à la « fin de l’Histoire » ? Les participants des forums sociaux seraient-ils des résistants désespérés face à un processus de mondialisation qui a intégré, depuis plus de cinq siècles, à une vitesse croissante, toutes les nations et les économies, en les soumettant toutefois de plus en plus aux intérêts des multinationales et des spéculateurs ? S’agit-il d’un effort radical pour que le « social » ne soit pas oublié par les gouvernements et les organisations internationales ? Ce sont là des visions trop simplistes du Forum social mondial.

Le Forum social mondial rassemble, en effet, ceux pour qui les intérêts des êtres humains – y compris le respect de la nature – doivent être au centre de toute décision politique, et non l’argent et son accumulation. Le choix de la date du Forum tend à souligner la recherche d’une alternative à la « pensée unique » – centrée sur l’expansion des affaires – des dirigeants mondiaux qui se réunissent tous les ans à Davos. De plus, le Forum social mondial dénonce les méfaits de la mondialisation qui s’est imposée, et cherche à tisser des liens de solidarité favorisant une paix durable entre les peuples.

Les participants du Forum préconisent également que les gouvernements élus démocratiquement s’engagent efficacement dans la diminution des inégalités, à l’intérieur de leurs frontières, comme dans les relations internationales. Certes, toute personne de bonne volonté pourrait souscrire à ces objectifs, mais la démarche du Forum va plus loin que de simples dénonciations : elle ouvre la voie à diverses solutions alternatives à la mondialisation, et c’est ce qui explique son succès.

Ce que le Forum social mondial apporte de nouveau, dans son mode de fonctionnement même, c’est une nouvelle façon de faire de la politique. Il ne s’agit d’ailleurs pas là d’une invention de ses organisateurs. Ils n’ont fait que s’inspirer des luttes contre les diverses formes de domination qui, au cours des trois dernières décennies, ont fait surgir les structures organisatrices en réseau, la non-directivité, les rapports horizontaux de pouvoir.

Le principe fondateur du Forum social mondial a été de passer de la simple résistance, avec ses manifestations de protestation, qui d’ailleurs se multipliaient dans le monde, à la proposition d’alternatives. Ensuite, le Forum a mis en avant une valeur essentielle, à laquelle nous aspirons tous : le respect de la diversité. Les forums sociaux sont ouverts, sans discrimination, à tous ceux qui veulent changer le monde, en respectant les choix, la culture, le rythme de chacun – tout en refusant l’utilisation de la violence pour réaliser ces changements.

D’autre part, ils sont organisés selon une logique de réseaux : aucun participant et aucune activité n’a plus d’importance que les autres, et tous sont co-responsables de l’événement (au Forum de 2005, toutes les activités réalisées, soit près de 2 000, ont été autogérées par ceux qui les ont proposées). Le Forum rejette donc les théories et les pratiques d’action politique fondées sur l’action de leaders charismatiques ou d’avant-gardes éclairées, caractéristiques du siècle dernier.

Par conséquent, ceux qui organisent les forums ne les dirigent pas. Ils ne sont que des facilitateurs (ce qui explique l’interdiction posée par la Charte de principes du FSM – dont nous conseillons vivement la lecture – de la participation des partis politiques et des gouvernements à l’organisation des forums : leur logique de pouvoir est compétitive et pyramidale). Personne ne peut parler au nom du Forum ou vouloir le représenter, puisqu’il n’est ni un mouvement ni une entité. Il est simplement un espace de rencontre, dans lequel les différentes organisations de la société civile peuvent se reconnaître (en dépassant les barrières qui les divisent), s’entraider, apprendre les unes des autres, bâtir de nouvelles alliances et lancer de nouvelles initiatives.

De ce fait, aucun Forum social ne peut se conclure par des documents finaux prétendant mettre l’ensemble des participants sous une seule et même bannière. Mais chaque organisation ou ensemble d’organisations peut formuler des engagements qui lui sont propres. Ainsi, à la cérémonie de clôture du forum de 2005, 352 propositions ont été présentées, couvrant un large éventail de sujets : la réforme de l’ONU, la question de la dette des pays en développement, le problème de l’eau, la lutte contre la pauvreté, la connaissance, la dimension spirituelle du développement, les nouvelles manières d’organiser les économies « locales », la paix, l’opposition à la production d’armes ou aux traités internationaux défavorables aux pays pauvres.

Il va sans dire, cependant, que cette conception du Forum n’est pas entièrement partagée par tous ceux qui participent à ces rencontres et les organisent. Tout un débat s’est instauré parallèlement, par exemple, autour de la question suivante : le FSM est-il un espace ou un mouvement ? Compte tenu du nombre et de la diversité de ses participants, et de son pouvoir de mobilisation, les plus pressés ou les plus angoissés par l’évolution du monde préféreraient bien sûr qu’il puisse devenir lui-même un nouvel acteur politique à part entière, ne se réduisant pas au rôle intermédiaire de forum-espace. Le Forum devrait pouvoir identifier des objectifs de lutte prioritaires et urgents – qui seraient alors présentés, par exemple, dans un document final – et proposer des actions nécessaires à leur réalisation.

Ce débat n’est pas clos, mais la présentation des arguments avancés par les uns et les autres serait ici trop longue. En tout cas, ceux qui voient le Forum comme un espace nécessaire pour que la lutte de ses participants puisse se développer n’ont pas beaucoup de doutes sur l’effet négatif qu’aurait un tel changement de nature. Et jusqu’à présent ils ont réussi à assurer le respect de la Charte de principes dans la plupart des événements organisés à l’intérieur de la mouvance du Forum social mondial.

Ainsi, chaque rencontre – mondiale, régionale, locale – du Forum social est un temps d’apprentissage d’une nouvelle culture politique, dans laquelle la compétition est remplacée par la coopération – ce qui explique le climat d’allégresse de ces rencontres. En fait, les centaines de milliers de personnes qui adhèrent de plus en plus à cette démarche (dont un nombre croissant de jeunes, ouverts à la générosité et à l’espérance) se retrouvent dans la perspective optimiste quant à la nature humaine qui la sous-tend. Cette perspective – bien différente de celle adoptée par ceux qui dirigent aujourd’hui l’économie mondiale – a été bien résumée par Hazel Henderson, dans un article sur l’imposture du prix Nobel d’économie (Le Monde Diplomatique, février 2005), dont je reprends ici le raisonnement suivant : l’être humain n’est pas un agent économique rationnel, ayant un cerveau reptilien obsédé par le souci de maximiser son propre intérêt, à partir de la peur et de la rareté. Ses motivations, plus complexes, incluent le souci des autres et le partage.

Tout cela a aussi comme conséquence politique très précise la naissance effective d’un nouvel acteur politique – indépendant du Forum – qui marquera certainement ce nouveau siècle, et que les organisations comme l’OCDE devront nécessairement prendre en compte : ce réseau horizontal et démocratique non dirigé que l’on peut appeler la société civile. Elle est en effet le seul acteur pouvant avoir, par l’essor de la co-responsabilité de tous les citoyens de la planète, un pouvoir suffisant pour que la construction d’un « autre monde » soit effectivement possible.

* Chico Whitaker est le représentant brésilien de la Commission Paix et Justice du comité d’organisation et du secrétariat international du FSM. Son nouvel ouvrage, Le Forum social mondial, un défi, est paru en portugais. Il a écrit plusieurs articles, notamment « Notes sur le forum social mondial », disponible en anglais et en français sur le site Internet du FSM.

Référence

Site Internet du FSM : www.forumsocialmundial.org.br.

©L’Observateur de l’OCDE n° 248, mars 2005




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