Le casse-tête des retraites

©David Rooney

Les pouvoirs publics doivent réformer les retraites, non seulement pour en assumer le coût, mais aussi pour les rendre viables et adéquates. C’est un défi majeur, mais pas insurmontable.

Lorsqu’Antonio Todde est mort en 2002, il se préparait à célébrer son 112e anniversaire. Celui qui était alors le doyen du monde soutenait qu’il devait sa longévité au dur labeur et à un verre de vin rouge par jour. Son pays d’origine, la Sardaigne, est connu pour ses nombreux centenaires : les deux parents de M. Todde ont vécu bien au delà de 90 ans, et à sa mort, ses quatre enfants étaient tous en vie.

La population mondiale vieillit. Selon des projections de l’OCDE pour 2050, en moyenne, dans l’ensemble de la zone OCDE, 100 actifs devront supporter la charge de 137 enfants et personnes âgées de plus de 65 ans. C’est encore pire pour l’Union européenne, avec 142 non actifs pour 100 actifs. Ce vieillissement accéléré rend la tâche des décideurs particulièrement ardue, car ils doivent maintenir des régimes de retraites viables et adéquats.

Réformer les retraites est devenu l’un des principaux enjeux de la politique sociale. Accueillir davantage de travailleurs immigrés, encourager le travail des femmes, favoriser la productivité, tout cela peut aider à financer les retraites à court terme, mais ce n’est pas suffisant. Des réformes semblent inévitables pour réduire les engagements en matière de retraites publiques, diversifier les sources de revenus à la retraite et allonger la durée de la vie active, et pour enrayer la tendance à la retraite anticipée de ces dernières décennies.

La plupart des pays ont pris conscience de la nécessité d’anticiper le vieillissement de la population. Mais les réformes sont très délicates. Elles impliquent des décisions politiques à long terme dans des conditions incertaines et, souvent, l’impact probable de ces décisions sur le bien-être des retraités d’aujourd’hui et de demain n’est pas exposé clairement. La réforme des retraites fait souvent descendre la population dans la rue et oblige les pouvoirs publics à faire marche arrière. Pour réussir ces réformes, il faut donc impliquer le public, c’est-à-dire les retraités actuels et futurs.

Malheureusement, les systèmes de retraites étant variables par nature, il n’en existe aucun de parfait. Ils doivent s’adapter aux fluctuations des conditions économiques et sociales, tout en tenant les promesses faites aux travailleurs. Il n’est pas facile d’appréhender les systèmes de retraite, ni d’identifier les meilleures pratiques. Les prestations et les revenus des retraités dépendent de nombreux facteurs, tels que l’âge de la retraite, les annuités requises et les méthodes de calcul des prestations. En outre, l’espérance de vie à la retraite diffère d’un pays à l’autre, de sorte qu’il est difficile de comparer la générosité et le coût des régimes des divers pays.

À ce jour, y compris à l’OCDE, on a consacré beaucoup d’attention aux aspects budgétaires du vieillissement. On s’est demandé, par exemple, quelle serait l’incidence du vieillissement sur les dépenses publiques et sur la charge fiscale. On s’est beaucoup moins préoccupé de l’impact des réformes sur l’adéquation et la répartition des revenus des retraités, en particulier pour prévenir la pauvreté des retraités.

L’OCDE a mis au point un cadre nouveau pour évaluer ces impacts. Les prestations de retraite font l’objet de projections pour des travailleurs à différents niveaux de revenus, couvrant tous les régimes obligatoires de retraite pour les salariés du secteur privé, y compris les retraites minimum, les régimes de base et les pensions sous condition de ressources, les programmes liés aux salaires et les régimes à cotisations définies. Pour la première fois, ces projections prennent aussi en compte les effets de l’impôt sur le revenu et des cotisations de sécurité sociale sur le niveau de vie pendant la vie active et à la retraite.

Adéquation sociale

Dans les pays de l’OCDE, les revenus moyens peuvent s’attendre à une retraite après impôts d’un peu moins de 70 % de leurs gains après impôts. Même les pays qui versent les prestations les plus basses par rapport aux gains (le Royaume-Uni et les États-Unis) ont un taux de remplacement net d’environ 50 % des gains moyens. Les titulaires de revenus élevés, percevant le double du revenu moyen, reçoivent moins de 60 % nets. Ce qui signifie qu’en moyenne, les travailleurs ayant effectué une carrière complète qui perçoivent des revenus moyens élevés peuvent s’attendre à toucher une pension convenable, considérant que les retraités n’ont pas à couvrir certaines dépenses liées au travail et que beaucoup d’entre eux sont propriétaires de leur logement.

Mais qu’en est-il des travailleurs moins bien lotis, les bas salaires ou ceux qui travaillent à temps partiel ? On n’insistera jamais assez sur le rôle des retraites dans la prévention de la pauvreté chez les personnes âgées. Les bas salaires sont un groupe particulièrement vulnérable, car il est moins probable qu’ils aient pris des dispositions en matière de retraite privée complémentaire ou qu’ils possèdent d’autres biens personnels. L’ouvrier moyen de la zone OCDE (celui qui gagne la moitié du salaire moyen) aura un taux de remplacement net d’environ 85 %. À première vue, cela ne semble pas mal. Mais pour mesurer l’adéquation sociale, il est préférable d’exprimer les droits à pension en proportion des gains moyens à l’échelle de l’économie tout entière.

Si l’on utilise cette dernière mesure, les retraites des travailleurs à bas salaires semblent moins adéquates dans certains pays. Au Mexique, en République slovaque et aux États-Unis, par exemple, les prestations de retraite peuvent valoir 20 % ou même moins des gains moyens. En Allemagne, les retraites de ceux qui ont travaillé toute leur vie pour un faible salaire représentent moins d’un quart des gains moyens. Cependant, tous les pays de l’OCDE ont mis en place des filets de sécurité pour protéger les retraités de la pauvreté. Ces programmes offrent une prestation de retraite minimale, pour les travailleurs ayant effectué une carrière complète, d’environ 30 % des gains moyens. Des réformes qui diminueraient encore les prestations versées aux titulaires de faibles revenus n’auraient donc pour effet que d’amener davantage de retraités à demander le secours de programmes sous condition de ressources, déshabillant Pierre pour habiller Paul en termes de dépenses publiques.

Viabilité financière

Les promesses faites aux futurs retraités pourront-elles être tenues ? Pour répondre à cette question, considérons les résultats du nouvel indicateur global de l’OCDE, le « patrimoine retraite », qui donne l’équivalent de tous les versements de pension qu’un retraité peut s’attendre à recevoir, compte tenu du niveau de la pension, de l’âge de la retraite et de l’espérance de vie dans le pays concerné.

Selon ce calcul, le Luxembourg a le patrimoine retraite le plus élevé. Pour un travailleur rémunéré au salaire moyen, cela représente 18 fois les gains moyens pour les hommes, et près de 22 fois pour les femmes – compte tenu de leur plus longue espérance de vie. Cela veut dire que si l’État versait à chaque retraité un capital retraite en une fois, il faudrait qu’il lui verse un montant moyen de 587 000 dollars US au moment de son départ à la retraite. La facture est colossale. Au Luxembourg, le patrimoine retraite représente près du triple de la moyenne de l’OCDE. Les niveaux les plus bas se situent en Irlande, au Mexique, en Nouvelle-Zélande, au Royaume-Uni et aux États-Unis, où il représente moins de six fois les gains moyens.

Deux facteurs sont déterminants pour le patrimoine retraite : l’âge ouvrant droit à une pension et l’espérance de vie. Le coût des retraites serait évidemment plus abordable si l’âge normal de la retraite était plus élevé. Cet âge est de 65 ans dans la plupart des pays de l’OCDE, bien qu’il soit plus bas en République tchèque, en France, en Hongrie, en Corée, en République slovaque et en Turquie. Toutefois, dans la plupart des pays, l’âge auquel les travailleurs prennent effectivement leur retraite est bien inférieur, en raison de programmes spéciaux de retraite anticipée, de régimes d’invalidité ou d’autres « portes de sortie » du marché du travail. Les réformes visant à diminuer le coût des retraites ne doivent donc pas s’intéresser seulement à l’âge normal de la retraite, mais aussi au problème des départs anticipés.

Une espérance de vie plus longue signifie que les pensions devront être versées plus longtemps. Toutes choses égales par ailleurs, les pays où l’espérance de vie est faible – Hongrie, Mexique, Pologne, République slovaque et Turquie – peuvent se permettre de verser aux hommes une pension de retraite supérieure de 10 % à ce que pourraient verser l’Allemagne ou l’Italie, par exemple.

La France est un bon exemple du problème qui se pose lorsque les deux facteurs se conjuguent : les taux de remplacement bruts en France sont inférieurs à la moyenne de l’OCDE pour les travailleurs dont la rémunération se situe entre 75 et 200 % de la moyenne, et pourtant l’indicateur « patrimoine retraite » est supérieur à la moyenne de l’OCDE parce que l’âge d’accès à la pension de retraite (60 ans) est relativement bas, alors que l’espérance de vie est relativement longue en France.

Un autre message fort ressort des éléments factuels que nous avons rassemblés : beaucoup de régimes de retraite des pays de l’OCDE manquent de transparence. Les intéressés ne savent ni comment ils fonctionnent ni, bien souvent, ce à quoi ils ont droit. En Suède, par exemple, un col blanc dont la rémunération en fin de carrière se situe autour de la moyenne pourrait recevoir jusqu’à cinq pensions différentes : une pension publique sous condition de ressources, une pension publique liée au salaire, une pension personnelle à cotisation définie et deux types différents de pensions professionnelles. Il faut toutefois porter au crédit de la Suède qu’elle a pris des mesures pour clarifier les choses et d’autres pays lui emboîtent le pas.

Il est important que les jeunes générations comprennent le fonctionnement des systèmes de retraite, car leurs futures pensions risquent de dépendre de la qualité de leurs propres décisions financières. En outre, il est impossible d’avoir une discussion sérieuse sur la réforme des retraites sans informations claires. L’OCDE s’attache actuellement à promouvoir l’éducation financière, en partie dans cette nouvelle perspective.

L’urgence est particulièrement grande aujourd’hui pour les 40-50 ans, qui voient leurs droits se réduire, alors qu’ils ont moins d’années pour s’adapter aux nouveaux régimes que les générations plus jeunes. Si vous faites partie de cette catégorie, et si vous espérez battre le record de longévité de M. Todde, préparez-vous à travailler plus longtemps, et commencez dès maintenant à prévoir quel sera votre revenu à la retraite. Et ne refusez pas trop vite ce verre de vin rouge quotidien.

Référence

OCDE (2005), Les pensions dans les pays de l’OCDE : Panorama des politiques publiques.

©L’Observateur de l’OCDE n° 248, mars 2005




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