Les étudiants font-ils confiance aux gouvernements ?

Les étudiants sont généralement des membres actifs de la société civile, et ils sont souvent fort critiques vis-à-vis de l’action politique. Que leur rôle soit intellectuel, ou en tant que militants de première ligne dans les organisations non gouvernementales, leur influence sur le processus de la mondialisation est bien réelle. Et parce qu’ils représentent aussi l’avenir, il est capital d’entendre leur voix.

Adriaan Buyserd est hollandais, Lampros Kontogeorgos est grec. Tous deux étudiants diplômés en administration internationale publique à l’université Erasmus de Rotterdam, ils participeront au sommet pour les étudiants qui se tiendra ce mois-ci à Rotterdam, en parallèle de la réunion ministérielle de l’OCDE sur la confiance envers les gouvernements.MM. Buyserd et Kontogeorgos viennent de pays on ne peut plus différents, situés de part et d’autre d’un continent exigu. Ils n’en sont pas moins tous deux des citoyens européens ouverts sur le monde, aux plans de carrière tournés vers l’international. D’autant plus qu’ils évoluent dans une ère d’ubiquité, où des systèmes de communication virtuelle tels que le Blackberry ont aboli la notion de distance, et où les trajets en avion, rapides et peu chers, ont relégué aux oubliettes les trains de nuit Interrail d’hier, avec leurs sempiternels grincements d’essieux et leurs sandwichs rassis.Nous leur avons demandé s’ils estiment que les étudiants actuels font confiance aux gouvernements démocratiques. Pensent-ils que les dirigeants ne font pas assez, ou au contraire en font trop, pour leurs citoyens et pour la collectivité dans son ensemble ? Comment envisagent-ils l’avenir de la société et de la vie publique, alors que les affaires discréditant hommes politiques et chefs d’entreprises, les troubles civils, les désastres de tous ordres et la violence font régulièrement la une des médias ?Si l’on en croit MM. Buyserd et Kontogeorgos, les étudiants accordent un degré de confiance relativement élevé aux gouvernements. Pour Adriaan Buyserd, les hommes politiques et les hauts fonctionnaires sont tout aussi compétents dans leur domaine que les autres professionnels.« Le noeud du problème réside dans l’essence même de leur rôle sociétal. Au fond, n’est-ce pas à eux que revient de faire les choix les plus difficiles ? Et lorsque votre travail consiste avant tout à faire prévaloir les intérêts de certains – le peuple – par rapport à d’autres, vous provoquez nécessairement un certain degré de mécontentement », reconnaît-il.Cela dit, les citoyens ont naturellement plus confiance en leurs dirigeants quand leur situation est stable et sûre. M. Kontogeorgos en veut pour preuve que les statistiques de confiance envers les dirigeants sont plus élevées dans les pays scandinaves et aux Pays-Bas qu’en France ou en Italie. Cela s’explique selon lui par le fait qu’en Suède ou en Norvège, « l’importance de l’État providence permet d’éviter l’exclusion des personnes en difficulté. Les gens sentent que leur gouvernement ne les laissera pas tomber ».La perception du degré d’honnêteté ou de corruption joue également. M. Kontogeorgos reprend la distinction Nord/Sud habituelle, affirmant que la plupart des citoyens des pays scandinaves considèrent que leurs dirigeants sont, dans l’ensemble, honnêtes. « À l’opposé, les affaires de corruption sont monnaie courante dans les pays méditerranéens », ajoute-t-il. Les scandales impliquant des hommes politiques y sont extrêmement fréquents, et « la corruption est souvent incontournable dans les transactions entre citoyens et pouvoirs publics ».Au-delà de ces différences régionales, un malaise général touche l’ensemble des sociétés, issu du sentiment que les gouvernements ne maîtrisent plus complètement la situation, et qu’ils ne parviennent pas à défendre les intérêts nationaux sur la scène mondiale. Pour M. Buyserd, les gouvernements sont souvent « tenus pour responsables d’une multitude de changements à l’échelle mondiale, qui ont des effets négatifs sur la vie quotidienne. » Or, les gouvernements n’ont aucune maîtrise de ces phénomènes, et, « pour diverses raisons mêlées, les États renoncent en partie à leur capacité d’action ».S’ajoutent à cela certains incidents, comme les récents assassinats politiques aux Pays-Bas ou les troubles dans les banlieues françaises, perçus comme des symptômes de l’isolement croissant de certaines parties de la population par rapport au pouvoir et à l’ensemble de la société. « On ne peut pas discriminer des classes entières de citoyens, ou lésiner sur les efforts nécessaires à leur intégration, et espérer s’en tirer sans casse », estime M. Buyserd.Les gouvernements ne sont pas les seuls responsables. Il revient à l’ensemble des citoyens de faire des efforts et d’être plus ouverts à l’égard des immigrés. « Des choses très simples peuvent faire toute la différence, selon M. Buyserd. Par exemple, je suis le seul blanc de mon pâté de maisons. Mon épicier est marocain, mon coiffeur chinois, et je commande mes pizzas chez un Turc. »Quelle marche à suivre ces expériences et opinions suggèrent-elles ? Pour M. Kontogeorgos, peut-être aurions-nous besoin de plus d’État, pas moins. Il mesure son propos : « Peut-être pas dans le sens d’une intervention constante de l’État, mais d’une nouvelle manière, qui rende présent à l’esprit des citoyens que le gouvernement élu reste le véhicule principal de la promotion de l’intérêt général.» M. Buyserd reconnaît que les gouvernements doivent créer « un climat de sécurité et de stabilité », qui permette aux citoyens de faire leurs propres choix de vie de manière responsable. Il pense néanmoins qu’il doit y avoir un filet de sécurité « pour ceux qui ne s’en sortent pas ».S’agissant de l’Europe, M.Buyserd est convaincu qu’il est nécessaire de créer une entité proche d’un État post-moderne, afin de préserver le mode de vie européen. Il affirme fièrement avoir voté en faveur de la constitution européenne en 2005, qui avait été rejetée par la majorité de ses compatriotes. Il a néanmoins perçu très négativement – il l’a qualifie d’« honteuse » – la campagne pour le oui menée par le gouvernement néerlandais. Elle aurait eu l’effet inverse en détournant de nombreux électeurs en réalité pro-européens.Si les étudiants des années 60 étaient majoritairement de gauche, leurs enfants des années 80 allaient à la fac en cravate et attaché-case. Les choses sont plus floues aujourd’hui, comme l’illustrent les controverses autour de la mondialisation. Elles reflètent la diversité d’opinions chez les jeunes.Par exemple, selon M. Kontogeorgos, « en Grèce, nombreux sont ceux – en particulier les étudiants – qui accusent la mondialisation de tous les maux ». C’est le cas pour les délocalisations d’emplois et la hausse du chômage. « Tant qu’on n’aura pas trouvé des solutions pour compenser les effets négatifs de la mondialisation, elle demeurera une source d’incertitudes – et parfois d’émeutes », affirme-t-il.Contrastant avec cette analyse, celle de M. Buyserd est moins sombre, et sans doute aussi plus personnelle. Il affirme, au moins pour ce qui concerne les étudiants hollandais, que « la jeune génération est plus conformiste que dans les années 60-70, où fleurissaient les manifestations », et que seule une minorité se montre mécontente ou incertaine face à la mondialisation. Il ajoute que ses semblables préfèrent affronter les problèmes liés à la mondialisation en travaillant à l’intérieur du système, plutôt qu’en s’y opposant, et surtout « qu’ils perçoivent la mondialisation comme un nouveau champ de possibilités – depuis les nourritures exotiques jusqu’aux voyages à l’étranger à bas prix ».Si les gouvernements pouvaient ouvertement oeuvrer à fournir une plus grande stabilité et un climat permettant à des individus responsables de continuer à recueillir de tels bénéfices, tout en finançant les institutions à vocation sociale, et surtout en protégeant les citoyens contre les effets négatifs de la mondialisation, ils seraient probablement mieux vus de beaucoup d’étudiants, et gagneraient également une plus grande confiance des autres citoyens. Le forum parallèle à Rotterdam sera l’occasion pour les gouvernements, en se montrant vraiment attentifs à l’opinion des étudiants, de prouver qu’ils s’emploient réellement à mériter leur confiance.Rory J. Clarke/Michael RoweRéférencesPollitt, Christopher et Bouckaert, Geert (2004), Public Management Reform: A Comparative Analysis, deuxième édition, Oxford University Press.Adriaan Buyserd recommande également le site Internet “révolutionnaire” du Prof. Garton Ash : www.freeworldweb.net, et le nouveau magazine de politique européenne www.europesworld.orgL’Observateur de l’OCDE n° 252, novembre 2005


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