Progrès dans la mesure du progrès

Direction des statistiques

De nos jours, les forums sont légion, mais rares sont ceux qui sont vraiment utiles. On évoquera Davos, Porto Alegre, peut-être aussi le forum public annuel de l’OCDE.

L’on songera à des thèmes qui font la une, tels que le changement climatique, la sécurité, la société, les télécommunications ou l’innovation des entreprises. Aussi le forum récemment organisé par l’OCDE à Palerme, en Italie, pouvait-t-il surprendre, puisqu’il était consacré au sujet plutôt aride des statistiques.Or, curieusement, ce forum a rencontré un franc succès. Pendant près de quatre jours, en novembre 2004, malgré des exposés techniques parfois complexes, le grand amphithéâtre où se tenait le premier Forum mondial de l’OCDE sur le thème « Statistiques, savoirs et politiques » a fait salle comble. Comme dans tout forum qui se respecte, des hommes d’affaires et des militants de la société civile, des hauts fonctionnaires, des dirigeants politiques et des experts se sont rassemblés dans le magnifique Teatro Massimo pour échanger idées et arguments. Les médias y ont été très attentifs et, selon nos données (oui, encore des chiffres !), des milliers de personnes dans le monde entier ont suivi les débats en ligne.Voilà qui est encourageant pour nous, statisticiens. Comment expliquer un tel intérêt ? Tout simplement parce que ce forum ne portait pas sur l’environnement, l’exclusion sociale ou les nouvelles technologies, mais sur tous ces thèmes à la fois, sur les données qui fondent nos connaissances et nos actions. Aujourd’hui, en effet, loin de se cantonner à la production de chiffres, les statistiques influencent la vie quotidienne des individus.Lorsqu’un gouvernement élabore un budget, lorsqu’un ménage choisit l’école de son enfant, lorsqu’une entreprise investit ou lorsqu’une organisation non gouvernementale (ONG) lance une campagne, ce sont souvent des informations statistiques qui guident leurs choix.À notre époque, où les données abondent, on entend couramment parler du produit intérieur brut (PIB) ou du taux d’inflation. Les enquêtes se multiplient, sur le coût de la vie, la corruption, la liberté économique, l’état de nos hôpitaux ou de l’environnement, ou encore sur notre moral. Mais leurs limites apparaissent rapidement. Il n’est pas toujours aisé de distinguer les enquêtes sérieuses de celles qui ne servent qu’à nous distraire. Et elles montrent tant de différents reflets de nous-mêmes qu’elles finissent par nous désorienter.Pourtant, les gens souhaitent disposer de statistiques qui rendent compte de la qualité de la vie dans son ensemble, et pas simplement d’un aspect particulier. Ils ont besoin d’une vision plus complète de leur situation pour mesurer le progrès. On sollicite inévitablement les statisticiens pour distinguer ce qui est mesurable de ce qui ne l’est pas. Mais, compte tenu des enjeux, tout le monde veut avoir son mot à dire. D’où l’intérêt manifesté à Palerme, et d’où la question qui occupait tous les esprits : comment mieux mesurer nos vies ?Certes, l’espérance de vie augmente, la santé et le niveau d’instruction semblent s’améliorer, et nombre de pays s’enrichissent. Mais progressons-nous réellement ? Même dans les pays développés, les progrès sont contrastés, et ils ne sont peut-être pas durables, ni dénués de risques. Comment savoir ? Sans données robustes, les conseils semblent purement rhétoriques, et les propositions politiques purement idéologiques.Il existe différentes manières d’évaluer la situation globale d’un pays, mais trois d’entre elles retiennent plus particulièrement l’attention. La première mobilise les analyses économiques classiques, fondées par exemple sur le PIB, pour appréhender les préoccupations d’ordre environnemental ou social. La deuxième utilise des indicateurs composites de bien-être, qui synthétisent des informations diverses sous la forme d’une mesure unique. Quant à la troisième méthode, elle définit des indicateurs clés qui couvrent les domaines économique, social et environnemental, sans en tirer de mesure unique. Chacune de ces approches présente des avantages et des inconvénients. La première démarche implique un investissement considérable en données à collecter et en ressources nécessaires pour les rendre cohérentes. Elle soulève des difficultés théoriques et pratiques s’agissant de l’expression de certains agrégats en termes monétaires, tels que les ressources environnementales. En outre, bien qu’une telle méthode puisse présenter un grand intérêt sur le plan analytique, pour simuler par exemple les effets économiques, sociaux et environnementaux de différentes mesures, on voit mal les gouvernants, les investisseurs ou le public adhérer à une approche aussi complexe.De ce point de vue, les indicateurs composites semblent plus attrayants, puisqu’ils permettent de combiner une multitude d’indicateurs – y compris « des pommes et des poires » – en une mesure unique. Les indicateurs de développement humain et les indices de qualité de vie sont élaborés de cette manière. Ils permettent aisément de classer les pays, et sont très prisés par les journalistes comme par le public. Ils peuvent toutefois prêter à confusion, suivant les indicateurs et les coefficients de pondération utilisés pour agréger les résultats. Ces indices sont en effet tributaires du discernement et des préférences de leurs concepteurs, lesquels n’avertissent pas toujours les utilisateurs des effets de distorsion que peut avoir la composition de l’indicateur sur les résultats finaux. Ainsi, un indicateur élaboré en accordant beaucoup d’importance à la qualité de l’air peut avantager les pays à faible densité urbaine.Une méthode intermédiaire consiste à sélectionner un certain nombre d’indicateurs clés, reposant sur une conception plus globale de ce qui est essentiel pour le développement et le progrès de chaque pays. Cette démarche présente l’avantage de couvrir un large éventail de thèmes – disons 20 à 30 environ – sans qu’il soit nécessaire d’estimer des coefficients de pondération. Ainsi, les pays peuvent s’attacher à une liste englobant les soins de santé, la pollution atmosphérique, l’emploi des jeunes et les nouveaux investissements. C’est ensuite aux utilisateurs qu’il appartient d’évaluer globalement les performances de chaque pays, suivant leurs points de vue, leurs attentes et leurs cultures. Ces indicateurs clés ne fournissent certes pas une mesure unique du progrès, et ne présentent pas la rigueur méthodologique de certains systèmes comptables. Néanmoins, ils gagnent en popularité, car ils offrent aux utilisateurs – les parties prenantes – une palette d’informations simples à comprendre et adaptées à leurs questionnements, tout en offrant des repères permettant d’évaluer les performances en toute transparence. Comme dirait David Walker, Contrôleur général des États-Unis, de tels indicateurs donnent aux individus des moyens d’évaluation permanente.L’OCDE utilise l’ensemble de ces méthodes. Nous établissons des mesures statistiques des conditions économiques, sociales et environnementales des pays et des régions. Nous effectuons des recherches méthodologiques sur les systèmes comptables et les indicateurs composites, et nous organisons des ateliers internationaux, notamment sur les indicateurs clés, dont le Forum de Palerme est un brillant exemple. Naturellement, certains détracteurs se demandent si tous ces travaux ne se réduisent pas en définitive à une consommation abusive de statistiques, de la part de boulimiques de chiffres qui ne font que chercher encore et toujours de nouvelles manières de plumer le même canard. Le risque de surcharge statistique et de surestimation de l’importance de certains chiffres existe. Lors du Forum, certains intervenants ont montré que les responsables gouvernementaux et autres décideurs peuvent accorder un crédit excessif aux chiffres, et inféoder trop facilement les priorités de l’action publique à des classements et des objectifs chiffrés.Toutefois, le plus important est de savoir comment utiliser les chiffres, et de développer le savoir pour agir avec leur appui. Comme l’a souligné le gouverneur de la Banque centrale européenne (BCE), Jean- Claude Trichet, de bonnes décisions requièrent aussi une bonne capacité de jugement. Par ailleurs, nous ignorons tant de choses, et les incertitudes de l’existence sont telles, du changement climatique au fonctionnement des marchés, que nul ne peut se permettre de relâcher ses efforts. Le Forum de Palerme a montré que les statistiques représentent un outil fondamental pour faire progresser la connaissance, qui permet une prise de décision mieux fondée. Ce ne sont pas les statisticiens qui prennent ces décisions, mais leur tâche est importante. Comme l’a dit Thomas Jefferson : «Il n’est pas de dépositaire plus sûr des pouvoirs suprêmes de la société que le peuple lui-même, et si nous pensons qu’il n’est pas suffisamment éclairé pour les exercer avec une saine lucidité, la solution n’est pas de la lui ôter mais au contraire d’accroître cette lucidité par l’instruction ».©L’Observateur de l’OCDE N°246/247, décembre 2004-janvier 2005


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016