La politique monétaire européenne

Du bon usage des statistiques

Pour élaborer une politique économique crédible pour la zone euro, il a fallu s’appuyer sur des statistiques de qualité, une grille d’analyse solide et une bonne faculté d’appréciation. Cela n’a pas été sans difficultés, et d’autres défis nous attendent.

Comme l’ensemble des décideurs politiques, les dirigeants de banques centrales travaillent dans un contexte de grande incertitude quant au fonctionnement de l’économie, sa situation immédiate et ses évolutions futures. En outre, la seconde moitié des années 90 et les premières années de ce siècle ont connu des mutations structurelles, certaines à l’échelle mondiale, d’autres confinées à l’Europe, mais toutes venant s’ajouter aux sources habituelles d’incertitude. (…) S’y retrouver dans les chocs qui touchent en permanence l’économie de la zone euro et évaluer en temps réel l’impact qu’ils risquent d’avoir sur la stabilité des prix est une tâche très exigeante, malgré les progrès réalisés ces dernières décennies dans les domaines des statistiques, de la théorie économique et de l’économétrie.Dans des conditions aussi complexes, un modèle unique ou un ensemble restreint d’indicateurs essentiels ne suffit pas à guider la politique monétaire. Il faut disposer d’un ensemble intégré de données couvrant tous les aspects. Les statistiques élaborées à l’échelle de la zone euro et les priorités définies pour les améliorer reflètent cet impératif. Il est certes besoin de statistiques variées et à jour pour formuler une saine politique monétaire, mais cela ne suffit pas. Encore faut-il que ces informations soient structurées et analysées de façon cohérente afin que les autorités monétaires puissent prendre les décisions les plus judicieuses pour atteindre les objectifs de leur action. (…)La politique monétaire et les chiffresSi nous vivions dans un monde conforme à la théorie macroéconomique, quelques modèles simples s’appuyant sur un ensemble limité de variables suffiraient pour conduire la politique monétaire, et les besoins en statistiques pourraient être minimes. Mais la réalité est beaucoup plus complexe, et les informations nécessaires sont donc beaucoup plus précises et variées. (…) L’économie ne dort jamais, elle est affectée en permanence par des perturbations de toutes natures : chocs financiers, chocs de la demande, chocs de l’offre, etc. Il n’est pas aisé de les identifier en temps réel, et encore moins de les prévoir.Lorsqu’elles cherchent à identifier les perturbations et à suivre la façon dont elles se diffusent au sein de l’économie, les banques centrales s’appuient sur des modèles. Mais bien souvent, les modèles existants ne sont pas suffisamment perfectionnés pour identifier les chocs. Sans doute leur cible est-elle trop précise, ce qui les rend inutilement sélectifs. Or, une représentation partielle de la structure économique ne peut que partiellement faciliter les décisions en matière de politique monétaire, notamment en temps réel. (…)Autre exemple, les nombreux pièges de l’utilisation d’indicateurs « synthétiques » des tensions inflationnistes : le plus connu de ces indicateurs « synthétiques » est le fameux « écart de production ». On peut définir l’écart de production comme un indicateur du décalage de la production agrégée d’une économie par rapport au niveau maximum qui serait compatible avec la stabilité des prix. Ce niveau maximum est lui-même ce que l’on appelle la « production potentielle ». Lorsque la production courante est supérieure au potentiel, la tension s’exerçant sur les ressources rares doit alors se traduire par une augmentation des prix, en d’autres termes par de l’inflation. (…)Malheureusement, nous ne pouvons pas prétendre connaître la production potentielle. Le mieux que nous puissions faire est d’essayer d’estimer l’écart de production à partir de l’observation de nombreuses autres variables corrélées. Or, nous savons tous à quel point une telle estimation peut être imprécise et dépendante du modèle. Il serait donc dangereux de prendre des décisions de politique monétaire à partir d’un tel indicateur. (…)Une autre raison pour laquelle les modèles – et les constructions théoriques qui les accompagnent – s’avèrent souvent trop aléatoires pour guider l’action des pouvoirs publics, réside dans leur obsolescence rapide liée aux mutations permanentes des structures de l’économie. En tant que responsables de banques centrales, nous devons, comme les intervenants privés, en savoir toujours plus sur l’environnement dans lequel nous opérons. (…)Si cela vaut pour toutes les banques centrales, c’est encore plus vrai pour la BCE, qui conduit la politique monétaire d’une entité économique totalement nouvelle. La création de l’UEM est une mutation structurelle majeure pour l’économie européenne et un grand défi pour les pouvoirs publics. Il était impossible de prévoir dans quelle mesure l’introduction de la monnaie unique affecterait le marché unique des biens et des services, ou la nature même des marchés de capitaux, ou encore les comportements en matière de détermination des prix et des salaires dans l’ensemble de la zone euro. (…) Cela nous a conduit à interpréter les résultats fournis par les modèles avec une grande prudence, et surtout à nous doter d’une vaste base d’informations pour vérifier l’interprétation des diverses informations. Cela suppose de disposer de statistiques précises et de qualité pour la zone euro. (…)Les statistiques pour la zone euro(…) À bien des égards, les statistiques de la zone euro soutiennent actuellement avantageusement la comparaison avec celles des autres grandes économies. On retiendra à titre d’exemple les statistiques mensuelles de la balance des paiements de la zone euro, et la possibilité de disposer en temps opportun d’une estimation rapide de l’Indice harmonisé des prix à la consommation (IHPC) pour la zone. En outre, la BCE compile mensuellement des statistiques complexes et actualisées sur les évolutions monétaires dans la zone euro et sur les taux d’intérêt. (…)Premièrement, ces progrès ont été possibles grâce à une coopération intense avec d’autres organismes statistiques. (…) Deuxièmement, j’aimerais souligner l’importance d’une coopération étroite avec les utilisateurs qui vise à garantir que les statistiques « répondent bien aux besoins ». (…)Le troisième facteur primordial de réussite dans la conception d’un appareil statistique consiste en des fondements juridiques solides. (…) Des instruments juridiques sont nécessaires pour définir des normes satisfaisantes et instaurer une égalité de traitement entre les États membres. Quatrièmement, l’organisation ex nihilo des statistiques de la zone euro a nécessité un intense processus d’harmonisation des méthodologies utilisées par les divers pays pour la collecte et la production de statistiques. Cela nous permet, par exemple, de calculer des agrégats significatifs à l’échelle de la zone.La nécessité d’harmoniser les concepts statistiques s’applique aussi au niveau international.L’application des normes internationales est, avant tout, une façon de s’assurer que les statistiques restent indépendantes des autorités publiques qui les utilisent pour leurs décisions. Ensuite, elle permet des comparaisons et des agrégations significatives. Sachant que la comparaison des statistiques officielles entre pays est essentielle pour leur utilité et leur crédibilité, tous les pays devraient souhaiter appliquer des normes mondiales à leurs statistiques. (…) Enfin, la leçon la plus importante est sans doute que l’indépendance des instituts statistiques est essentielle à la qualité et l’intégrité des chiffres. Des incidents récents concernant des statistiques de finances publiques l’ont très clairement démontré. L’établissement et la communication de statistiques ne doivent pas être assujetties aux rythmes politiques et électoraux. (…)Malgré des succès importants et la qualité des statistiques de la zone euro, des améliorations et des renforcements sont prévus. (…) Parmi nos projets importants, on retiendra un système complet de comptes trimestriels pour chaque secteur institutionnel, des statistiques plus complètes pour le suivi et l’analyse de la stabilité financière, l’extension des statistiques extérieures, la promotion de la compilation des Principaux indicateurs économiques européens, notamment par l’application du principe « d’abord pour l’Europe » et une insistance grandissante sur les diverses dimensions de qualité des statistiques européennes. (…)La grille d’analyseLes statistiques ainsi que les informations complémentaires comme les indicateurs synthétiques, les prévisions des modèles et les éléments factuels constituent pour les analystes économiques les matières premières pour porter en temps opportun un jugement cohérent sur la situation économique qui prévaut véritablement, et sur la position de l’économie dans le cycle de l’activité. Parallèlement, de même que des ingrédients de qualité ne font pas un bon repas sans un cuisinier de talent et une excellente recette, une bonne analyse de la politique monétaire suppose aussi un personnel excellent et une grille d’analyse appropriée. L’importance de cette grille peut difficilement être surestimée. Les responsables de banque centrale dans le monde ont certes « un faible pour les statistiques » dans leur souci héroïque d’éviter les conclusions erronées et de prendre des décisions fondées sur la véritable structure de l’économie dans un climat d’incertitude. Mais face à un immense gisement de données brutes de sources diverses, les autorités peuvent finir par être constamment bombardées de signaux contradictoires.C’est dans ce contexte que la BCE a décidé d’adopter une grille d’analyse permettant de réunir l’ensemble des sources possibles d’information – aussi bien statistiques qu’analytiques – de façon cohérente tout en permettant de recourir à d’autres modèles et points de vue divers sur les rouages de l’économie. Selon nous, cette grille d’analyse permet d’absorber systématiquement d’énormes quantités d’informations sans remettre en cause l’objectif ultime, à savoir maintenir un cap clair.Pour organiser ces diverses sources d’information de façon cohérente avec notre conception du mécanisme de transmission de la politique monétaire, nous avons organisé notre grille d’analyse autour de deux piliers. Il s’agit d’angles de réflexion complémentaires sur la détermination des évolutions en matière de prix.L’une de ces réflexions, que nous désignons comme « l’analyse économique » , repose sur la conviction que ces évolutions du court terme jusqu’au moyen terme sont largement influencées par l’interaction de l’offre et de la demande sur les marchés des biens, des services et des facteurs.Pour procéder à des vérifications par recoupement, nous avons adopté un autre angle de réflexion, que nous appelons « l’analyse monétaire » et qui est fondé sur la conviction que les évolutions des prix du moyen au long terme peuvent être attribuées au taux de croissance de la masse monétaire. (…)La BCE et les banques centrales nationales font appel à des modèles très divers d’analyse et de prévision macroéconomique. (…) Même si les informations synthétisées à partir des divers indicateurs constituent un élément important du processus, le Conseil des gouverneurs de la BCE n’arrête pas ses décisions uniquement sur la base de projections. (…) En dernière analyse, la politique monétaire demande une certaine faculté d’appréciation de la part des autorités afin d’évaluer non seulement la plausibilité de l’ensemble des scénarios envisageables, mais aussi la nature des chocs et la meilleure réaction possible face à cet environnement incertain. Si elles ne s’attachaient qu’à un ou quelques chiffres prévisionnels, les autorités monétaires auraient du mal à rendre compte de façon précise et transparente de toute la complexité des délibérations en matière de politique monétaire.À moyen ou long terme, les prévisions d’inflation fondées sur l’analyse statistique perdent beaucoup en précision. Pourtant, les anticipations sur l’inflation à moyen ou long terme sont essentielles pour orienter les décisions de consommation et d’investissement des agents privés. Pour ne pas perdre de vue les développements peu fréquents qui peuvent influencer l’inflation à un horizon plus éloigné que celui des prévisions, la BCE a renforcé sa grille d’analyse en se plaçant dans une perspective monétaire. Ce « pilier » de l’analyse consiste à examiner la formation des prix dans une perspective à moyen ou long terme en vue de purger la politique monétaire du risque de myopie excessive et de surréaction aux dernières nouvelles économiques. En venant constamment rappeler à la banque centrale qu’à long terme, les augmentations des prix et de la masse monétaire sont corrélées, le pilier monétaire de l’analyse constitue un point d’appui permanent pour l’engagement de la BCE en faveur de la stabilité des prix quel que soit l’horizon temporel intéressant les décisions économiques. (…)La Banque centrale européenne a joué un rôle moteur dans la tendance générale au renforcement de la transparence et de l’ouverture. Elle a de fait défini des normes de transparence quant à la pratique de la politique monétaire. La BCE a été la première grande banque centrale à afficher son diagnostic immédiatement après ses décisions et à organiser des conférences de presse régulières après chacune de ses réunions de politique monétaire. C’est encore la seule à le faire. (…)Extrait d’une allocution de M. Trichet au Forum mondial de l’OCDE sur les statistiques. Texte complet de cette allocution au format Word L’Observateur de l’OCDE, N°246/247, décembre 2004 - janvier 2005


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