Quel avenir pour la démocratie?

La liberté et la démocratie gagnent du terrain sur tous les continents. Mais la démocratie est-elle tout à fait assurée ?

Les images de divers pays montrant des citoyens bravant la mort pour aller voter nous rappellent que la démocratie, même imparfaite, n'est pas un ennuyeux devoir civique, mais une victoire sur l'oppression. De ce point de vue, il pourrait paraître un peu ridicule de s'inquiéter à propos de bastions de la liberté et de la stabilité tels que les pays scandinaves. Pourtant, les gouvernements du Danemark et de Norvège vous diront que la démocratie a ses hauts et ses bas et que l'autosatisfaction peut facilement mener à l'érosion des libertés. Ainsi, ces deux pays ont chargé des commissions parlementaires d'examiner le thème de « la démocratie et le pouvoir ». En octobre 2004, ils sont venus à l'OCDE pour en débattre avec d'autres pays et experts.Cette réunion a montré que l'attachement à la démocratie est largement partagé, comme on pouvait s'y attendre de pays aux valeurs communes, même si les positions divergent parfois quant à l'avenir de ce régime.Bien sûr, les élections semblent se multiplier. L'Institut international pour la démocratie et l'assistance électorale basé à Stockholm, par exemple, a recensé environ 78 élections dans le monde pour la décennie 1940, et à peu près autant pour la seule année 2004. En 1950, à peine une vingtaine de pays étaient des démocraties, aujourd'hui, elles dépassent nettement la centaine.Mais de quelle démocratie s'agit-il, et quels risques encoure-t-elle ? La réaction suscitée par certains drames tels que le 11 septembre pose la question de l'équilibre optimal entre liberté et sécurité, et de ce que signifie réellement la démocratie.Ce mot dérive de traductions latines du demos d'Aristote, qui signifie “territoire” ou “peuple” en tant que groupe, et de kraiten, qui signifie “règle”. Mais la démocratie telle que nous la concevons aujourd'hui vient surtout du siècle des Lumières, et de ce que Kant appelait l'autonomie, terme qui vient aussi du grec pour une loi (nomos) qu'on s'impose à soi-même. En bref, « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Dans l'imagination populaire, ceci est pratiquement synonyme de souveraineté, mais, comme le disait le philosophe allemand Carl Schmitt, la souveraineté est le pouvoir d'écarter la loi et de se placer au-dessus d'elle ou, comme l'écrit Jacques Derrida : « l'abus de pouvoir est constitutif de la souveraineté même ».La force de l'idéal démocratique est telle que lorsqu'un pouvoir y porte atteinte, il se sent obligé d'invoquer un intérêt supérieur. Suspendre des élections, par exemple, sera présenté comme une mesure destinée à « protéger la démocratie ».Aujourd'hui, beaucoup voient en la démocratie une forme de la civilisation moderne. Au-delà du simple droit de vote, elle inclut la responsabilité politique des dirigeants, les libertés civiques, l'État de droit, etc. Certains y voient une forme d'identité et assimilent démocratie et liberté du marché, qu'il faudrait certes partager, mais aussi protéger et répandre pour faire contrepoids à la tyrannie.Divers phénomènes peu spectaculaires (et souvent contradictoires) influencent la manière dont nous comprenons et dont nous pratiquons la démocratie. Il y a débat sur le bon équilibre entre la liberté d'un côté et les droits de l'autre. Ainsi, par exemple, les Norvégiens réunis à l'OCDE ont eu de vives discussions sur l'égalité des sexes et les droits de l'homme. Les uns considèrent que le recours croissant à la justice pour obliger les gouvernements à garantir les droits des citoyens affaiblit en fait la démocratie, en donnant du pouvoir aux tribunaux, lesquels ne sont pas responsables devant les citoyens qui doivent respecter leurs décisions. C'est encore plus vrai, disent-ils, lorsque ces tribunaux sont supranationaux, telles les juridictions des droits de l'homme en Europe. Cela conduit à craindre que la justice prenne le pas sur la loi, le pouvoir judiciaire sur le pouvoir législatif, entraînant une dilution de la souveraineté de l'État.Certains se félicitent de cette évolution, qu'ils jugent favorable aux droits des femmes et des minorités face à l'inaction ou à l'hostilité du pouvoir, même dans les sociétés les plus égalitaires.Les avis divergent quant aux raisons de l'apathie politique grandissante dans certains pays. Les résultats encourageants des dernières élections françaises et américaines ne sauraient masquer une tendance générale à la baisse de la participation électorale. Pour les optimistes, cela signifie que la plupart des citoyens pensent que leurs dirigeants font de leur mieux, et ne ressentent pas la nécessité de voter pour s'en assurer. Pour les pessimistes, la population a le sentiment qu'elle n'a que peu ou pas d'influence sur les décisions nationales et internationales, et elle est découragée par la complexité et le manque de transparence des processus politiques. Par ailleurs, y aurait-il trop de démocratie, qui engendrerait une « lassitude des électeurs » ? Un tel phénomène tiendrait à un nombre excessif de scrutins, trop rapprochés les uns des autres ; par exemple, une élection générale suivie d'un référendum. Certains pays, comme la Suisse et les États-Unis, ont une tradition de démocratie directe, où les citoyens sont souvent appelés à décider de questions capitales, de l'amendement à la Constitution à l'élection d'un juge. Ce système permet selon certains de réveiller le civisme des électeurs et de discipliner les élus. Pour d'autres, au contraire, il affaiblit la démocratie représentative, car seul un noyau dur de votants y participe, ce qui perturbe les programmes issus du vote.La gouvernance économique dépend en partie de la participation politique : si celle-ci baisse, des lobbies et groupes de pression peuvent peser davantage sur les choix politiques, éventuellement au détriment des catégories les plus faibles de la société. Et si les principaux partis de gouvernement et d'opposition partagent fondamentalement les mêmes points de vue sur la gestion de l'économie, une source majeure de débat et d'identification politique disparaît. L'apathie s'installe, qui peut miner les fondements de la démocratie en permettant aux courants extrémistes d'imposer les termes du débat politique.C'est pourquoi les citoyens doivent être informés de tous les éléments du débat, et doivent être en mesure d'exploiter ces informations. À cet égard, une saine vie démocratique ne peut se passer des médias. Mais leur influence sur les programmes politiques n'est-elle pas trop grande ? Question délicate en démocratie : il ne faut pas sous-estimer l'esprit critique des citoyens. En même temps, pour certains, les médias risquent de banaliser le débat dans leur propre intérêt, et de supplanter le vote des citoyens en tant que moyen d'influencer les décisions politiques. De nombreux participants se sont également inquiétés du problème de l'absorption des médias par certaines grandes entreprises, et de la réduction des coûts affectant les médias d'information, phénomènes qui aboutissent à la réduction du nombre de reporters et obligent à ne s'appuyer que sur quelques agences de presse et sources officielles.Les optimistes voient dans les nouveaux médias comme Internet, avec les “blogs”, une alternative crédible aux grands groupes de presse. Le plus difficile alors sera sans doute d'exploiter le potentiel interactif des nouvelles technologies. Les hommes politiques comme les grandes chaînes seront tentés d'utiliser les sites Web, etc., comme un moyen supplémentaire d'informer les citoyens, et non pour les écouter ou pour répondre à leurs préoccupations. En réalité, la possibilité que ces nouvelles technologies servent à exercer une surveillance et un contrôle accrus sur les citoyens représente un nouveau risque majeur pour la démocratie.L'école a un rôle à jouer pour apprendre aux gens comment rechercher et analyser les informations nécessaires à une participation intelligente au processus démocratique. Les études montrent que la participation politique individuelle tend à croître avec le niveau d'instruction, mais paradoxalement, elle diminue à mesure que le niveau d'instruction de l'ensemble de la société s'élève. Les pouvoirs publics peuvent améliorer la situation en facilitant l'inscription sur les listes électorales, mais l'assiduité électorale au cours de la vie diffère selon les pays : aux États-Unis, beaucoup de jeunes qui ont voté lors du premier scrutin après leur inscription n'ont plus voté ensuite, tandis qu'en Europe, ceux qui votent dès leur inscription continuent de voter par la suite.Au final, la démocratie a-t-elle de l'avenir ? Certes, son extension géographique témoigne de l'attrait qu'elle exerce. Cependant, la conclusion générale à l'issue de la conférence a été que si la démocratie n'est pas menacée dans les pays de l'OCDE, même de « bonnes » démocraties peuvent se dégrader si certains phénomènes préoccupants ne sont pas détectés et traités à temps.©L’Observateur de l’OCDE, N°246/247, décembre 2004 - janvier 2005RéférencesLa conférence sur l'avenir de la démocratie, organisée par l'OCDE en octobre 2004 a soulevé un certain nombre de questions qui seront traitées dans Dix questions qu'il faut se poser sur la démocratie, publié prochainement par le Programme de l'OCDE sur l'avenir. Pour plus de précisions, et pour trouver des liens avec les documents cités dans le présent article, voir le site www.oecd.org/futures.


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