Le tsunami

Quelques réflexions

©Kimimasa Mayama/Reuters

Le tremblement de terre survenu le 26 décembre 2004 dans l'Océan indien et le tsunami qui a suivi comptent parmi les catastrophes naturelles les plus étendues et les plus meurtrières qu'a connues l'humanité. Quelles conclusions doit-on tirer de cette catastrophe ?

La première, à l'évidence, est que l'absence de système d'alerte a contribué en grande partie à la lourdeur du bilan. La communauté internationale va s'appliquer à y remédier. Mais une telle réaction collective n'aurait-elle pas dû intervenir plus tôt ? Prenons l'exemple des alertes au cyclone dans le Golfe du Bengale. D'après les statistiques, si les cyclones sont plus fréquents, le nombre de victimes est en constant recul. Cette évolution s'explique essentiellement par l'adoption de mesures simples telles que la mise en place de systèmes d'alerte locaux plus performants ou la construction d'abris pour les populations. Le risque de tsunami n'a pas été jugé suffisamment élevé pour justifier un investissement similaire. On peut donc légitimement se demander s'il ne faut pas prévenir d'autres menaces rares, mais potentiellement catastrophiques.

De même, a-t-on tiré au mieux parti des quelques heures de préavis dont on disposait pour alerter certains pays ? Quelles leçons en tirer pour mettre en place des systèmes d'alerte efficaces ?

La deuxième conclusion est plus réconfortante : l'effort d'aide consenti par la communauté internationale a permis d'empêcher que la faim et la maladie n'occasionnent d'autres décès. C'est déjà fort appréciable, notamment dans la région d'Aceh, où l'ampleur de la catastrophe, les difficultés logistiques et la situation politique auraient pu alourdir le nombre de morts et de malades.

Les premières réactions ont pu paraître improvisées, mais elles semblent avoir été globalement efficaces. Il faut noter, en particulier, l'accord qui a permis aux Nations unies de jouer, après les premiers jours, le rôle qui est censé être le leur en pareille situation, et l'importante contribution, juste après la catastrophe, des forces militaires locales, régionales et internationales, notamment en Indonésie. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) semble avoir relevé avec succès l'un de ses plus grands défis.

Même si elle n'est pas nouvelle, une troisième conclusion s'impose. Dans ce type de situation, l'aide extérieure doit répondre aux besoins des populations locales, et non être conçue pour faire la une des journaux. « Faire don d'une couverture » n'est utile que si le besoin s'en fait effectivement sentir. Je crois que cette prise de conscience remonte au programme de secours d'urgence mis en place à l'issue de la guerre civile au Nigeria en 1970. La Croix-Rouge nigériane avait donné l'exemple en spécifiant les besoins et en s'efforçant d'imposer une certaine discipline aux donateurs. La triste vision de ces caisses de thé dont personne ne voulait, laissées sous la pluie à l'aéroport de Lagos, restera gravé dans ma mémoire comme un exemple patent de coopération symbolique inutile.

Lorsque des marchés existent à quelques kilomètres des plages dévastées, comme au Sri Lanka, la première réponse devrait consister à les faire fonctionner en effectuant des achats locaux. Bien entendu, cette aide servira de complément aux approvisionnements d'urgence assurés par l'étranger.

Lors de cette catastrophe, les pays sinistrés ont su faire part de leurs besoins, ce qui a probablement permis de limiter l'offre de produits inadaptés. L'annonce de Médecins sans Frontières qui, quelques jours après le tsunami, a refusé les dons destinés à cette catastrophe, m'est apparue comme un geste salutaire de la part d'un pilier de la communauté des ONG.

Tous ces éléments soulignent la nécessité d'une coordination étroite. S'il est difficile d'éviter, de la part de quelques pays ou ONG, des démonstrations chauvinistes, la franche détermination de pays comme la Thaïlande et l'Inde à prendre l'initiative en décidant de leur propre action est un signal de bon aloi. Compte tenu de l'ampleur des opérations, les cas de doubles emplois et de confusion ont été relativement rares.

Une autre conclusion est qu'il reste encore beaucoup à faire. Une aide d'urgence est incontestablement nécessaire, mais le traitement des séquelles physiques et psychologiques constitue une tâche bien plus longue et bien plus complexe. Permettre aux survivants de retrouver des moyens de subsistance, voire de les améliorer, exigera une bonne compréhension des besoins et des attentes des populations locales. Il convient en effet de recourir à des approches participatives plutôt que d'appliquer des solutions toutes faites en tenant pleinement compte de diverses considérations : parité homme-femme, environnement et risques de conflit, notamment dans les zones déjà en proie à des troubles.

Il faut enfin évoquer la mobilisation sans précédent de l'opinion publique. Il n'est pas compliqué d'en comprendre les raisons. L'ampleur de la catastrophe, qui a tué des dizaines de milliers d'autochtones, mais aussi de nombreux touristes étrangers, la médiatisation de l'événement, le moment où elle est survenue – au lendemain de Noël – sont autant de facteurs qui ont ébranlé chacun d'entre nous. Pour ma part, je n'oublierai jamais l'appel par lequel j'appris, au beau milieu d'un supermarché londonien, la nouvelle bouleversante du décès, en Thaïlande, d'un collègue du Department for International Development du Royaume-Uni et de ses trois enfants, sa femme, blessée, étant la seule survivante de la famille.

Cet élan de solidarité ne se traduira pas nécessairement par un net accroissement du financement accordé pour lutter contre les « tsunamis silencieux » que sont la pauvreté et la mortalité infantile. Mais la mobilisation de l'opinion nous aura appris que les gens ne sont pas indifférents au sort de leurs prochains.

On s'est également interrogé sur les raisons pour lesquelles tant de communautés très pauvres vivent dans un environnement précaire et dangereux. Cela dit, on commence à comprendre davantage la nécessité d'investir à long terme afin de réduire cette vulnérabilité. Cela devrait favoriser l'inclusion, dans le cadre de l'effort de reconstruction, de mesures permettant de mieux se préparer aux catastrophes et d'en atténuer les conséquences. En outre, l'état d'esprit qui règne aujourd'hui persuadera peut-être certains gouvernements donateurs qu'il est possible de s'engager davantage en faveur de la réalisation des Objectifs du millénaire.

En attendant, à la suite de la catastrophe du tsunami, l'OCDE et le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies ont déjà engagé des discussions au sujet des méthodes qu'il convient d'appliquer pour mieux rendre compte de la façon dont l'aide est dépensée et de sa complémentarité avec les programmes existants. Les intervenants impliqués dans ces discussions tentent également d'identifier les moyens qui permettraient de tirer parti de l'expertise du Comité d'aide au développement pour déterminer les solutions qui s'imposent dans pareille situation.

©L’Observateur de l’OCDE, N°246/247, décembre 2004 - janvier 2005

Références

Manning, Richard (2004), « Le défi du développement », dans L'Observateur de l'OCDE, N° 243, mai.

 




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