Afrique : priorité à l’agriculture

En Afrique, c’est avant tout en investissant dans l’agriculture qu’on peut aider les populations pauvres à prendre leur destin en main.

Cliquer sur l'image pour l'agrandir

La Banque mondiale prévoit une augmentation du nombre de personnes vivant dans la « pauvreté absolue », en Afrique et au Moyen-Orient, d’ici 2015. Près de 80 % de ces personnes vivant dans des zones rurales, il n’y a guère que l’agriculture qui puisse améliorer leurs conditions de vie.
Pour éviter le pire, l’aide au développement destinée aux pays d’Afrique subsaharienne doit être orientée en priorité vers les zones rurales, et doit chercher des méthodes innovantes pour rentabiliser davantage les ressources naturelles dont disposent les populations pauvres. Elles bénéficieront ainsi directement d’une croissance économique solide. Cette affirmation n’est pas nouvelle ; on se souvient notamment de la « révolution verte », mais les débats houleux sur la corruption, l’investissement ou la santé, notamment, occultent trop souvent cette vérité élémentaire.Certes, d’autres voies, telles que l’exploitation minière, le tourisme ou le renforcement des institutions peuvent également favoriser la croissance économique, comme l’entrée de devises et la stabilité. Cependant, leur impact réel sur la réduction de la pauvreté est limité, et elles parviennent rarement à améliorer les conditions de vie des plus pauvres.Les exploitations agricoles africaines doivent améliorer leur productivité. Certaines expériences ont été couronnées de succès, mais dans l’ensemble les perspectives sont peu encourageantes. En trois décennies, l’Afrique, qui exportait des produits agricoles, en est devenue importatrice nette. Le rendement des récoltes n’est pas plus élevé aujourd’hui qu’en 1980, et la part de l’Afrique dans le commerce agricole mondial est tombée de 8 % en 1965 à 2,5 % en 2004. Le principal enjeu pour les gouvernements locaux, comme pour les donateurs bilatéraux et multilatéraux, est d’améliorer sensiblement la productivité agricole. Le soutien budgétaire direct (SBD) est un instrument de plus en plus apprécié pour aider les pays en développement, mais autorise-t-il vraiment une réflexion de fond qui permettrait de redynamiser le secteur agricole ? C’est peu probable.Les petits exploitants et les petits éleveurs africains doivent pouvoir bénéficier d’une meilleure assistance technique, accéder plus facilement aux marchés des intrants et trouver de nouveaux débouchés, se procurer de nouvelles variétés de céréales, améliorer leurs installations de stockage et de distribution, ainsi que la qualité de leur cheptel. En pratique, les difficultés ne manquent pas, hélas.De quelle manière les donateurs doivent-ils orienter leur aide ? Les ministères de l’agriculture, parfois corrompus, souvent incompétents, n’offrent guère de perspectives. On peut songer à associer le secteur privé et les communautés locales au développement de services utiles à l’agriculture, tels que le crédit, ou la gestion des semences, des engrais et des médicaments vétérinaires. Mais cela nécessite un suivi rigoureux, ainsi qu’une aide financière et technique.Avec le cadre de financement rigide qu’impose le SBD, une telle innovation ne risque-t-elle pas d’être mise à mal par les bureaucrates, si enclins à gaspiller leurs propres ressources ? La baisse des investissements, spécifique au domaine agricole, est manifestement liée aux contreperformances de ce secteur. Il existe certes d’autres facteurs, mais le SBD n’a pas favorisé la cause des agriculteurs.En revanche, les initiatives locales peuvent donner des résultats. Le cas de Nanyoni Sharifa, veuve ougandaise, en offre l’illustration. À 44 ans, sa vie a radicalement changé grâce à un investissement réalisé à l’échelon local. Cultivatrice de manioc, elle avait vu sa production diminuer de seize à deux tonnes par hectare depuis le début des années 90, à cause du virus de la mosaïque du manioc.Il y a deux ans, elle a rejoint une association d’agriculteurs de Nakasongola, qui venait juste d’obtenir une aide de 57 000 dollars US du Maendeleo Agricultural Technology Fund pour tester de nouvelles variétés de manioc.L’association a effectué des plantations expérimentales, qui ont abouti à deux ou trois variétés au rendement particulièrement élevé. Les surplus de production obtenus par les 500 agriculteurs du projet ont été pilés, séchés et moulus pour en faire de la farine, utilisée à son tour pour fabriquer du pain, des biscuits, des beignets, et même du ciment.Très impressionnée par le projet, l’Agence japonaise pour la coopération internationale, un organisme gouvernemental, a investi 40 000 dollars dans l’installation d’une usine de transformation du manioc, tout près du village. À présent, Nanyoni Sharifa est membre du comité exécutif de l’association, et elle encourage les villageois à planter du manioc pour approvisionner l’usine.« Avant, les maladies du manioc provoquaient souvent la famine, mais aujourd’hui, tout le monde mange à sa faim. Nous pouvons même payer les études secondaires de nos enfants ou les consultations médicales », déclare-t-elle. Certes, c’est un projet à petite échelle, mais il met bien en évidence un aspect essentiel du débat sur le développement. Il faut apporter les connaissances et le savoirfaire à ceux qui en ont le plus besoin : les ruraux, qui sont majoritaires en Afrique.Le Maendeleo Agricultural Technology Fund, créé par la Gatsby Charitable Foundation et la Fondation Rockefeller, est géré par FARM-Africa et dispose d’un budget annuel de près de 2 millions de dollars destiné à rendre les technologies agricoles accessibles aux agriculteurs d’Afrique orientale. C’est une structure pionnière dont le succès est attesté par les chiffres. Mais si l’on veut aller plus loin, il est urgent que ce modèle de financement fasse école.Il faut investir au niveau local dans les activités existantes, et la croissance suivra ; c’est le seul moyen d’endiguer l’afflux de ruraux dans les bidonvilles, et de promouvoir l’équité et la justice sociale auxquelles les pauvres des régions rurales ont également droit. Alors seulement pourra-t-on en finir avec la dépendance excessive vis-à-vis de l’aide alimentaire et la dérive des budgets publics.On évoque très souvent le fait que plus d’un milliard de personnes vivent avec moins d’un dollar par jour. Sans minimiser les débats sur la réforme des échanges, ils intéressent généralement avant tout les élites africaines, et ignorent en fin de compte la grande majorité de la population vivant avec moins d’un dollar par jour, privée de tout accès aux services et aux infrastructures.Il faut par tous les moyens aider les pouvoirs publics des pays africains à changer et à trouver la voie du développement, mais les nations industrialisées doivent aussi, en parallèle, offrir leur aide aux populations locales sur le terrain. C’est une condition sine qua non pour pouvoir progresser. Partons de ce que les gens ont déjà, afin de les aider à prendre leur destin en main.*Christie Peacock est directrice exécutive de FARM-Africa, ONG internationale qui travaille avec des agriculteurs et des éleveurs d’Afrique orientale et australe. FARM-Africa cherche à améliorer durablement les conditions de vie des populations en leur apportant une aide pratique, afin qu’ils puissent produire plus pour subvenir à leurs besoins.RéférencesConway, Gordon (1999), The Doubly Green Revolution. Food for all in the 21st Century, Cornell University Press.©L’Observateur de l’OCDE, N°249, Mai 2005


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016