La mondialisation sans idées reçues

La mondialisation présente des avantages, mais elle a aussi un prix. Toutefois, les échanges et l’ajustement structurel permettent d’optimiser ces avantages et d’en réduire le coût.

En 2003, l’entreprise Harley-Davidson a fêté son 100ème anniversaire en annonçant des recettes et des bénéfices record pour la 18ème année consécutive. Elle représentait 48 % du marché des motos de grosse cylindrée en Amérique du Nord, et exportait plus d’un cinquième de ses ventes. Pourtant, entre 1973 et 1980, sa part de marché était tombée à 25 % ! Les accords commerciaux expliquent en partie ce redressement, mais les mesures de réforme et de restructuration, ainsi que l’amélioration des technologies et des méthodes de production employées ont joué un rôle crucial.Harley-Davidson est certes une entreprise américaine. Mais on trouve d’autres exemples de restructurations réussies en dehors de la zone OCDE. Un exemple fréquemment cité : celui du secteur des technologies de l’information en Inde. La productivité des industries manufacturières indiennes est inférieure à celle des pays de l’OCDE à revenu élevé, mais l’écart se réduit dans les logiciels et les télécommunications. Grâce aux réformes de la réglementation qui ont permis l‘expansion de ces secteurs dans les années 90, l’Inde a enregistré la plus forte croissance des exportations de services, et figure parmi les 15 premiers exportateurs mondiaux.De nombreux cas similaires permettent de mieux comprendre la mondialisation. Et pour ceux d’entre nous qui sont convaincus des avantages du libre échange, ils nous permettent de contester plusieurs idées fausses assez répandues.Premièrement, la mondialisation n’implique pas un transfert accéléré des activités économiques du secteur primaire et secondaire vers le tertiaire. En fait, au cours des 20 dernières années, le transfert d’emplois vers les services s’est ralenti. Cela ne veut pas dire que le potentiel des services mondiaux s’est pleinement réalisé, mais plutôt que le rythme de l’évolution structurelle entre l’agriculture, l’industrie et les services a fléchi dans les économies de l’OCDE. Aujourd’hui, c’est essentiellement entre les différents segments du secteur des services que le transfert d’emplois a lieu.Ensuite, la fuite des emplois de bureau à l’étranger est globalement assez modeste. Certes, l’OCDE a mis en évidence des secteurs d’activité « mobiles », en ce sens qu’ils peuvent s’implanter à peu près n’importe où. Mais en réalité, cette mobilité a des limites. Le transfert largement évoqué de quelque 55 000 emplois dans les services chaque trimestre en dehors des États-Unis doit être comparé à la perte (et à la création) de plus de 7 millions d’emplois chaque trimestre dans le cadre du fonctionnement normal du marché du travail américain. D’autres pays de l’OCDE – Allemagne, France et Italie – connaissent des transferts d’emplois dans les services à l’étranger bien plus modérés.Enfin, pour ce qui est des pays en développement, ce ne sont pas seulement les plus grands, comme la Chine, l’Inde et le Brésil, qui bénéficient de la libéralisation des échanges. À l’exception d’un petit nombre de pays, d’Afrique subsaharienne essentiellement, les gains de la libéralisation multilatérale du commerce compenseront largement les pertes qui résulteront de l’érosion des préférences accordées.Face à la mondialisation, les États ont deux possibilités : soit ignorer le phénomène, ce qui ne le fera pas disparaître pour autant, soit y participer pour construire leur avenir et décider de leurs orientations. Cependant, s’impliquer signifie aussi s’adapter à la mondialisation et être prêt à accepter le changement.Les exemples de pays qui ont réussi à s’adapter ne sont pas aussi rares que certains sceptiques le prétendent. L’Inde n’est pas un cas isolé, et l’OCDE a recensé des évolutions positives dans des secteurs allant de l’agriculture et des pêcheries jusqu’aux technologies de l’information et aux soins de santé, en passant par la construction navale et l’acier, tant dans les pays de l’OCDE, qu’au Chili et au Lesotho.Observons le secteur automobile en Afrique du Sud. Sans être un grand concurrent au niveau mondial, ce pays est désormais un constructeur automobile compétitif et solide, suite à la mise en œuvre de réformes sur plusieurs années. Elles ont permis de supprimer les obligations locales et la politique de substitution aux importations. Pour s’adapter, il a fallu ouvrir l’accès à un marché plus vaste. Beaucoup d’autres cas similaires ont également été étudiés dans les pays de l’OCDE, notamment la construction navale en Australie, ou les textiles en République slovaque (voir références).L’Afrique sub-saharienne souffre de problèmes profondément enracinés, qui reflètent une vulnérabilité économique sousjacente. Il est pourtant permis d’espérer. Le succès récent de l’industrie des fleurs coupées au Kenya, grâce à d’importants investissements en offre l’illustration.Une adaptation réussie dépend également des échanges de services, comme en témoignent l’Inde, ou encore l’Irlande. Les analyses de l’OCDE montrent que lorsqu’on tient compte des restrictions aux services intervenant dans la production d’articles manufacturés – par exemple en empêchant les entreprises d’accéder aux services financiers ou d’ingénierie les plus performants –, la « protection » dont ces entreprises bénéficient les pénalise. Cependant, les échanges ne peuvent pas tout. Les populations, les produits, les secteurs d’activité et les pays doivent aussi être prêts à tirer parti des mécanismes du marché. Même un athlète de haut niveau ne peut gagner une course les mains liées dans le dos. Si l’économie nationale montre des rigidités, l’ouverture du commerce peut en fait aggraver la situation. La libéralisation commerciale doit donc s’accompagner de véritables réformes nationales. Cela implique notamment un marché du travail flexible, une réglementation restreinte et efficace, et des politiques économiques favorisant la stabilité et la croissance, tout en respectant les impératifs sociaux et environnementaux. Autrement dit, l’ouverture des échanges renforcera les économies dans lesquelles le capital et le travail peuvent circuler librement d’un secteur en crise à un secteur prospère.Certains secteurs d’activité déclineront effectivement. Fortement touchées, certaines entreprises devront repenser totalement leurs activités. Nombre de ceux qui perdent leur emploi pourront, dans des environnements moins rigides, en trouver de nouveaux assez rapidement, à condition qu’ils aient reçu la formation appropriée et qu’ils évoluent dans un marché où s’exerce une réelle mobilité. Mais la mondialisation a ses gagnants et ses perdants, pour les populations comme les pays. La recherche de l’efficacité ne doit pas faire perdre de vue le souci d’équité. C’est là que les pouvoirs publics doivent intervenir. Pour chaque travailleur, il faudra notamment mettre en œuvre des politiques du marché du travail actives capables de faire évoluer l’aide – par exemple pour la recherche d’emploi ou la formation – en fonction des besoins réels des personnes concernées. Face à la crainte et à l’isolement, le renforcement de la confiance et de la cohésion est indispensable. Pour les pays perdants dans un premier temps – lesplus pauvres et les plus vulnérables – qui ne sont pas encore capables de tirer pleinement parti des gains du commerce, des mesures aux niveaux mondial et local sont nécessaires pour renforcer leur capacité d’exportation, consolider leurs institutions et la gouvernance et améliorer l’application des normes fondamentales du travail adoptées à l’échelle internationale. Mais ces pays doivent aussi réduire les obstacles élevés qu’ils dressent aux échanges.Voilà une autre idée fausse de la mondialisation battue en brèche. Comme l’a montré, entre autre, le Professeur Jagdish Bhagwati, les obstacles aux échanges entre les pays en développement sont en moyenne plus élevés que ceux appliqués entre les pays en développement et les pays de l’OCDE. Laisser les pays les plus démunis en marge de la libéralisation des marchés ne leur rendra pas service. Ces pays aussi, avec une aide, doivent bénéficier des flux d’échanges et d’investissements que permet la modernisation. Les obstacles et les distorsions aux échanges des pays de l’OCDE n’en sont pas justifiés pour autant ; ils doivent être réduits autant qu’il est politiquement et matériellement possible de le faire sur l’ensemble des marchés, en particulier pour les échanges qui sont critiques pour les pays pauvres, comme l’agroalimentaire et les activités manufacturières à forte intensité de main d’œuvre.Pour faire écho au Professeur Bhagwati, le renforcement des capacités est une très bonne chose, mais les secteurs d’activité doivent pouvoir se développer par eux-mêmes, ce qu’ils ne peuvent faire qu’en étant confrontés au marché. C’est là qu’intervient l’ajustement induit par les échanges. La mondialisation a un prix, mais le protectionnisme coûte beaucoup plus cher.© L'Observateur de l'OCDE, No. 249, mai 2005RéférencesLes échanges et les ajustements structurels, OCDE, 2005. L’étude complète, à paraître fin mai 2005, présente des monographies détaillées sur des économies développées et en développement, ainsi que huit secteurs clés de l’activité économique : agriculture, pêcheries, textiles et habillement, acier, véhicules motorisés, construction navale, services de santé et services aux entreprises sous-traités au niveau international. Pour plus d’informations et obtenir un exemplaire de cette étude ou des monographies individuelles, contacter observer@oecd.org ou voir www.oecd.org/ech.Ken Heydon (2003), « L’après Cancún : Gare aux solutions de second choix », L’Observateur de l’OCDE N° 240/241, décembre 2003. Cliquez iciL’Observateur de l’OCDE, N°249, Mai 2005


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