Les services

Un potentiel gigantesque
Les services représentent une part considérable des économies de l’OCDE. Mais pour libérer tout leur potentiel, ils doivent davantage s’ouvrir à la concurrence.
« Mon nom est Bolkestein et pas Frankenstein ; notez qu’il peut, aussi, rimer avec Einstein ». Ainsi plaisantait le Néerlandais Frits Bolkestein, ancien commissaire européen, lors de sa visite à Paris en avril pour défendre sa directive controversée et déjà fortement amendée sur la libéralisation des services dans l’Union européenne dans le cadre du marché unique. M. Bolkestein avait pour mission de rassurer ceux qui redoutaient les effets économiques et sociaux de la réforme des services en Europe. Son message sur les services était direct et grave : comme pour l’industrie 20 ou 30 ans plus tôt, l’heure est au changement.Dans toute la zone OCDE, les services, depuis la plomberie jusqu’à la garde d’enfants, en passant par les services financiers et les soins de santé, sont devenus un terrain d’expérimentation en matière de réforme et de libéralisation des marchés à l’échelle nationale et internationale.Pourquoi maintenant ? La réponse est double : d’une part, contrairement au marché de la plupart des biens, celui des services demeure beaucoup trop restreint, générant des coûts pour les acteurs économiques, et réduisant la productivité. D’autre part, grâce aux progrès des technologies de l’information et des communications (TIC), de nombreux services qui sont traditionnellement l’apanage du marché intérieur sont aujourd’hui prêts à bénéficier de l’ouverture du marché international.Toutefois, les gouvernements s’intéressent plus sérieusement aux services pour une autre raison : l’emploi. Étudions les chiffres. Le secteur des services représente aujourd’hui plus de 70 % de l’emploi total et de la valeur ajoutée dans les économies de l’OCDE. Par ailleurs, il assure la quasi totalité des créations d’emplois dans la zone OCDE. Pourtant, malgré sa part globale élevée dans l’emploi, la proportion de la population en âge de travailler et employée dans les services reste faible dans plusieurs pays – Corée, Espagne, Grèce, Italie et Pologne. De plus, le secteur des services ne contribue que faiblement à la croissance globale de la productivité dans de nombreux pays – Espagne, France, Italie, Japon et Pays- Bas.Par ailleurs, avec la mondialisation, les pays de l’OCDE sont confrontés à une concurrence plus vive, qui met déjà à l’épreuve la capacité de certains à créer des emplois. La prestation de certains services aux entreprises, comme le conseil et les services juridiques, se fait désormais facilement à l’étranger, surtout s’ils utilisent des technologies de l’information et nécessitent peu de contacts directs.Mais pour rendre les économies de l’OCDE plus robustes et améliorer leur compétitivité, le secteur des services doit mieux faire. Les pouvoirs publics peuvent y contribuer en instaurant une combinaison de mesures fondées sur des fondamentaux macroéconomiques solides.L’ouverture des marchés est un bon début. Beaucoup d’entreprises de services performantes doivent leur succès à la libéralisation des marchés. De fait, plusieurs compagnies aériennes parmi les plus florissantes, comme Southwest Airlines et EasyJet, n’auraient pas vu le jour sans la suppression des barrières réglementaires sur le marché du transport aérien. Dans d’autres cas, la concurrence étrangère et l’accès aux marchés internationaux incitent certaines entreprises, comme le détaillant français Carrefour, à se développer à l’étranger et à renforcer leur compétitivité.La réforme de la réglementation sur les marchés de services peut créer de nouvelles opportunités, notamment dans le domaine des loisirs, de la santé ou des soins. Ces opportunités créeront des emplois et inciteront les entreprises à innover et à accroître leur productivité.Si l’ouverture des marchés de services s’est améliorée, d’autres mesures sont nécessaires, notamment pour réduire les participations publiques dans les industries ouvertes à la concurrence, comme les transports. Les pratiques anticoncurrentielles dans les services professionnels, comme les règles permettant à des associations professionnelles de réglementer les conditions d’accès, les orientations et les tarifs dans leur discipline, doivent également être réduites. Par ailleurs, les pouvoirs publics devraient encourager les jeunes entreprises, en éliminant la paperasserie, en allégeant les obligations juridiques, etc.Quant aux entreprises, une véritable réforme les inciterait à franchir les frontières, pour rechercher des débouchés à l’étranger. Grâce aux TIC, les entreprises peuvent désormais opérer plus aisément à l’échelle internationale. Avec les réseaux électroniques, la téléprestation de nouveaux services, y compris en matière de soins de santé, est désormais possible. Les entreprises sont aussi gagnantes, car les chaînes de valeur sont moins limitées géographiquement, contribuant ainsi à l’innovation, la qualité et la productivité.Ces avantages semblent évidents, mais les chefs d’entreprise ne peuvent en tirer parti que si les pouvoirs publics ouvrent leurs marchés à la concurrence internationale. Des discussions multilatérales sont en cours à l’OMC pour réduire les barrières dans les services. Leur objectif est d’assurer une large ouverture des marchés et une large distribution des retombées mais, en attendant, les gouvernements des pays de l’OCDE peuvent bénéficier d’une ouverture immédiate de leurs marchés de services. L’ouverture des marchés a toutefois un prix : il faut modifier les politiques en matière de ressources humaines et de qualifications, les cadres juridiques, etc. Mais pour créer des emplois dans les services, les cadres régissant l’emploi doivent être suffisamment souples pour intégrer de nouveaux groupes de travailleurs, comme ceux qui sont disposés à travailler à temps partiel, voire même la nuit.Les gouvernements doivent tenir compte de certains écueils fréquents, comme la fiscalité élevée du travail. Ils nuisent non seulement aux perspectives d’emploi des travailleurs peu qualifiés, mais renchérissent aussi les services à la personne – garde d’enfants et jardinage. Dans ces conditions, beaucoup de ces services seront assurés par le bénéficiaire lui-même, ou sous forme d’emploi non déclaré. Des règles trop strictes sur le lieu de travail posent également problème : elles peuvent entraver le développement de certains services, ou avoir un effet négatif sur la mobilité du travail ou le changement organisationnel qui seraient nécessaires pour améliorer la productivité.Pour aider les salariés à concilier vie familiale et professionnelle, les pouvoirs publics devraient mener des politiques tournées vers la famille, qui offriraient par exemple un meilleur accès aux structures de gardes d’enfants – eux-mêmes créateurs d’emplois – et qui encourageraient des horaires de travail plus flexibles. Tout cela implique un changement d’attitude parmi le personnel, notamment les responsables, et une réorganisation du lieu de travail.Il en résulterait une utilisation plus efficace du capital humain. Les ressources humaines sont cruciales pour les services, surtout parce qu’ils impliquent très souvent des contacts étroits avec d’autres personnes, que ce soit des collègues ou des clients. En outre, une main-d’oeuvre qualifiée offre aussi l’avantage compétitif de s’adapter aux nouvelles technologies et aux pratiques innovantes sur le lieu de travail. L’évolution vers une économie de service exigera un réaménagement des politiques en matière de ressources humaines et d’enseignement. L’offre de personnel qualifié doit être suffisante, et les gouvernements doivent s’assurer que les politiques d’enseignement continueront de dispenser les compétences nécessaires au fil du temps. Idéalement, il faudrait encourager les travailleurs à se maintenir à niveau constamment, grâce à un système cofinancé par les entreprises, les travailleurs et les gouvernements, par exemple.Curieusement, dans les pays de l’OCDE, hormis les services financiers et les services aux entreprises, les politiques d’innovation privilégient davantage les besoins du secteur manufacturier. Les dépenses publiques en recherche-développement (R&D) fondamentale, dans les laboratoires publics comme dans les universités, ne répondent généralement pas aux besoins de connaissances futures des services, notamment la façon dont la technologie devrait être déployée et utilisée, les questions de gestion ou la manière dont les personnes doivent travailler ensemble. Il faut cibler davantage la R&D publique sur ces questions, et c’est ce que font déjà certains pays comme les États-Unis et le Japon pour des services, tels que le logiciel. Des liens plus étroits entre les établissements de recherche publics et les entreprises de services, comme ceux qui se nouent entre les écoles de gestion et les entreprises de logiciel, seraient également bénéfiques.Les TIC (également appelées TI) sont bien entendu un fil conducteur clé. Les TIC révolutionnent actuellement le secteur des services, car celles-ci favorisent l’innovation et la productivité, mais aussi une expansion internationale plus importante. Ces dernières années, certaines des entreprises de services performantes ont été les premières à introduire de nouvelles technologies et à développer des applications innovantes, comme la réservation de billets d’avion en ligne, la télévision interactive ou le suivi électronique des colis postaux. Mais elles ont pu aussi profiter d’une infrastructure sous-jacente performante offrant un accès plus rapide et meilleur marché à des services et applications de réseaux de qualité, notamment le haut débit. Malheureusement, trop de pays sont en retard dans ce domaine, et on ne devrait pas s’étonner de la faiblesse de leurs secteurs des services. Sans une technologie adéquate, les services ne peuvent offrir leur potentiel.Si une partie du problème réside dans l’action publique et l’investissement physique, il faut aussi gagner la confiance du public dans les réseaux électroniques. Mais pour cela, il faut une technologie fiable et adéquate, comme dans toute industrie.Les réglementations et règles administratives sont également en cause : elles n’ont pas été modifiées depuis l’apparition du commerce électronique. Les mécanismes de paiement ne sont pas toujours adaptés à la prestation sur réseaux : dans les soins de santé par exemple, un contact direct entre le médecin et son patient est nécessaire pour que le paiement soit approuvé. Les politiques que nous préconisons à l’égard des services sont de portée générale et se renforcent mutuellement. Des marchés plus libres et mieux informés fonctionnent si les gouvernements fournissent les cadres et les infrastructures nécessaires, ainsi qu’une aide quand les marchés sont défaillants. Toutes les combinaisons de mesures peuvent s’adapter aux circonstances, mais elles doivent suivre cette direction. Il est important de trouver la bonne formule. Après tout, quand le secteur des services va bien, toute l’économie en profite. Le temps est donc véritablement au changement.© L’Observateur de l’OCDE, N°249, Mars 2005


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