Le jeu en valait-il la chandelle ?

Réflexions sur une carrière d’enseignant
Les formations pour devenir enseignant sont à nouveau très demandées dans de nombreux pays ; le vieillissement continue cependant d’affecter la profession. Inciter les gens à s’engager dans cette carrière de façon durable est donc un grand défi. Pour en avoir un meilleur aperçu, nous avons demandé à un enseignant à la retraite de nous expliquer pourquoi, malgré les difficultés, il est resté dans le métier.
Lorsque je suis arrivé à Londres à la fin des années 1960, avec ma licence en poche et un amour indéfectible pour la littérature anglaise, trois chemins s’ouvraient à moi pour entrer dans l’enseignement : me laisser dériver, arrêter un choix de carrière ou tenter deux ans à l’essai. J’optais pour le troisième et étais prêt à me lancer dans l’aventure, du moment que l’on m’appelait professeur et non maître, terme que je trouvais guindé et inexact.Les mesures gouvernementales mises en œuvre au milieu des années 1970 pour assurer aux enseignants un bon salaire de base les ont quelque peu incités à rester dans le professorat, mais ce qui a été décisif pour moi, c’est lorsque j’ai été affecté au bout de deux ans dans un lycée avec une terminale en plein essor et des réussites régulières aux examens d’admission à Oxford et Cambridge. C’était le type d’établissement dans lequel un professeur pourrait rester jusqu’à sa retraite. Malheureusement, l’école a rencontré des difficultés. Elle est devenue multiculturelle, la majorité des élèves venant de familles immigrées. Aujourd’hui, environ un tiers d’entre eux sont considérés comme ayant des « besoins éducatifs spéciaux » et le nombre d’élèves bénéficiant du programme de gratuité des repas, conçu pour les familles très pauvres, représente plus de deux fois la moyenne nationale.En l’espace de 30 ans, j’ai vu des enseignants faire face à une kyrielle de changements qui ont façonné l’histoire du système éducatif actuel : l’apparition des écoles polyvalentes, les programmes d’enseignement obligatoires, les réformes Baker qui ont détruit le rêve d’un système réellement universel, dans lequel tous les enfants seraient sur un pied d’égalité, quels que soient leur milieu, leur classe sociale ou leurs capacités. Il y a eu ensuite les tests de niveau normalisés (Standard Attainment Tests), des contrôles rigoureux de la qualité et des compétences, souvent annonciateurs de réformes, et bien sûr, les classements des établissements en fonction de leurs résultats.En 1984, notre école a fusionné avec un autre établissement et les professeurs devaient parcourir des kilomètres pour aller de l’un à l’autre pendant leurs journées de travail. Les parents et les élèves devaient également faire le trajet entre les deux. Nous avons perdu de nombreux enfants issus des écoles primaires qui alimentaient traditionnellement nos effectifs, leurs parents se rendant compte des perturbations que ce dispositif de double site risquait d’entraîner.Pendant la récession, nous avons dû repeindre nous-mêmes nos salles de classe. Puis, les établissements d’enseignement secondaire supérieur se sont imposés, de même que les nouvelles technologies, les réformes du système d’examen et la nécessité de s’adapter aux changements sociaux et culturels qui ont balayé le Royaume-Uni à cette époque. Aucun des enseignants ayant débuté dans les années 1970 n’aurait pu prévoir les bouleversements qu’a subi l’école au cours des deux ou trois décennies suivantes. Mon établissement a dépéri, il fermera bientôt ses portes. Une autre école des alentours devrait être livrée prochainement aux bulldozers, pour laisser la place à une école orientée sport.J’admire les personnes qui changent de carrière pour devenir professeurs. Ils pensent qu’ils ont quelque chose à offrir à l’école d’aujourd’hui, même si la plupart des établissements, à l’image du mien, se sont enlisés et appauvris dans la nouvelle géographie sociale de la Grande-Bretagne. établissements, à l’image du mien, se sont enlisés et appauvris dans la nouvelle géographie sociale de la Grande-Bretagne. C’est la preuve de ce qui anime les enseignants : l’espoir, l’enthousiasme, la volonté d’apporter sa pierre à l’édifice.Mais l’enseignement exige aussi de l’endurance. Il y a peu, j’écoutais un journaliste à la radio, Steve McCormack, évoquer son expérience après qu’il eut quitté son emploi pour devenir professeur. Il y avait des « moments magiques », mais rien que le volume de travail l’avait accablé. Et puis il y a eu le comportement des élèves, démotivés, inattentifs et hostiles. Steve a abandonné au bout de deux ans.Le public a toujours globalement respecté la vocation d’enseignant, mais salue-t-on réellement les résultats quotidiens obtenus en dépit de tous les obstacles ou bien l’anxiété que vivent de nombreux enseignants lorsque la classe atteint son point d’ébullition ? Une conversation sur l’enseignement dans Un homme pour l’éternité me revient à l’esprit :« Vos élèves, vos amis, Dieu. Ce n’est pas un mauvais public que celui-là…Oh, et une vie calme ». Je me demande si Thomas More a jamais regretté d’avoir abandonné sa carrière d’enseignant. Pour ceux d’entre nous qui enseignent, qui s’épanouissent en travaillant avec des enfants et leurs collègues, il y a un vide, le rêve d’appartenir pleinement, non au « monde réel » comme on l’entend souvent (il n’y a rien de plus réel qu’un groupe d’écoliers, qu’ils soient enthousiastes ou apathiques), mais au monde de la réussite professionnelle, de la reconnaissance. N’être pas uniquement respecté mais admiré, n’être pas uniquement admiré mais envié.La rémunération n’a jamais été mon souci principal, même si j’ai toujours été parfaitement conscient de l’insuffisance du salaire des enseignants. Le financement réel de l’école et le recrutement de plus de professeurs sont des problèmes plus importants. Le financement a toujours été insuffisant, en particulier depuis que la responsabilité de l’enseignement a été remise entre les mains des autorités locales. En Grande-Bretagne, on a récemment suggéré que les classes pourraient compter jusqu’à 80 élèves, les enseignants étant assistés par des fonctionnaires au chômage ; cela ne suscite guère l’admiration ou l’optimisme.Dans ce cas, d’où vient la satisfaction que l’on éprouve à enseigner ? Ma femme m’observe lorsque je parle à des anciens élèves que je croise à la gare ou au supermarché. « Voilà où se trouve ta satisfaction professionnelle », me dit-elle, « Regarde ce que tu as donné à la collectivité ». Elle est secrétaire médicale, elle travaille dans un univers où le service rendu à la communauté est important.Néanmoins, lorsque l’on me demande si « le jeu en valait la chandelle », je dois réfléchir. J’aurais donné une réponse plutôt sèche à cette question lorsque je me suis retrouvé étendu dans un théâtre avec un cathéter cardiaque enfoncé jusqu’au cœur. Aujourd’hui je vais bien, je travaille à temps partiel, j’ai le temps d’écrire et de réfléchir.Avant cela, bien avant la révolution des évaluations pour le contrôle continu, il était de plus en plus évident que mes élèves obtenaient régulièrement de bons résultats aux examens et, l’année où je suis devenu chef du département d’anglais, nos résultats aux examens de fin d’études secondaires (A-Level) en cette matière passaient pour les meilleurs de Londres. Il ne fait pas de doute que le professionnel qui découvre une aptitude particulière, que ce soit dans une salle de classe, sur un terrain de sport, en lettres ou en sciences, ou comme un professeur véritablement proche de ses élèves, celui-là a une chance de faire la différence. C’est là que réside la satisfaction professionnelle, travailler avec un groupe de jeunes, fixer des objectifs, espérer les atteindre et être animé par la volonté d’obtenir des résultats aussi bons sinon meilleurs que ceux de l’année précédente. Je crois que c’est cela qui m’a fait tenir et qui me pousse encore aujourd’hui à courir prendre ma correspondance à la gare de Liverpool Street pour aller enseigner dans une petite école confessionnelle à l’autre bout de Londres.J’ignore si ce type de satisfaction professionnelle continuera d’exister dans la nouvelle génération d’écoles dont les salles de classe seront conçues pour accueillir plusieurs dizaines d’élèves, où l’on enseigne aux enfants une réflexion morale approfondie face à une société relativiste dans laquelle les décisions sont prises au mépris des règles. Ajouté à cela les pénuries de personnel, les dépistages de drogue et les inspections annoncées deux jours à l’avance et l’on verra combien d’heures de sommeil on obtient.Les personnes qui quittent leur emploi pour enseigner sont généralement suffisamment bien informées pour savoir ce qu’elles font. Aux jeunes professeurs, je dirais ceci : prenez garde aux signes tels qu’une école qui n’arrive pas à retenir ses meilleurs éléments. L’énergique directeur adjoint qui s’en va au bout de deux ans préfigure l’avenir de son établissement. Sondez l’éthique de travail des élèves, l’atmosphère collégiale de la salle des professeurs, le sentiment d’unité du personnel enseignant. Observez les courbes des résultats d’examen. Et réfléchissez également à de futures carrières. Il peut arriver qu’après dix ans passés dans une salle de classe, vous souhaitiez avancer.Ainsi est-ce une aptitude particulière qui justifiait mon travail à mes yeux. Kyra Hollis dans la pièce de David Hare, Skylight, déclare : « C’est ça, c’est ça être professeur. Un objectif personnel et c’est suffisant ». C’était suffisant pour moi.Références• Bolt, Robert (1960), Un homme pour l’éternité• Davies, Nick (2000), The School Report, Vintage Original 2000• Hare, David (1995), Skylight*KIERAN CLARKE a passé la plus grande partie de ses 40 ans de carrière à enseigner dans un lycée-collège au Royaume-Uni. Il a dirigé le département d’anglais et lettres modernes d’un grand établissement pour garçons à Blackheath puis a enseigné au Yesodey Hatorah Boys à Stamford Hill. Aujourd’hui officiellement à la retraite, M. Clarke, qui est diplômé en psychologie, continue d’accompagner des élèves jusqu’aux examens et donne des cours de lecture et d’écriture à des adultes. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de l’OCDE ou de ses pays membres.© L’Observateur de l’OCDE, N°244, Septembre 2004


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