Statistiques et réalité

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L’intérêt des données chiffrées ne fait pas de doute : elles peuvent donner du poids à un argument, permettre de conclure une affaire ou simplement fournir un éclairage. Mais une lecture erronée, voire des manipulations, peuvent les rendre trompeuses. Pouvons-nous vraiment nous fier aux statistiques que nous lisons ? Dans le cadre d’un forum international de premier plan sur le thème « Statistiques, connaissances et politiques », en novembre 2004 à Palerme, en Italie, nous avons demandé à Enrico Giovannini, chef statisticien de l’OCDE, de nous donner son point de vue « officieux » sur la question.
L’Observateur de l’OCDE – En Europe, le grand public et les médias se plaignent souvent des données officielles, arguant par exemple que les prix semblent progresser plus vite que ne le montrent les chiffres officiels. Comment expliquez-vous cet écart entre leurs perceptions et les données officielles ?Enrico Giovannini : Ce débat n’est pas nouveau. Il y a 10 ans, le rapport Boskin a montré que l’indice des prix à la consommation (IPC) des États-Unis surestimait l’inflation, et a exhorté les statisticiens à améliorer leurs méthodes. Aujourd’hui, les consommateurs de la zone euro sont persuadés que les chiffres actuels de l’inflation sous-estiment la réalité.Si l’on compare l’inflation « officielle » et l’inflation « perçue », mesurée par les enquêtes d’opinion, on observe deux courbes parallèles jusqu’en 2002, année du passage à l’euro. Ensuite, la courbe de l’inflation perçue progresse plus vite que celle de l’inflation officielle. Mais peut-on mettre en cause un système qui repose sur le recensement de centaines de milliers de prix dans chaque pays concerné, et qui reçoit l’aval du FMI, d’Eurostat et de l’OCDE, et se fier davantage à l’image perçue par des particuliers qui achètent une gamme probablement restreinte de biens et de services, vraisemblablement dans une seule et même ville ? Ma réponse à cette question est négative.Si nous excluons l’existence d’une conspiration des organisations internationales, la seule explication possible de l’écart constaté, s’agissant de l’euro, est que les consommateurs confondent la variation des prix entre différents biens avec le niveau moyen général des prix. Autrement dit, ce n’est pas parce que le coût du panier hebdomadaire de produits alimentaires semble avoir augmenté que le niveau général des prix, qui comprend notamment les meubles ou le matériel informatique, a lui aussi monté. Avec l’introduction de l’euro, certains prix – notamment ceux d’articles de consommation courante – ont progressé plus vite que d’autres, ce qui a d’ailleurs compliqué la détermination de la valeur des nouveaux billets et des nouvelles pièces. Selon certaines informations, les ménages ont été confrontés à des problèmes inhabituels de trésorerie en fin de mois, et ont naturellement incriminé l’inflation. Mais combien sont-ils à accepter l’idée qu’ils ont pu tout simplement dépenser plus que d’ordinaire à cause du passage à l’euro ? Il est en effet difficile de bien estimer les prix lorsqu’ils sont exprimés dans une nouvelle monnaie, et il y a un vrai risque de dépenses supplémentaires.S’il y a eu collusion, c’est dans les médias, qui ne se sont pas privés d’exagérer l’impact des hausses de prix « locales ». L’instinct grégaire a renforcé la pression sur les prix, y compris parmi les producteurs qui avaient dans un premier temps évité d’augmenter leurs tarifs.Mais les experts ne pourraient-ils pas se tromper ? Par exemple, un indice des prix ne pourrait-il pas surpondérer le pain et les frais bancaires, et souspondérer des coûts technologiques qui sont orientés à la baisse ?Tout d’abord, les statisticiens sont bien les premiers à détester les statistiques non fiables et à vouloir les rectifier. Suite aux critiques émises par le rapport Boskin sur l’indice des prix américain, tous les pays se sont mis à actualiser les méthodes de pondération de leurs indices. Ainsi, en 1998, lorsque j’étais directeur de l’Institut national italien des statistiques nous avons décidé de les réactualiser chaque année.D’autre part les dépenses des ménages diffèrent, en fonction, entre autres, du niveau de revenu ou des conditions socio-démographiques, mais ces différences ne peuvent à elles seules expliquer de larges écarts entre les taux globaux d’inflation. Dans certains pays, les associations de consommateurs ont estimé que l’inflation « réelle » était trois à quatre fois supérieure aux chiffres officiels. Mais si l’on utilise des méthodes de pondération raisonnables, on n’obtient pas un tel résultat. Par ailleurs, à quoi cela servirait-il de mesurer des taux d’inflation distincts pour 10 ou 20 catégories de ménages ? Une telle démarche permettrait peut-être d’analyser l’impact de l’euro sur la répartition des revenus, mais ces taux pris isolément ne sauraient contredire le taux global d’inflation. Mais l’argument déterminant est le suivant : si l’inflation réelle avait effectivement été trois ou quatre fois supérieure à l’inflation publiée, le revenu disponible des ménages en termes réels se serait effondré, avec des conséquences dommageables pour la consommation, l’emploi, etc. Les pays de la zone euro auraient sombré dans une récession de grande ampleur ! Or rien de tout cela ne s’est produit, et il semble que les chiffres officiels soient globalement exacts.En novembre, vous avez organisé à Palerme, en Italie, un forum international de premier plan sur les statistiques. Qu’attendiez-vous de cette conférence ?Nous considérons ce forum comme une occasion unique de placer les statistiques au cœur des débats politiques nationaux en y ajoutant une dimension internationale. Nous vivons dans un monde riche en informations, avec de nombreux risques de confusions. Savons-nous vraiment si la société dans son ensemble progresse ou régresse ? J’ai bon espoir qu’en définissant des indicateurs-clés pour évaluer les performances des pays, en prenant en compte les aspects économiques, sociaux et environnementaux, nous pourrons répondre clairement à cette question. Ces indicateurs permettraient de constituer une base de connaissances solide pour améliorer l’action politique.La sélection d’« indicateurs-clés » crédibles doit impliquer la société au sens large : les milieux universitaires, les ONG, les entreprises, les médias, etc. Les instituts statistiques recueilleront les données et les communiqueront régulièrement. Les aspects techniques, l’action des pouvoirs publics, les pratiques exemplaires, les initiatives utiles… Toutes ces questions seront abordées durant le forum, dont nous attendons des résultats concrets grâce à plus de 150 orateurs de niveau international, issus de 30 pays et de 12 organisations internationales. Comme l’a dit George Washington en 1790 : « Le savoir est, dans chaque pays, la plus sûre fondation du bonheur public ». Des statistiques fiables peuvent nous aider à constituer ce savoir. C’est l’ambition de notre forum.© L’Observateur de l’OCDE, N°244, Septembre 2004


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