Donner ses chances au développement

Secrétaire général de l’OCDE
Il y a quelques jours est paru, dans un grand journal canadien, un article déplorant l’exode de médecins et d’infirmiers qualifiés, originaires de pays d’Afrique qui s’efforcent, par ailleurs, de lutter contre les maladies, en particulier le sida. Ces professionnels hautement qualifiés sont séduits par les perspectives que leur offrent les pays plus développés. Mais bien que leur aspiration à une vie meilleure soit normale, leur départ constitue une perte pour leur communauté.
Ce constat conduit à se poser une question fondamentale à propos de l’aide au développement : des gouvernements qui affirment vouloir encourager le développement des pays pauvres peuvent-ils réellement le faire en menant, dans le même temps, des politiques ayant pour effet d’appauvrir les pays qu’ils souhaitent aider ?Le nœud du problème tient au manque de cohérence des politiques, les objectifs poursuivis dans certains domaines entrant en contradiction avec ceux recherchés dans d’autres, voire entravant leur réalisation. Malheureusement, l’absence de cohérence est chose courante dans les programmes gouvernementaux. En tant qu’ancien parlementaire et membre du gouvernement d’un pays du G7, je suis bien placé pour le dire. Dans tous les exemples qui me reviennent à l’esprit, cette incohérence provenait de ce que certains considéraient comme des impératifs politiques.Au sein de l’OCDE, on distingue deux courants de pensée à ce sujet. Le premier, dont je suis un partisan convaincu, met l’accent sur le fait qu’il nous revient de montrer en quoi certaines de nos politiques sapent le développement. Pour prendre des exemples bien connus, je citerais les subventions agricoles et les barrières commerciales. En plus d’empêcher les pays en développement de tirer pleinement parti des débouchés qu’ils pourraient trouver chez nous, ces pratiques privent nos propres citoyens de produits moins chers, souvent de meilleure qualité.L’aide liée, en vertu de laquelle les bénéficiaires sont tenus de recourir à des fournisseurs imposés par les pays donateurs, est un autre exemple d’incohérence car elle va à l’encontre de la libéralisation des échanges et du libre jeu des marchés. De nouveau, ce sont des considérations politiques qui prévalent. Certains prétendent que les fonds alloués au développement diminueraient si l’aide n’était pas liée. Cela impliquerait que l’incohérence vaut parfois mieux que rien. Pour ma part, je n’en suis pas convaincu.Mais je voudrais revenir sur la question qui me préoccupe à l’heure actuelle, soit l’incohérence en matière de migration, surtout lorsque le phénomène a pour effet de priver le monde en développement d’un précieux capital humain. L’émigration peut se révéler un phénomène positif. C’est notamment le cas lorsqu’elle se traduit par de substantiels envois de fonds vers les pays en développement. En revanche, les efforts acharnés de recrutement – certains parlent de débauchage – déployés par les pays développés pour inciter des médecins, des infirmiers, des scientifiques et des ingénieurs qualifiés à venir s’installer chez eux constituent un sujet de préoccupation, en l’absence de toute compensation à l’investissement consenti par les contribuables des pays pauvres. Certes, pour les employeurs de la zone OCDE, les salaires proposés à ces personnes apparaissent compétitifs. Il n’en reste pas moins que les compétences de ces professionnels risquent de faire défaut aux pays d’origine.Le capital humain est le premier moteur de la croissance économique. Les actifs physiques et les marchandises ne peuvent migrer de leur propre chef. Le capital humain est en mesure de le faire, et le fait effectivement. À l’évidence, interdire les migrations serait inacceptable, la circulation de la main-d’œuvre étant une liberté fondamentale que nous respectons. Reste que, dans la perspective du développement, le fait pour le gouvernement d’un pays de l’OCDE de courtiser activement les détenteurs de compétences difficilement remplaçables dans les pays en développement représente une pratique incohérente. L’on pourrait restaurer un certain degré de cohérence si les pays de destination acceptaient, par exemple, de verser une indemnité compensatoire.Certains font valoir qu’il est incohérent de ne pas faire directement profiter les pays en développement des connaissances accumulées par l’OCDE dans le domaine des politiques publiques. Bien que j’aie longtemps souscrit à cette idée de transmission du savoir, il ne s’agit pas, à mon avis, d’une question de cohérence des politiques, mais de politique de développement tout court. Pour moi, le grand échec de la communauté du développement est, depuis de longues années, de n’avoir pas su adapter les enseignements accumulés au sein des gouvernements des pays plus avancés et de l’OCDE pour appliquer des politiques qui pourraient stimuler le développement. Il est maintenant admis que le développement ne peut passer uniquement par la construction de routes, de ponts, d’écoles ou d’hôpitaux. Il faut aussi assurer le cadre nécessaire pour l’action publique, fondé sur la règle du droit et l’existence d’institutions permettant aux entreprises et à l’économie de prospérer. L’amélioration de l’efficacité de nos propres politiques d’aide et de développement passe par la transmission des compétences que nous avons acquises à cet égard. Et, si le transfert des capitaux et des biens est important, celui des connaissances et des compétences l’est tout autant.La transmission de ce savoir investit la communauté du développement, active dans la zone OCDE, d’un rôle élargi. Ses membres sont, en effet, bien placés pour mettre en évidence les insuffisances des stratégies de développement, inventorier les besoins sur le terrain et contribuer au transfert de connaissances dans des domaines tels que la technologie, la banque, les réformes juridiques, etc.Il est, bien sûr, indispensable que les gouvernements des pays en développement veillent eux aussi à la cohérence de leurs propres politiques. Ont-ils entrepris de mettre en place un environnement propice à l’investissement, de réduire les droits de douane, de se doter des institutions que requiert une économie de marché florissante ? Tout comme les courants d’échanges et de connaissances, la cohérence des politiques au service du développement opère dans les deux sens.© L’Observateur de l’OCDE, N°245, Novembre 2004


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