En dépit des turbulences pétrolières, un raffermissement de la croissance

Économiste en chef de l'OCDE
Depuis le ralentissement de 2001, l’économie mondiale a progressé par à-coups et les économistes, tout autant que l’opinion publique, sont en quête d’une croissance qui redeviendrait enfin régulière et soutenue, dans un contexte où risques géopolitiques, embardées des prix du pétrole et instabilité financière ne seraient plus qu’un mauvais souvenir.
Les performances économiques des uns et des autres se sont révélées très contrastées au cours des trimestres passés, les États-Unis progressant à un rythme soutenu, l’Asie de l’Est ralentissant mais à partir d’une base de croissance très forte, et l’Europe continentale peinant à reprendre de la vitesse. Mais par delà ces différences, partout au sein de l’OCDE la confiance des ménages est restée médiocre. Cette inquiétude tenace s’est aussi propagée, plus récemment, aux chefs d’entreprise, avec un climat de confiance retombant à un niveau tout juste supérieur à la moyenne de longue période et de faibles espoirs de bénéficier d’un rattrapage de croissance dans les mois à venir.Au regard du diagnostic prudemment optimiste qui prévalait encore il y a deux mois, ce retournement du climat conjoncturel est une source de déception. Il fait suite à un ressaut du prix du pétrole qui a pesé tout à la fois sur le pouvoir d’achat et la confiance au sein des pays de l’OCDE. On peut penser, cependant, qu’en dépit des turbulences récentes du prix du pétrole, l’économie mondiale va retrouver de la vigueur dans un avenir raisonnablement proche. Soutenue par une forte amélioration des profits et des bilans des entreprises, la reprise de l’investissement devrait se poursuivre aux États-Unis et s’engager enfin en Europe, dans un contexte où la consommation des ménages se trouvera soutenue par la décrue récente des prix du pétrole, un raffermissement progressif des créations d’emploi et le maintien de conditions monétaires très favorables. Au total, le retour à des taux de croissance supérieurs à la moyenne au cours de l’année 2005 et en 2006 dans les pays de l’OCDE n’apparaît pas hors de portée.Appréhendée dans une perspective géographique la reprise attendue devrait bénéficier du dynamisme de la zone asiatique, notamment en Chine où l’activité a accéléré au troisième trimestre après un ralentissement bienvenu en début d’année, et aussi au Japon, où une envolée des exportations s’est propagée ensuite à l’investissement, l’emploi et finalement la consommation, marquant ainsi le retour du pays du soleil levant parmi les économies à forte croissance, en dépit d’une pause de l’activité au cours de ces derniers mois. La croissance mondiale devrait aussi se trouver stimulée par des perspectives favorables qui s’offrent à l’Amérique du Nord. Il n’est pas aussi certain en revanche que l’Europe continentale sera en mesure d’apporter sa propre contribution via une forte reprise de la demande interne.Sur la question européenne, ces Perspectives économiques font un pari optimiste mais raisonné. Elles tablent sur un redémarrage significatif de la demande intérieure au sein de la zone euro en 2005-2006, alors même qu’en parallèle le commerce mondial et l’activité dans la zone OCDE n’accéléreraient pas. L’Europe continentale, et plus spécialement l’Allemagne, devraient donc trouver en leur sein, le ressort suffisant pour s’engager sur la voie d’une reprise autonome qui les placerait sur une trajectoire de croissance plus élevée. Pour être à même de se matérialiser pleinement, ce scénario requiert une certaine dose de stabilité, qu’il s’agisse des prix pétroliers ou du taux de change. Un environnement plus apaisé permettrait en effet à une zone euro traditionnellement peu résiliente d’engager son rattrapage vis-à-vis des pays à plus forte croissance.Une forte appréciation de l’euro, dans un contexte de déséquilibres extérieurs croissants ou de nouvelles hausses de prix du pétrole pourraient donc avoir un impact disproportionné en Europe. La croissance y dépend toujours trop exclusivement, en effet, des exportations et les prix du pétrole élevés n’y trouvent pas leur contrepartie dans une croissance soutenue de l’activité, voire une forte demande en produits énergétiques.S’agissant cependant de la capacité à faire face à des chocs pétrolier, il n’est pas certain que l’Europe soit plus mal lotie que la moyenne de l’OCDE. En cas de hausse des prix du pétrole, les pays de l’OCDE, y compris ceux de la zone euro, sont en effet beaucoup moins vulnérables que par le passé. En premier lieu, la dépendance pétrolière de l’OCDE, exprimée en part du PIB, a été divisée par deux depuis les années 70, soulageant d’autant les revenus des ménages et des entreprises. Plus important encore, les anticipations d’inflation apparaissent stables et basses, de sorte que les hausses répétées des prix du pétrole n’ont eu que des retombées inflationnistes limitées. Les prix à la consommation ont certes accéléré mais l’inflation sous-jacente, qui exclut notamment les prix énergétiques, est restée stable, de même que la croissance des salaires nominaux. Il serait donc surprenant que les pays de l’OCDE aient à nouveau à connaître les mêmes mésaventures qu’au cours des années 70, où la course prix-salaires avait atteint des proportions sans précédent, contraignant ainsi les banques centrales à resserrer brutalement le cours de la politique monétaire.Il apparaît cependant que dans les discussions concernant les conséquences économiques d’une hausse des prix pétroliers, le point de vue de l’économiste ne coïncide pas toujours avec celui du grand public. Alors que les estimations savantes tirées des modèles macroéconométriques suggèrent des conséquences d’ampleur somme toute modeste, les fluctuations du prix du baril sont au centre du débat public et ont une forte influence sur le climat de confiance.Dans ce contexte, il était assez naturel qu’un chapitre spécial de ces Perspectives économiques soit consacré à « l’économie du pétrole ». Pour mieux comprendre l’importance du pétrole, il est cependant nécessaire d’aller au-delà du court terme. Dans un monde où les agents économiques se projettent plus facilement dans l’avenir, l’incertitude sur les développements à venir en matière de pétrole peuvent avoir plus d’incidence sur la situation conjoncturelle que, par exemple, les changements au mois le mois des prix du marché. Dans ce domaine, les travaux réalisés à l’OCDE suggèrent que les prix atteints récemment sur les marchés mondiaux dépassaient très largement leur niveau d’équilibre de long terme, même en tenant compte du pouvoir de marché du cartel de l’OPEP. En effet, l’offre de pétrole potentielle est encore loin d’être saturée, notamment au sein de l’OPEP, et pourrait donc répondre à la progression de la demande dans les années à venir. Il serait en outre possible d’améliorer l’efficacité des infrastructures existantes sans oublier qu’aux prix actuels un certain nombre de sources alternatives d’énergie commencent sans doute à être rentables.Ceci ne signifie pas pour autant que le prix du baril retrouvera rapidement les niveaux peu élevés qui prévalaient il y a trois ou quatre ans. La baisse pourrait, en premier lieu, ne pas être rapide dans un contexte où les incertitudes géopolitiques et la volatilité des prix du brut tendent à inhiber l’investissement dans de nouvelles installations pétrolières. Plus fondamentalement, il apparaît enfin que les prix du pétrole, lorsqu’ils redescendront, finiront par se stabiliser autour de niveaux plus élevés que ceux qui prévalaient dans les années 90.Dans cet univers caractérisé par un pétrole durablement plus cher, la demande en provenance des économies émergentes dynamiques jouera un rôle important dans la formation des prix. L’importance des économies émergentes ne tient pas seulement à leur forte contribution à la croissance mondiale mais aussi au fait que pour un supplément d’activité donnée, leur demande additionnelle de pétrole est beaucoup plus élevée que la moyenne OCDE. De fait, les prix du pétrole dépendront à l’avenir de manière cruciale des progrès accomplis par les pays émergents et les États-Unis en matière d’économies d’énergie.Le développement durable des pays de l’OCDE ne se réduit pas à une gestion prudente des ressources naturelles non renouvelables. La remise en ordre des finances publiques constitue aussi une priorité d’importance pour assurer le bien-être des générations futures. Dans la lignée des éditoriaux précédents sans doute convient-il de rappeler que sur la base des programmes budgétaires existants, la plupart des grands pays de l’OCDE ne connaîtront pas de réduction de leurs déficits structurels dans les années à venir. Cette perspective est évidemment regrettable dans un contexte où les réformes des retraites et des systèmes de santé donnent lieu à des débats douloureux et progressent dans la difficulté.On peut souhaiter, bien sûr, que face à la désépargne et à la prodigalité publiques, des contribuables avisés et prudents se mettent à épargner davantage. Il existe d’ailleurs des études empiriques suggérant l’existence de tels comportements. C’est aussi dans cette direction que penche le chapitre spécial de ces Perspectives économiques consacré aux effets de long terme des politiques budgétaires. Mais de manière générale, un surcroît d’épargne privée ne vient jamais complètement compenser la désépargne publique et ces comportements prudents des agents privés peuvent dépendre de circonstances nationales et historiques particulières. Ils sont, par exemple, assez peu visibles aux États-Unis.Tout bien pesé, le but de la politique budgétaire n’est pas de venir aggraver les pressions financières que provoque déjà le vieillissement démographique. Il est, tout au contraire, de les soulager en tirant parti de la reprise en cours pour s’engager enfin dans la voie d’un véritable redressement budgétaire.©L'Observateur de l'OCDE, No. 245, Novembre 2004


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016